Avec Notre-Dame, Macron voit une occasion de redorer son blason

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Pendant une semaine, le président de la République a tout mis entre parenthèses pour se consacrer au seul sujet de Notre-Dame de Paris. Renvoyant la crise sociale à « la politique et ses tumultes », il s’est appuyé sur l’émotion collective pour tenter de recréer du liant autour d’un « idéal » qui nous dépasserait tous.

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Il est apparu à la télévision, le visage et la voix graves. Mardi 16 avril au soir, vingt-quatre heures après l’incendie de Notre-Dame de Paris, Emmanuel Macron a tenu à s’adresser « de manière directe » aux Français pour leur demander « d’assurer au long du temps cette grande continuité qui fait la nation française ». Et pour féliciter le pays tout entier de « cette capacité de nous mobiliser, nous unir pour vaincre ». Comme si les colères scandées depuis des mois dans la rue n’étaient soudain plus qu’une rumeur lointaine.

La veille, le président de la République s’était déjà exprimé une première fois depuis le parvis de la cathédrale, où il s’était rendu à deux reprises dans la soirée, entouré du premier ministre et de plusieurs membres du gouvernement. Mais face à l’émotion suscitée par l’événement, il lui semblait visiblement indispensable de se répéter le lendemain, dans une forme certes plus solennelle, mais sans changer ni ajouter grand-chose sur le fond de son propos.

Allocution à l’Élysée, le 16 avril. © Reuters Allocution à l’Élysée, le 16 avril. © Reuters

La semaine où il avait promis d’apporter ses réponses « explosives » au « grand débat », l’exécutif l’a donc finalement entièrement consacrée à Notre-Dame de Paris, avec deux prises de parole du chef de l’État, un conseil des ministres dédié, suivi d’une réunion à l’Élysée, elle aussi centrée sur ce seul sujet, un hommage à Saint-Sulpice en présence de Brigitte Macron, une cérémonie au Palais avec les sapeurs-pompiers et les services mobilisés lors de l’incendie, une autre sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris avec Christophe Castaner…

La campagne de La République en marche (LREM) pour les européennes a été mise entre parenthèses. Et chacun a communié à sa façon autour de la cathédrale – certains, à l’instar du ministre de l’intérieur rentré en catastrophe de Mayotte pour foncer à Notre-Dame, n’hésitant pas à sombrer dans une mise en scène déplacée, pour ne pas dire franchement gênante. « Il faut être vigilant à ne pas tirer le fil trop longtemps », reconnaissait en milieu de semaine un député influent de la majorité.

Emmanuel Macron, lui, n’a pas caché sa volonté de prendre son temps, voire de profiter de l’occasion pour tenter de reprendre la main sur l’agenda. « Vous vous rendez compte ? Il s’apprêtait à prononcer un discours assez moyen, et il se retrouve à faire l’union nationale ! », a glissé l’un de ses proches au Parisien. Dès mardi soir, après que ses annonces de sortie du « grand débat » ont fuité, le président de la République a promis qu’il s’exprimerait « dans les jours prochains » sur le sujet. Mais en attendant la conférence de presse qui se tiendra jeudi 25 avril, à l’Élysée, il a surtout fait tout pour se détacher de ce qu’il appelle « la politique et ses tumultes ».

« J’entends, comme vous, je sais toutes les pressions, a-t-il affirmé pour justifier de remettre à plus tard des mesures dans lesquelles il avait lui-même placé beaucoup d’espoir. Je sais, en quelque sorte, l’espèce de fausse impatience qui voudrait qu’il faille réagir à chaque instant, pouvoir dire les annonces qui étaient prévues à telle date, comme si être à la tête d’un pays n’était qu’administrer des choses, et pas être conscient de notre histoire, du temps des femmes et des hommes. »

Après cinq mois de crise sociale et deux mois d’un « grand débat » à l’issue duquel le pouvoir promettait des solutions censées changer profondément le quotidien de millions de Français, l’expression « fausse impatience » a de quoi interroger. Elle s’inscrit pourtant dans un système de pensée et de hiérarchisation des événements que le chef de l’État a théorisé depuis fort longtemps. Et sur lequel il s’est déjà appuyé, par le passé, pour délégitimer les contestations au nom d’un « idéal » qui nous dépasserait tous.

Dans ce système, il y aurait d’un côté la grande Histoire, le temps long, ce qui nous unit. De l’autre les aléas du quotidien, l’immédiateté, ce qui nous divise. D’un côté Notre-Dame de Paris, de l’autre le mouvement des gilets jaunes. Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron recourt à une telle mise en perspective pour comparer l’incomparable. Ainsi s’était-il déjà essayé, l’an dernier, à un rapprochement plus que douteux entre l’héroïsme du lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, assassiné par un terroriste à Trèbes (Aude), et les défenseurs des aides personnalisées au logement (APL) :

« Le colonel Beltrame, il est mort, parce que la France, ce sont des idées, des valeurs, quelque chose d’une guerre qui le dépasse, avait-il affirmé dans un documentaire diffusé sur France 3, en mai 2018. Et les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus, une République dont on ne connaît plus l’odeur et des principes qu’il fait bien d’évoquer parce qu’on s’est habitué à eux et qu’on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela. Et qui pensent que, en quelque sorte, le summum de la lutte, c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays. »

Interrogé à l’époque sur la polémique que ces propos avaient suscitée, l’ancien porte-parole de l’Élysée, Bruno Roger-Petit, aujourd’hui conseiller mémoire du président de la République, avait expliqué à Mediapart que ce dernier souhaitait « rétablir la hiérarchie du sens ». « Au-dessus de nous, il y a le pays. Il y aussi un idéal d’absolu. Les revendications communautaristes nous éloignent de cet objectif. Elles sont un repli », indiquait-il. Pour l’historien Jean Garrigues, interrogé à la même époque, le chef de l’État donnait effectivement le sentiment de vouloir « réveiller cette dramatisation de l’Histoire, qui permet une mobilisation collective par rapport aux événements ».

Au lendemain de l’incendie de Notre-Dame de Paris, Emmanuel Macron a utilisé le même procédé pour renvoyer la colère sociale au rang qu’il considère être le sien, à savoir celui de « la politique et ses tumultes ». Une façon de recréer du liant autour d’un symbole transcendant. « Je crois très profondément qu’il nous revient de changer cette catastrophe en occasion de devenir tous ensemble, en ayant profondément réfléchi à ce que nous avons été et à ce que nous avons à être, devenir meilleurs que nous ne le sommes. Il nous revient de retrouver le fil de notre projet national, celui qui nous a fait, qui nous unit, un projet humain, passionnément français », a-t-il souligné mardi soir.

Le président de la République ne s’en est jamais caché : pour « réparer » les fractures françaises, il veut continuer à dérouler ce qu’il aime à qualifier de « récit national ». « Depuis trop longtemps, nous nous sommes résignés à une vie démocratique sans sel, expliquait-il dans Le Point, dès septembre 2017. Nous devons renouer avec l’héroïsme politique propre au monde républicain, retrouver le sens du récit historique. […] Le défi de la politique, aujourd’hui, c’est donc aussi de réinvestir un imaginaire de conquête. » En annonçant par exemple, et contre l’avis de la quasi-totalité des experts, que « nous rebâtirons la cathédrale Notre-Dame plus belle encore » d’ici à cinq ans. Qu’importe la réalité, quand l’essentiel est de faire rêver.

Cet « imaginaire de conquête » – qui rejoint aujourd’hui la figure du « bâtisseur » – prend racine dans le récit national traditionnel au fondement de la IIIe République qui, comme le rappelait dans cette tribune Sébastien Ledoux, enseignant à Sciences-Po et chercheur en histoire contemporaine à Paris I, « célébrait la glorieuse nation française » et « avait comme fonction de nourrir un imaginaire historique devant être partagé par l’ensemble des citoyens pour former ainsi la communauté nationale ». C’est d’ailleurs ce qui avait très tôt charmé le président du Mouvement pour la France (MPF), Philippe de Villiers, qui s’enthousiasmait qu’un ancien ministre de l’économie puisse lui parler du « légendaire français ».

Cette façon de « réveiller la dramatisation de l’Histoire », pour reprendre l’expression de l’historien Jean Garrigues, voire de dramatiser encore plus les événements, est aussi un moyen, pour le président de la République, de se placer au-dessus de la mêlée. Et de tenter ainsi de redorer un blason que les derniers mois de contestation, aux cris de « Macron démission », ont passablement abîmé. Lui qui expliquait il y a tout juste un an à La Nouvelle Revue française (NRF) n’être « que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque », trouve donc avec Notre-Dame de Paris l’occasion de renouer avec cet imaginaire qui lui est cher et qu’il tord dans tous les sens pour en faire un costume sur mesure.

« Il y a toujours deux choses au sein du pays, deux dimensions qui ne se confondent pas : l’exercice du pouvoir et l’incarnation du pays, avait-il encore expliqué à la NRF. Ces deux dimensions entrent en tension lorsqu’il n’y a pas une histoire, un drame, le sentiment pour la société d’une destinée qui se joue. Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde. Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante ! »

Pour appuyer son raisonnement, le chef de l’État insistait également sur la nécessité de réconcilier « le pouvoir politique » et « l’émotion populaire ». « Les gens ne vous reconnaissent comme un des leurs que si vous prouvez que vous êtes capable de partager leur émotion », affirmait-il en évoquant, non sans fierté, les funérailles de Johnny Hallyday, en décembre 2017 : « Je ne sais pas si j’y suis arrivé, mais beaucoup sont venus me remercier pour ce que j’avais dit à ce moment-là. »

Souvent mauvaise conseillère, l’émotion n’en demeure pas moins un levier politique. Emmanuel Macron en a pleinement conscience et c’est la raison pour laquelle il n’a pas hésité une seule seconde, lundi soir, avant d’annuler son allocution télévisée. Mais invoquer constamment cet « idéal d’absolu » pour minimiser les mécontentements, ou pointer la menace des extrêmes pour justifier l’urgence de telle ou telle politique, ne règle rien sur le fond. Les symboles sont brandis, les peurs et les émotions sont agitées, mais les problèmes du quotidien, eux, restent entiers.

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