Voiture de police incendiée: pourquoi les poursuites criminelles sont abandonnées

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Le parquet demande le renvoi en correctionnelle de neuf personnes soupçonnées d'avoir participé à l'attaque d'une voiture de police en mai 2016 à Paris.

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Un an à peine après l’incendie spectaculaire d’une voiture de police en plein Paris et l’agression violente des deux fonctionnaires qui s’y trouvaient, le 18 mai 2016, la juge d’instruction Lucie Berthezene devrait signer dans les jours qui viennent une ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, dernière étape procédurale avant un procès qui pourrait se tenir avant la fin de l’année.

La magistrate ainsi que les différentes parties (mis en examen et parties civiles) ont en effet reçu le 12 mai dernier le réquisitoire du parquet de Paris, un document de 59 pages déjà évoqué par Le Monde et dont Mediapart a pris connaissance. Alors que les services du procureur Molins, placés sous la pression du pouvoir politique et des syndicats de policiers, avaient initialement ouvert une enquête criminelle portant notamment sur des faits qualifiés de « tentative d’homicide volontaire sur personne dépositaire de l’autorité publique », passibles de la cour d’assises, le réquisitoire de fin d’instruction requalifie les faits à la baisse et ramène cette affaire ultramédiatisée à de plus justes proportions.

Le vice-procureur Olivier Dabin requiert en effet le renvoi en correctionnelle des neuf personnes mises en examen, notamment pour des faits de « violences volontaires en réunion contre personne dépositaire de l’autorité publique » et « violences en bande organisée », ainsi que « destruction de biens en réunion ». Trois personnes sont toujours placées en détention provisoire dans cette affaire, cinq sont placées sous contrôle judiciaire et une neuvième, un citoyen suisse, fait l’objet d’un mandat d’arrêt.

La voiture de police incendiée le 18 mai 2016 à Paris © Reuters La voiture de police incendiée le 18 mai 2016 à Paris © Reuters
Le 18 mai 2016, au plus fort des manifestations contre la loi sur le travail, une manifestation spontanée part de la place de la République, où devait se tenir un rassemblement contre les violences policières finalement interdit, et parcourt plusieurs rues du nord de Paris. Un groupe d’environ 100 à 200 personnes tombe alors sur une voiture de police sérigraphiée, bloquée dans les embouteillages, quai de Valmy.

D’après l’enquête, une quinzaine de personnes, la plupart cagoulées, se précipitent sur le véhicule, certains donnant des coups de pied ou des coups de barre métallique. La vitre arrière de la voiture est brisée et l’un des manifestants en profite pour y jeter un fumigène. La policière qui occupe le siège passager, prise de panique, est sortie du véhicule grâce à un passant ou un manifestant, tandis que le chauffeur, un adjoint de sécurité, essuie plusieurs coups de la part d’au moins un des assaillants. Les deux policiers, choqués, se réfugient finalement dans un bar.

Menée tambour battant, l’enquête policière est très largement critiquée par les avocats de la défense. Ainsi, un témoignage anonyme (recueilli sous X) qui incrimine nommément trois activistes de l’ultragauche dès les premières heures de l’enquête s’avère en fait celui d’un policier des renseignements généraux, comme l’avait révélé Mediapart. La régularité de ce témoignage a toutefois été validée par la chambre de l’instruction. L’enquête s’est notamment appuyée sur les images des caméras de surveillance, ainsi que sur celles de journalistes et de témoins présents sur place, et sur un travail de renseignement dans les milieux autonomes et « anti-fa ».

Arrêté chez lui quelques heures après les violences sur la foi du renseignement anonyme, un étudiant de 18 ans, Angel B., se voit accusé d’avoir frappé le policier avec une barre de fer. Il est placé en détention provisoire pendant plus d’un mois, alors qu’il reconnaît uniquement avoir été présent sur place. Il est finalement remis en liberté par un juge, les images le mettant hors de cause. Il reste néanmoins mis en examen et le parquet requiert son renvoi en correctionnelle pour avoir participé aux événements.

Bryan M., lui aussi arrêté le jour même sur la foi des mêmes renseignements, a passé une semaine en détention parce qu’il était tout proche des assaillants de la voiture quand elle a été incendiée, ce qu’il a reconnu, mais aucune violence n’a pu lui être imputée. Le parquet requiert toutefois son renvoi en correctionnelle, comme pour tous les autres mis en examen.

Leandro L., arrêté le lendemain matin pour les mêmes raisons, a passé lui aussi une semaine en détention, soupçonné d’avoir lancé un fumigène, avant d’être remis en liberté par un juge.

Antonin B., arrêté le jour même, est accusé d’avoir porté des coups de poing au policier lorsqu’il était encore au volant de la voiture, puis d’avoir jeté un plot métallique à travers la lunette arrière du véhicule. Reconnaissant uniquement sa présence sur place, cet étudiant de 21 ans a toutefois passé plus de neuf mois en détention provisoire. Remis en liberté après une campagne de presse menée par sa famille, ses avocats et la Ligue des droits de l'homme, le jeune homme reste placé sous contrôle judiciaire.

Thomas R. a pour sa part reconnu avoir désigné la voiture de police aux autres manifestants, avoir mis plusieurs coups de pied dans la carrosserie et avoir fait le signe de la victoire après qu’un engin a incendié le véhicule. Après coup, face au juge, il s’est dit « navré », car il ne voulait pas blesser les policiers.

David B., un citoyen américain transgenre, sans domicile fixe, est en détention provisoire depuis un an. Il a finalement reconnu avoir participé aux événements en jetant un plot en métal sur le pare-brise de la voiture de police, pris par « l’excitation » et la « colère », en se disant « désolé » et « stupide ».

Ari R., un activiste de l’ultragauche, est en détention provisoire depuis le mois de février, soupçonné d’avoir jeté un plot métallique contre la vitre arrière droite de la voiture de police. Il a refusé de répondre aux questions des enquêteurs.

Nicolas F. est détenu depuis le mois de juin 2016. Il est soupçonné d’avoir frappé la voiture de police avec une tige en métal, puis d’avoir porté plusieurs coups au policier qui était sorti de sa voiture et s’était protégé avec ses bras. Refusant dans un premier temps de s’exprimer, le jeune homme a finalement expliqué au juge qu’il avait « pété les plombs » ce jour-là, à cause des violences policières et du climat tendu des manifestations. Honteux, il a souhaité s’excuser auprès du policier pour ces « quelques secondes irrationnelles ».

Enfin, Joachim L., un citoyen suisse, n’a pas répondu aux convocations de la justice française et fait l’objet d’un mandat d’arrêt. Il est soupçonné d’avoir jeté l’engin fumigène qui a incendié le véhicule de police.

Le réquisitoire du parquet, qui synthétise l’enquête, insiste sur « le sang-froid » et la « maîtrise professionnelle » dont ont fait preuve les deux policiers face à une « foule hostile et armée ». Il écarte finalement toute intention homicide de la part des manifestants, en relevant d’abord qu’aucune trace d’hydrocarbure ou de substance incendiaire n’a été retrouvée dans le véhicule à l’intérieur duquel un fumigène avait été jeté. Le parquet note ensuite que personne n'a empêché les policiers de sortir de leur véhicule et de quitter les lieux (comme cela avait été avancé à l'époque). Pour finir, les menaces de mort qui ont été entendues ne peuvent être imputées à personne en particulier.

  • Ci-dessous, un extrait du réquisitoire :

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En mai 2016, François Hollande avait assisté à la remise de décoration par le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve de plusieurs policiers blessés pendant les manifestations. Après le premier ministre Manuel Valls, qui avait demandé « des sanctions implacables » contre « ceux qui veulent se payer un flic », le président de la République avait réclamé lui aussi la plus grande sévérité contre les auteurs de violences aux forces de l’ordre.

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