Le fiasco des masques face au Covid-19 Enquête

Masques: le numéro d’illusionniste du premier ministre

Après avoir nié la réalité de la pénurie de masques, le gouvernement a changé de stratégie : noyer les Français sous un déluge de chiffres d’importations depuis la Chine aussi mirifiques qu’incohérents, comme lors de sa dernière conférence de presse. Et de répondre a minima aux questions sur le sujet.

Yann Philippin et Antton Rouget

21 avril 2020 à 08h10

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L’exécutif a beau répéter en boucle faire preuve de « transparence », sa gestion de la crise du Covid-19 est au contraire enveloppée d’un brouillard épais. Sur la question cruciale des masques, le gouvernement multiplie les imprécisions pour cacher ses mensonges et le fiasco de l’État en matière d’approvisionnement (lire nos enquêtes ici et ).

Après être allé jusqu’à nier l’existence même de la pénurie, le pouvoir a changé de stratégie : il s’agit désormais de noyer les Français sous un déluge de chiffres aussi mirifiques qu’incohérents, et de répondre trop tard et a minima aux questions précises de Mediapart sur le sujet (lire notre Boîte noire).

La dernière manifestation de cette stratégie de l’embrouille a été donnée dimanche soir par le premier ministre Édouard Philippe, lors de sa conférence de presse fleuve (plus de deux heures) aux côtés de son ministre de la santé, Olivier Véran.

Édouard Philippe a annoncé une bonne nouvelle aux soignants, qui manquent cruellement de masques et sont contaminés par milliers : depuis que l’État dit en avoir commandé « 2 milliards » et a mis en place fin mars un « pont aérien » pour les rapatrier de Chine, les précieux matériels arriveraient à toute vitesse.

« Vous voyez sur le document qui vous est présenté que cette semaine, pour la première fois depuis longtemps, nous avons réussi à importer beaucoup plus de masques que ce que nous consommons en ce moment, a claironné le premier ministre. Ces bons chiffres nous permettent d’envisager un élargissement de la politique de distribution des masques [aux soignants, et même aux malades – ndlr] dans les prochaines semaines. » 

Présentation des livraisons de masques par Édouard Philippe lors de sa conférence de presse avec Olivier Véran, dimanche 19 avril au soir. © BFMTV

Ce document présenté par Édouard Philippe (ci-dessus), et intitulé « Garantir des masques pour les soignants », est en apparence spectaculaire. Depuis l’atterrissage du premier avion du « pont aérien » le 30 mars, la France a importé 178 millions de masques, avec une progression impressionnante : 34 millions la première semaine, puis 63 et 81 millions les semaines suivantes.

Infographie présentée par Édouard Philippe lors de sa conférence de presse dimanche 19 avril. © D.R.

Dans un autre graphique présenté lors de la conférence de presse, la question des masques pour les soignants est cochée en vert (voir ci-contre). Le gouvernement estime donc avoir résolu le problème. 

Mais les chiffres annoncés par le premier ministre sont en contradiction avec ceux présentés une semaine plus tôt par le directeur général de la santé (DGS), le professeur Jérôme Salomon.

Ces chiffres ne correspondent pas non plus aux livraisons recensées par Mediapart, qui a retracé les vols des Antonov affrétés par l’Etat dans le cadre du « pont aérien » grâce aux données du site FlightRadar24. Ces appareils, les seuls confirmés publiquement à ce jour, ont transporté selon notre estimation 90 millions de masques en trois semaines, deux fois moins que l’annonce de dimanche.

Nous avons donc demandé au gouvernement si les 178 millions de masques cités par Édouard Philippe étaient seulement les livraisons à l’Etat pour équiper le personnel soignant, ou s’il s’agissait de l’ensemble des importations, en incluant les volumes livrés aux entreprises et aux collectivités locales.

Contacté par Mediapart, l’exécutif a d’abord choisi de ne pas répondre. Puis le ministère de la Santé nous a indiqué après publication que les chiffres « ne concernent que les masques importés par l’Etat », précisant  que sur les 178 millions de masques , il y a avait « 15-20% de FFP2 et 80-85% de masques chirurgicaux ». Le ministère n'a pas souhaité préciser si ce chiffre incluait aussi les dons faits à l'Etat et les commandes autonomes de certaines administrations.

Le ministère n’a pas démenti nos estimations, et a refusé de commenter les incohérences entre les chiffres d’Edouard Philippe et ceux annoncés auparavant par Olivier Véran et son directeur de la santé, Jérôme Salomon (lire notre boîte noire).

L’écrasante majorité des masques commandés par l’État sont acheminés dans des Antonov-124 affrétés par le logisticien Geodis (filiale privée de la SNCF), qui atterrissent à l’aéroport de Paris-Vatry, dans la Marne. Chaque appareil peut transporter environ 10 millions de masques. 

Le 30 mars et le 1e avril, les deux premiers Antonov atterrissent à Vatry, soit environ 20 millions de masques. Olivier Véran confirme 21 millions dans une interview à Brut le 8 avril. Mais Edouard Philippe en annonce 35 millions du 30 mars au 5 avril, presque deux fois plus.

Mêmes incohérences pour la semaine suivante. Entre le 30 mars et le 9 avril, quatre Antonov au total ont atterri à Vatry. Selon le responsable du fret de l’aéroport, les commandes publiques représentaient « 70 ou 80 % » des 49 millions de masques livrés sur cette période. Soit 34 à 39 millions pour l’État, et 9 à 10 millions par Antonov. 

Le 11 avril, Jérôme Salomon précisait, lors de son point presse quotidien, que l’État avait importé à ce jour 35 millions de masques depuis le 30 mars. Ce qui correspond aux chiffres de l’aéroport de Vatry et aux quatre atterrissages d’Antonov (9 millions en moyenne par appareil).

Mais le premier ministre annonce 63 millions de masques importés entre le 6 et le 13 avril, puis 81 millions du 14 au 19 avril. Alors que quatre puis trois Antonov se sont posés lors de ces deux périodes, ce qui correspond respectivement à environ 40 millions puis 30 millions de masques.

Réception de la première livraison de la méga-commande d'État de masques, lundi 30 mars 2020, à l'aéroport de Vatry, dans la Marne. © François Nascimbeni/AFPAntonov

Au total, sur trois semaines, Édouard Philippe annonce 178 millions de masques importés, alors que les Antonov du « pont aérien » n’en ont livré qu’environ 90 millions à l’État. Interrogé par Mediapart, le ministère de la santé confirme les chiffres hebdomadaires annoncés lors de la conférence de presse, en ajoutant, pour toute précision « que plus de 70% de ces masques ont emprunté le pont aérien ». Soit environ 125 millions, 35 de plus que dans les Antonov.

On ignore si l’exécutif a affrété d’autres avions. Air France nous a indiqué participer au « pont aérien », sans aucun détail supplémentaire, tandis que Challenges a écrit que CMA CGM a livré des masques à l’État. Ces deux entreprises ont refusé d'indiquer à Mediapart si elles ont acheminé des masques commandés par le gouvernement. Lequel reste muet sur le sujet.

Quant aux 30% qui n’ont pas été importés via le « pont aérien », c’est l’opacité totale. S’agit-il de masques acheminés de Chine autrement que par avion ? D’importations réquisitionnées par l’Etat ? D’autre chose encore ? Le ministère n’a pas répondu.

Le gouvernement connaît pourtant les chiffres. Selon un article publié samedi par BFMTV, la veille de la conférence de presse d’Édouard Philippe, « le ministre de l’intérieur suit quotidiennement ces livraisons [de masques] et leur évolution en cellule interministérielle de crise ».

BFMTV indique avoir consulté un document, dont la nature n'est pas précisée, contenant un chiffre impressionnant : « 439 millions de masques ont été importés, et donc livrés, en France depuis le début de la crise du coronavirus. »

La période exacte au cours de laquelle ces masques ont été livrés n’est pas précisée. Et ce chiffre est de nouveau supérieur aux estimations réalisées lors de nos enquêtes. Nous avons, de nouveau, demandé si ces chiffres étaient exacts et s’ils correspondaient seulement aux livraisons de l’Etat. Le gouvernement a refusé de répondre.

Avant les livraisons, cette stratégie mêlant embrouille et opacité était déjà à l’œuvre au niveau des commandes de masques. Elles seraient passées, entre le 21 mars et le 8 avril, de 250 millions à « pas loin des deux milliards », selon Olivier Véran.

Mais là encore, impossible de savoir si ce chiffre correspond seulement aux commandes passées à la Chine, ou s’il inclut aussi la production nationale. Interrogé par Mediapart lors d’une de nos précédentes enquêtes, le cabinet d’Olivier Véran a réussi à se contredire dans la même phrase, en indiquant que la commande d’un milliard de masques annoncée le 28 mars correspondait uniquement aux achats en Chine… et qu’il incluait la production française.

Alors même qu’il s’agit d’un sujet d’intérêt public majeur, à la fois pour les soignants et la population, les chiffres sur les commandes et les livraisons de masques chinois au gouvernement constituent un secret d’État. À l’opposé de la « transparence » tant vantée par l’exécutif.

Yann Philippin et Antton Rouget


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