Manifestant éborgné à Rennes, l'enquête incrimine la police

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Une information judiciaire a été ouverte mardi à Rennes pour déterminer dans quelles circonstances un étudiant a été atteint à l’œil par un tir de lanceur de balles de défense (LBD), lors d’une manifestation le 28 avril. L’expertise médicale comme les auditions ont confirmé l’usage de l’arme par les policiers, initialement démenti. Mediapart a obtenu des photos prises au moment des tirs.

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Les témoins n’avaient aucun doute. Mais les experts n’avaient pas encore livré leurs conclusions. Un étudiant en géographie de 20 ans, Jean-François Martin, a bien été blessé à l'œil par un tir de lanceur de balles de défense (LBD), lors de la manifestation contre la loi travail le 28 avril à Rennes, alors que la police chargeait une foule en fuite, sur le quai Chateaubriand. Il a perdu l'œil.

La charge policière sur le quai Chateaubriand avant les tirs © Capture video La charge policière sur le quai Chateaubriand avant les tirs © Capture video

Deux experts, médecins légistes, dont l'un spécialiste en balistique, ont remis le 16 juin leur rapport qui incrimine un tir policier. « L'hypothèse la plus probable est celle d'une lésion majeure de la région orbitale gauche provoquée par un impact de balle de lanceur de balles de défense (LBD) 40 x 46 mm », indiquent les experts. Nicolas Jacquet, le procureur de la République de Rennes, a donc décidé d’ouvrir une information judiciaire, faisant état en outre de la confirmation par l’enquête préliminaire de l’utilisation de cette arme par les policiers.

« Les investigations diligentées par l'IGPN ont permis d'établir qu'au moment des blessures occasionnées à ce manifestant au moins deux tirs de LBD avaient été effectués par les services de police en réaction à des jets de projectiles », a indiqué le procureur.

Le jour des faits, ce tir policier avait été contesté purement et simplement par le préfet Patrick Strzoda, qui coordonnait les opérations de maintien de l’ordre, quelques jours avant sa mutation à la tête du cabinet du ministre de l’intérieur. Le préfet déclarait au Télégramme qu'« aucun flash-ball » n’avait été utilisé, suggérant aux médias qu'« un choc dû à une grenade lacrymogène » ou « un projectile émanant des manifestants » avaient pu provoquer la blessure de l’étudiant. Par la suite, les services du préfet avaient finalement admis l’usage des LBD par les forces de l’ordre. Mediapart s’est procuré les photos communiquées à l’IGPN qui prouvent l’usage de cette arme, quai Chateaubriand. On y voit deux policiers mettre en joue les manifestants qui s’avancent sur la passerelle. Là où Jean-François sera touché quelques secondes plus tard.

À droite et à gauche, deux policiers braquent leurs LBD sur les manifestants quai Chateaubriand © Mathieu Radoubé À droite et à gauche, deux policiers braquent leurs LBD sur les manifestants quai Chateaubriand © Mathieu Radoubé

Les tireurs de LBD ont été identifiés sans mal par la police des polices : ils étaient quatre fonctionnaires à en avoir, de la brigade anti-criminalité (Bac) et de la compagnie départementale d’intervention (CI), des forces de police réputées moins formées et beaucoup plus violentes que les CRS et gendarmes. « Il n’y a jamais eu de volonté de tirer dans les yeux, commente un responsable policier joint par Mediapart. En général, c’est plutôt l’abdomen que la tête. Mais s’il y a une faute, il y a une faute. » La première ligne de défense des policiers a été de suggérer que Jean-François Martin avait pu être touché par ses camarades. « Il y a eu tellement de jets qu’on peut imaginer un accident de la part des manifestants », poursuit le policier.

De fait, le procureur de Rennes a souligné dans son communiqué que les services de police avaient subi des jets de projectiles, « ainsi que d'une fusée tirée dans leur direction, ayant embrasé le store d'un magasin, et en provenance de la zone où se trouvait le plaignant ». Les policiers vont donc tenter de plaider la légitime défense, ce que les images ne semblent pas confirmer. Le procureur a indiqué que les investigations devaient « désormais s'attacher à déterminer si les conditions et circonstances du tir étaient conformes aux principes de nécessité et de proportionnalité fixés par les textes législatifs et réglementaires ainsi qu'à la doctrine d'emploi de l'arme utilisée ».

Un autre tir, filmé peu avant l'arrivée du cortège au niveau de la passerelle © Capture video Un autre tir, filmé peu avant l'arrivée du cortège au niveau de la passerelle © Capture video

Outre les vidéos et les photos, plusieurs témoignages recueillis par Mediapart confirment que les manifestants, soumis à une charge extrêmement violente, s’enfuyaient au moment des faits. « Une charge est venue de République, a témoigné Camille, ça nous a bloqués sur les quais et ça a provoqué un mouvement de foule et de panique. Il n’y avait plus de solidarité possible… Tout le monde a pris la petite passerelle et les “baqueux” ont commencé à shooter au flash-ball. Ils nous tiraient dessus au hasard, les balles fusaient. » Hugo Poidevin, l’un des animateurs du mouvement, et « médic » sur la manif, a lui aussi témoigné des tirs policiers, à l’approche de la passerelle, avant d’aller porter secours à Jean-François.

Dans une interview au Monde, l’étudiant a évoqué la charge policière à l’origine du mouvement de fuite : les gens qui « commençaient à se marcher dessus » et « quelqu’un qui lance l’idée de traverser un petit pont au-dessus de la Vilaine pour se dégager ». « On criait aux gens de ne pas courir, de laisser passer tout le monde. Il y a eu une deuxième charge et on a crié “faites gaffe, ne restez pas sur le pont”. Une ou deux minutes après, j’ai pris un projectile », a-t-il expliqué au Monde. Jean-François Martin avait déjà été touché au mollet par un tir de flash-ball lors d'une précédente manifestation, le 9 avril.

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