Croquis. Petits candidats et grand symptôme

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On les baptise « petits candidats ». Ils étaient encore trois hier soir, dans le dernier débat de la primaire du PS. À quoi servent-ils ? À rien sans doute pour le sort de l’élection. Ils sont pourtant un grand symptôme pour la démocratie française.

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Prenons par ordre alphabétique : Jean-Luc Bennahmias le fougueux, Sylvia Pinel la bonne élève et François de Rugy l’organisé.

Bennahmias a beaucoup voyagé politiquement, et, si l’on devait s’en tenir aux conséquences personnelles de ses choix successifs, il n’aurait pas fait fortune dans la carrière de bookmaker. Il mise à contretemps sur des trains qui tombent en panne. Fondateur historique des Verts, député européen, il quitte sa formation en 2007, soit un an avant la création d’Europe Écologie, pour rallier François Bayrou. En 2010, Europe Écologie décolle, et le MoDem s’enlise. En 2014, Bennahmias quitte le MoDem pour soutenir la réélection de François Hollande dont il est l’un des visiteurs du soir, et il crée le Front démocrate. Deux ans plus tard, François Hollande annonce son forfait pour 2017.

Sylvia Pinel, c’est tout le contraire. Elle est prophète en son Tarn-et-Garonne. Toute une carrière au sein du même parti, le plus ancien de France et qui a survécu aux cabines téléphoniques dans lesquelles, selon la légende, il rassemblait ses congrès. À peine diplômée de l’université de Limoges, Sylvia Pinel devient chargée de mission auprès du patron des radicaux de gauche et de La Dépêche du Midi, Jean-Michel Baylet, puis directrice de cabinet, puis députée, puis ministre.

François Goullet de Rugy, dont la famille alsacienne a été anoblie en 1765, est député écologiste depuis 2007, coprésident du groupe Europe Écologie de 2012 à 2015, avant de rejoindre le groupe PS à la suite de la scission de sa formation. Alors qu’une primaire a déjà désigné un candidat écologiste pour 2017 en la personne de Yannick Jadot, Rugy représente donc dans la primaire PS l’une des subdivisions d’une mouvance écologiste elle-même atomisée en sous-tendances. La sienne est la filière Cambadélis.

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Que peuvent-ils espérer de leur présence dans les débats ? Pas grand-chose à vrai dire. Ils ont peu de chances d’atteindre un score notable dans une compétition dont le vainqueur n’est pas assuré, c’est le moins qu’on puisse dire, de figurer au second tour de l’élection présidentielle. « Ici, nous sommes tous des petits candidats », s’est révolté Jean-Luc Bennahmias lors du premier débat, des fois que les Valls, Hamon, Montebourg ou Peillon auraient eu l’indélicatesse de se prendre pour des « grands ».

Il a raison Bennahmias, les ténors socialistes sont menacés d’extinction de voix. Le patron et militant du Front démocrate aura pourtant assez de malice pour admettre que, dans ce concours de modèles réduits, certains sont encore plus lilliputiens que les autres.

Si les « petits candidats » ne cherchent pas la qualification, c’est donc qu’ils nourrissent d’autres projets. Les mauvaises langues avancent que ces visées existent, mais qu’elles ne sont pas les leurs. Le principe de leur candidature aurait été conçu avec les organisateurs de la primaire. Ils seraient, à des degrés divers, des sous-marins de Solférino et de Manuel Valls, placés là pour faire joli sur la photo dans le but d’accréditer l’idée que « La belle alliance » est une vraie coalition, pas seulement un congrès PS. Grâce à leur ambition virtuelle, le PS pourrait se prévaloir d’au moins trois partenaires : leurs bons vieux radicaux de gauche, un écologiste exclu du parti écologiste mais inclus dans la majorité et un ancien écologiste, et ancien bayrouïste, à la recherche d’un arc allant de la gauche du PS à Nathalie Kosciusko-Morizet.

La vérité est ailleurs et elle est moins superficielle. S’ils sont là, naturellement, ce n’est pas seulement pour faire mousser leur mécène, mais pour exister par eux-mêmes, au moins un peu, dans un système politique qui exclut les trois cinquièmes du pays. Pas moyen d’exprimer une idée, une nuance, une colère ailleurs que dans la rue si l’on ne se montre pas, une fois tous les cinq ans, à l’occasion du premier tour de l’élection présidentielle ou pendant les primaires. Une fois passé le grand coup de sécateur du scrutin majoritaire, impossible à qui n’est pas affilié au PS, à LR, ou au FN de peser sur le débat national. C’est tout ou rien dans ce système épuisé. Il faudrait se taire ou renverser la table comme veulent le faire, pour des idées ou des intérêts diamétralement opposés, Marine Le Pen, Emmanuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon.

Les « petits candidats » qui jalonnent l’histoire de la Ve République représentent la soupape d’une Cocotte-Minute institutionnelle qui monte en pression et menace d’exploser. Où est le forum dans cette cité verrouillée par l’élection présidentielle, et son succédané, l’élection législative ? Où sont les confrontations nécessaires ? Que sont « les grands » dans ce système par élimination, sinon des candidats ayant, pour des raisons de positionnement, de « grandes » chances d’emporter le morceau ? Et les « petits » sont-ils si dérisoires quand ils avancent, comme Bennahmias le jeudi 20 novembre lors du troisième débat, qu’il faut « établir un rapport de force avec nos amis allemands », quand ils s’indignent, comme François de Rugy, qu’on puisse invoquer la rigueur de la justice et tolérer que Christine Lagarde, pourtant jugée coupable, soit dispensée de peine, ou quand ils réclament, comme Sylvia Pinel « la procréation médicale assistée pour toutes les femmes » ?

On pensera ce qu’on voudra des « petits candidats » et des élections primaires, mais ces confrontations nous projettent dans un espace où l’on parvient à s’asseoir pendant deux heures et demie, à la télévision, pour échanger ou s’affronter sur mille « petits » sujets : la santé, la dette, la fin de vie, l’école, le handicap, le grand âge, Poutine, Trump, l’environnement, la protection, la ségrégation, les réfugiés… Des broutilles face à la « grande » préoccupation, la seule qui compte paraît-il : le nom du futur président, ce « grand » qui se sentira si démuni quand il arrivera au pouvoir présumé…

L’espace de débat ouvert une fois tous les cinq ans en France à l’occasion de la présidentielle devrait être permanent. Il paraît même que le parlement serait prévu à cet effet. S’il ne remplit pas son rôle, c’est qu’il est bâillonné par le scrutin majoritaire. Dans une chambre à la proportionnelle, il n’y aurait plus « les grands » dans leur festival in et les « petits » dans leur festival off.                    

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