Quand le député LREM Lescure ne disait pas non aux paradis fiscaux

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Les députés LREM venus du monde de la finance seront-ils indépendants ou de super-lobbystes ? À la tête d'un des plus gros fonds de pension nord-américains, Roland Lescure, le nouveau député des Français d'Amérique du Nord, a doublé les investissements dans les paradis fiscaux. Il « assume totalement », mais promet qu'il n'agira pas en « député investisseur ».

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« Bonjour, nous sommes le 18 juin 2017. Ça y est, vous m’avez élu à une très large majorité député des Français d’Amérique du Nord. » Dans une vidéo filmée dans un jardin verdoyant de Montréal, Roland Lescure, 50 ans et la boule à zéro, remercie ses électrices et ses électeurs. Dimanche, il a battu avec près de 80 % des voix (mais avec une abstention énorme) le sortant LR Frédéric Lefebvre. Vendredi, il fera sa rentrée à l’Assemblée nationale avec les autres députés LREM. « Une nouvelle vie commence », dit-il.

Jusqu’au mois d’avril, ce polytechnicien diplômé de la London School of Economics opérait dans d’autres sphères. Ancien numéro deux des branches gestion d’actifs de Natixis et de Groupama, il était depuis 2009 premier vice-président de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ).

Séduit par la démarche d’Emmanuel Macron, rencontré en 2012 lors d'une réunion avec des investisseurs à l’Élysée, lorsque celui-ci en était le secrétaire général, Roland Lescure a financé la campagne d’En Marche! à hauteur de 1 200 euros avant de concourir aux législatives. Il a démissionné de la Caisse en avril, et au passage largement diminué son salaire, qui s'élevait à 2,2 millions de dollars canadiens (environ 1,5 million d'euros) par an.

À l’Assemblée, Lescure se tâte encore sur son futur rôle. Mais il pourrait bien se porter candidat à la prestigieuse commission des finances. « Avec la commission des affaires économiques, c’est une piste naturelle », explique-t-il à Mediapart. Dans ce cas, il sera intéressant d’observer son comportement lors d’éventuelles discussions sur la régulation financière. Ces huit dernières années, Roland Lescure est en effet celui qui, en tant que numéro deux, a supervisé les placements de la Caisse.

Début mai, à la suite d’une question posée par un parlementaire québecois, la CDPQ a été contrainte pour la première fois de dévoiler ses placements dans des sociétés enregistrées dans des paradis fiscaux. Surprise : sous la houlette de Roland Lescure, elle a doublé en trois ans les investissements dans les paradis fiscaux, qui sont passés de 14,8 milliards de dollars canadiens en 2013 à 26,2 milliards en 2016. Dans le détail, la CDPQ a investi l’an dernier 14 milliards de dollars aux îles Caïmans, 3,3 milliards en Suisse, 2,5 milliards aux Bermudes et 1 milliard aux îles Vierges.

Un rapport de la commission des finances publiques de l’Assemblée nationale du Québec, publié en mars, alors que Lescure était encore numéro deux de la banque, recommande d’ailleurs au gouvernement de peser sur la CDPQ afin qu’elle réduise « progressivement ses investissements dans les entreprises qui font de l’évitement fiscal abusif ou de l’évasion fiscale » et incite les entreprises dans lesquelles elle investit à faire de même. « Nous allons tout faire pour minimiser ce chiffre », a vaguement répondu aux élus le président de la Caisse, Michael Sabia. Tout en refusant de s’interdire d’investir dans les trous noirs de la finance mondiale.

Sollicité par Mediapart, Lescure « assume totalement » : « On a internationalisé les investissements de la Caisse afin de nous exposer davantage à la croissance globale. Et à l’international, il y a des pratiques, certaines légales et justifiées, d’autres moins, et énormément d’entreprises ont recours à des montages fiscaux. Notre internationalisation a mécaniquement accru notre exposition aux paradis fiscaux. »

Il affirme que la banque n’est pas restée « les bras croisés » et s’est parfois « désengagée » d’investissements douteux. Il dit soutenir la proposition d’Emmanuel Macron de taxer les Gafa, ces grandes multinationales qui échappent à l’impôt – « ce n’est pas normal ». Il jure que la Caisse « n’a pas investi dans ces fonds pour faire de l’évasion fiscale massive », mais, en dehors des opportunités de croissance, pour éviter que les « clients de la caisse ne soient doublement fiscalisés ».

A l'entendre, la Caisse ne pouvait d'ailleurs « pas changer à elle seule la structure de la finance mondiale ». Lescure ne semble pas décidé à porter à tout prix le fer contre les paradis fiscaux, qu’il préfère appeler, d'un terme plus policé, les « zones fiscalement neutres ». « Il faut, dit-il, encourager toutes les initiatives en termes de transparence, mais dans une coordination internationale pour éviter des distorsions de concurrence. Si vous le faites juste en France, avec des contraintes renforcées qui ne le sont pas ailleurs, vous allez impacter la compétitivité de l’industrie financière française. »

À l’Assemblée, ce genre d’argument est très souvent invoqué pour décourager les audaces régulatrices. Désormais parlementaire, Lescure assure qu’il sera « un député député, pas un député investisseur ». Il va bientôt pouvoir en faire la preuve.

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