«Gilets jaunes»: le gouvernement pris au piège de sa propre démagogie fiscale

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Le gouvernement veut assurer aux « gilets jaunes » que, comme eux, il souhaite moins d’impôts. Une rhétorique qui ne fait qu'alimenter un mouvement hostile à l'exécutif, et qui délégitime les prélèvements obligatoires.

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Lorsque dimanche soir Édouard Philippe s’est exprimé sur France 2 pour tenter d’apaiser la colère des « gilets jaunes », il s’est efforcé de montrer combien son gouvernement était profondément en accord avec les revendications de ceux qui organisent les barrages. Certes, il « assume » la hausse des taxes sur les carburants, mais, pour autant, il est, comme eux, irrité du niveau général des taxes et impôts en France. Aussi s’est-il acharné à montrer qu’il s’efforçait de réduire les prélèvements obligatoires. Bref, lui aussi, comme les « gilets jaunes », affiche son « ras-le-bol fiscal » et entend agir contre les taxes.

Cette défense en dit long sur le piège dans lequel l’exécutif s’est enfermé. Car ceux qui ont revêtu les gilets de sécurité pendant le week-end ont bel et bien payé le gouvernement en monnaie à son effigie, celle de la démagogie fiscale qu’il entretient soigneusement depuis mai 2017.

Évidemment, on sait combien ce mouvement est protéiforme et combien il est complexe. Mais on ne peut nier que cette révolte est bel et bien née du rejet d’une taxe qui s’est mué en un rejet plus général de l’impôt.

Or, ce rejet de l’impôt est constitutif de la doxa des élites administratives et politiques depuis fort longtemps. Il était déjà présent dans le programme du candidat Sarkozy. La commission Attali pour la « libération de la croissance », convoquée par ce même Nicolas Sarkozy devenu président de la République et à laquelle le jeune Emmanuel Macron a participé, ne disait rien d’autre : « Compte tenu du niveau déjà élevé des prélèvements obligatoires, toute augmentation des impôts pour financer cette dette risquera donc d’avoir un effet dépressif sur l’activité, et de réduire la compétitivité des acteurs économiques au vu des taux pratiqués par nos voisins. »

Bref, l’impôt était perçu comme un fardeau tout juste supportable pour la France. Le discours décliniste des hauts fonctionnaires s’appuyait sur le poids de la fiscalité.

Des manifestants au péage de Montgiscard, dans la périphérie de Toulouse. © ER Des manifestants au péage de Montgiscard, dans la périphérie de Toulouse. © ER

Emmanuel Macron a parfaitement adhéré à ce principe, qui s’est progressivement diffusé dans toute la société. Il n’a jamais cessé de dire, par exemple, que, lorsqu’il était secrétaire adjoint de l’Élysée, il avait rejeté l’éphémère « taxe à 75 % » (qui n’était que de 50 %) sur les hauts revenus. Une façon de montrer une solidarité avec le « ras-le-bol fiscal » des premières années du quinquennat Hollande, incarnées par l'ancien ministre, Pierre Moscovici, aujourd'hui commissaire européen.

De fait, quelle était la promesse de campagne du candidat Macron ? Celle de faire enfin baisser les impôts et, à la différence de son prédécesseur Nicolas Sarkozy, de tenir cet engagement.

Cette baisse des impôts touchait significativement les cotisations salariales. Peu importe que ces dernières ne soient pas des impôts mais un « salaire socialisé », tout cela était assimilé dans le concept de « prélèvements obligatoires » qui, comme l’a montré récemment Laurent Mauduit sur Mediapart, est une assimilation d’éléments divers. Mais cette assimilation revient à une idée simple : ce qui pèse sur le portefeuille du Français est par nature mauvais et doit être abaissé.

Aussi Emmanuel Macron et, après lui, Édouard Philippe, ont-ils pris l’engagement de baisser le taux de prélèvement obligatoire d’un point d’ici la fin du quinquennat. Le tout en réduisant le déficit public.

Cette position a eu plusieurs conséquences. La première aura été de valider le « ras-le-bol fiscal » en insistant sur l’effet de « perte de pouvoir d’achat » lié à l’impôt. Étaient alors exclues des raisons de cette perte la question salariale, la précarité, les conditions de travail. Seuls les « prélèvements obligatoires » venaient grever les revenus. Pour améliorer le sort de la population, il fallait donc donner la priorité à cette baisse et le gouvernement ne s’est pas privé de communiquer sur la baisse des cotisations salariales, censée dégager plus de pouvoir d’achat pour les ménages.

La deuxième conséquence de ce discours aura été de valider une autre idée : l’impôt en France irait alimenter l’immense « trou noir » que sont les dépenses publiques. Si l’on peut baisser le déficit et les impôts en même temps, cela ne signifie rien d’autre qu’une réduction des dépenses superflues. Et l’on retrouve là le fameux « pognon de dingue » consacré aux dépenses sociales que fustigeait Emmanuel Macron.

En face du poids des prélèvements obligatoires, on s’est donc évertué à oublier les « contreparties ». On a laissé entendre que l’impôt était largement inutile et on l’a progressivement délégitimé pour mieux le réduire. Mais, pour le coup, on a réduit le consentement aux « prélèvements obligatoires ».

Ces deux conséquences ont été voulues et recherchées par le gouvernement pour valider sa politique. Pour Emmanuel Macron et Édouard Philippe, la baisse des prélèvements obligatoires devait dynamiser l’économie, favoriser consommation, investissement et emploi. Ce projet s’est retrouvé en parfaite adéquation avec une grande partie de la population, celle qui a intégré cette idée du « fardeau fiscal » et donc d’une vision « individualiste » de l’impôt. Tous ces électeurs n’ont pas voté pour Emmanuel Macron, mais ils se retrouvaient dans ce projet antifiscal.

Aussi le gouvernement n’a-t-il pas lésiné sur la démagogie fiscale au cours des premières années du quinquennat et il n’a pas non plus lésiné sur le revers de cette démagogie fiscale, qui est l’illégitimité du transfert social. Lors des présentations des deux projets de lois de finances de l’exécutif, Gérald Darmanin, le ministre de l’action et des comptes publics, a passé son temps à insister sur les « gains de pouvoir d’achat » liés aux baisses d’impôts et de cotisations. On se souvient en septembre dernier des fameux « six milliards d’euros » de transferts aux ménages. Et, parallèlement, on a fustigé les bénéficiaires des dépenses publiques, réduit les APL, frappé les retraités « privilégiés », dénoncé le « pognon de dingue » mis dans les dépenses sociales…

En résumé, on a expliqué qu’on allait faire mieux avec moins et que tout serait moins cher. Peut-être Emmanuel Macron avait-il raison de dire qu’on « mentait » aux « gilets jaunes » lorsqu’on leur disait qu’on ne pouvait baisser les impôts et augmenter le nombre de fonctionnaires. Mais il a oublié de dire qu’on leur mentait également en leur faisant croire qu’on pouvait baisser les impôts et améliorer le service public, comme il ne cesse de le dire depuis la commission Attali jusqu’au comité « CAP 2022 ».

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