Elections régionales et départementales 2021

Deux Français sur trois ont préféré s’abstenir

Le premier tour des élections régionales et départementales a enregistré une abstention record de 66,74 %. Elle favorise les sortants de LR et du PS, marginalise le parti présidentiel, et casse la dynamique du RN.

Mathilde Goanec et Ellen Salvi

21 juin 2021 à 00h20

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

C’est la grande gagnante de ce scrutin. Et elle rend caduque toute analyse conclusive sur les forces en présence. Dimanche 20 juin, l’abstention a atteint un nouveau record au premier tour des élections régionales et départementales : entre 66,74 % des inscrits (contre 49,5 % aux départementales et 50,02 % aux régionales, en 2015). En clair, moins d’un électeur sur trois s’est déplacé aux urnes. Les responsables politiques qui se sont exprimés dans la soirée se sont unanimement inquiétés de cette situation. Sans pour autant en tirer les enseignements politiques.

Car cette abstention massive vient d’abord les sanctionner, eux. Eux qui pendant des semaines ont fait campagne sur des sujets très éloignés des enjeux de ce scrutin, à commencer par la sécurité, qui n’est pas une compétence de la région, mais dont beaucoup de candidats avaient fait leur priorité. Polémiques, tractations politiciennes, omniprésence des sondages… Les débats ont été dictés par le seul agenda du Rassemblement national (RN) face auquel Emmanuel Macron se présente comme l’unique rempart, dans la perspective de 2022.

« Je ne tirerai aucune conclusion nationale de ces élections qui sont des élections locales », avait prévenu le président de la République, lors du dernier conseil des ministres, excluant par principe un éventuel remaniement. On le comprendrait presque au regard des scores enregistrés dimanche soir par La République en marche (LREM), qui ne réussit même pas à se hisser à la seconde place quelque part. Alors qu’elle s’imaginait en arbitre d’entre-deux-tours, la majorité présidentielle n’est pas en mesure d’imposer une fusion de listes. Du jamais vu pour un parti au pouvoir.

Panneaux électoraux en Nouvelle-Aquitaine. © Dana Tentea/Hans Lucas via AFP

Pour retrouver un tel dédain électoral, il faut remonter au référendum sur le passage du septennat au quinquennat… en 2000, où seuls 30 % des électeurs inscrits s’étaient déplacés. Au premier tour de ces régionales et départementales, le Grand Est faisait figure de plus mauvais élève, avec 70,39 % d’abstention, talonné par les Pays de la Loire (68,98 %), le Centre-Val de Loire, les Hauts-de-France et la Normandie, qui oscillaient tous trois autour de 67 %. À part la Corse, où 57,08 % des électeurs se sont exprimés pour permettre à l’autonomiste Gilles Simeoni (29,19 %) de se hisser en tête, toutes les autres régions, y compris celles d’outre-mer, ont largement boudé les urnes.

Pour ne prendre que l’exemple de la Bretagne, région en général considérée comme bien identifiée par les électeurs, l’abstention a grimpé de 16 points entre 2015 et 2021. « C’est énorme », estime Patrick Lehingue, à la lumière des chiffres sur tout le territoire. Le professeur de sciences politiques à l’Université de Picardie n’est cependant guère étonné : « Si l’on regarde les onze derniers scrutins, sept avaient une participation inférieure à 50 %, donc on fait face à une tendance aggravée. » 

Cette faible participation ne pourra pas non plus être analysée comme un coup des terrasses, du soleil, de la pluie ou de l’attrait de la canne à pêche. À un tel niveau, la désertion des électeurs en dit bien plus long sur la tentation de « grève civique » manifestée par de nombreux citoyens, que sur la météo. Parmi ceux qui ont snobé les bureaux de vote, beaucoup votaient autrefois avec discipline, mais sont désormais lassés du jeu politique.

Le découpage des cantons en décalage avec les bassins de vie, le manque d’identification dans des régions parfois gigantesques et la défiance vis-à-vis du personnel politique sont autant d’ingrédients qui ont macéré des années durant, conduisant à ce résultat désastreux. Le tout sur fond de crise sanitaire. « On avait la même configuration pour les municipales mais au moins dans sa commune, on connaît les candidats. Là, le paysage politique était illisible », indique Patrick Lehingue. 

« À ce niveau d’abstention, on peut s’attendre à de forts effets de mobilisation différentielle », prédisait son collègue politiste Vincent Tiberj, sur Twitter, quelques minutes après l’annonce des résultats du premier tour. « Plus la participation recule, plus les urnes prennent un accent, celui des groupes les plus favorisés dans la société », complétait-il. C’est d’ailleurs une des premières confirmations de ce scrutin : l’abstention ne porte pas chance au RN, qui a multiplié les contre-performances, n’ayant pas réussi à mobiliser son électorat.

« On peut avoir deux lectures, politique ou sociologique : oui, ce sont les électeurs les plus mécontents qui se mobilisent dans les élections intermédiaires, poursuit Patrick Lehingue. Mais par ailleurs, ce sont les plus jeunes et les classes populaires qui ont le plus de chance de s’abstenir, donc cela défavorise automatiquement le Rassemblement national. » À cela s’ajoute le fait que l’électorat de droite traditionnelle, d’ordinaire plutôt âgé, s’est a contrario davantage mobilisé.

« Coup de semonce », « effondrement », « catastrophe »... À droite comme à gauche, les responsables politiques ont commenté avec force les taux d’abstention enregistrés dimanche soir. « Combien de temps la démocratie peut-elle survivre sans le peuple ? », s’est interrogé le député La France insoumise (LFI) François Ruffin, sur Twitter, reprenant en partie les mots de Jean-Luc Mélenchon. « L’abstention est forte, l’extrême droite toujours trop haute, voilà le bilan de cette soirée électorale », a aussi résumé le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) Julien Bayou. 

Le vice-président LREM de l’Assemblée nationale, Hugues Renson, a pour sa part estimé que « quand deux électeurs sur trois ne se déplacent pas à un scrutin, ce n’est pas du désintérêt ou la peur du virus, c’est en soi un acte politique, et ce n’est certainement pas à relativiser ». « Personne ne peut sortir le champagne ce soir, le niveau abyssal de l’abstention doit tous nous interpeller », a indiqué le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal. C’est « particulièrement préoccupant », a ajouté Gérald Darmanin.

Les perdants de l’opposition ont également critiqué les conditions de mise en œuvre de ce double scrutin, alors qu’à Marseille (Bouches-du-Rhône), par exemple, une trentaine de bureaux de vote n’ont pas pu ouvrir, faute d’assesseurs en nombre suffisant. Les mêmes ont aussi rappelé la pagaille sur la propagande électorale observée lors des dernières semaines avant le scrutin. Dans plusieurs départements, les professions de foi n’ont pas été correctement distribuées, privant les citoyens de l’information nécessaire pour se positionner.  

Partout, l’abstention a favorisé les sortants, au détriment de tous les pronostics sondagiers, qui promettaient des scores historiques au RN. En Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), Thierry Mariani est arrivé en tête avec 36,38 % des suffrages exprimés, légèrement devant le président LR sortant de la région, Renaud Muselier (31,91 %). Dans les Hauts-de-France, où les enquêtes d’opinion promettaient un premier tour serré, Xavier Bertrand (41,39 %) a largement écrasé les listes du RN (24,37 %) et de l’union des gauches (18,99 %).

Le parti de la rue de Vaugirard s’est également hissé en tête du premier tour en Île-de-France (Valérie Pécresse, 35,93 %), ainsi qu’en région Auvergne-Rhône-Alpes (Laurent Wauquiez, 43,79 %), Pays de la Loire (Christelle Morançais, 34,29 %), et Grand Est (Jean Rottner, 31,15 %). Le centriste Hervé Morin, candidat à sa réélection en Normandie, a quant à lui enregistré 36,86 % des suffrages exprimés, devant le RN Nicolas Bay (19,85 %) et la socialiste Mélanie Boulanger, alliée à EELV (18,37 %).

Les socialistes ont aussi devancé leurs adversaires dans les quatre régions métropolitaines qu’ils dirigent : la Bretagne (Loïg Chesnais-Girard, 20,95 %), la Bourgogne-Franche-Comté (Marie-Guite Dufay, 26,52 %), l’Occitanie (Carole Delga, 39,57 %), et la Nouvelle-Aquitaine (Alain Rousset, 28,84 %). Le candidat PS en Centre-Val de Loire, François Bonneau (24,81 %), a creusé l’écart avec Aleksandar Nikolic du RN (22,24 %), le LR Nicolas Forissier (18,82 %) et le ministre en charge des relations avec le Parlement, Marc Fesneau (16,65 %).

Malgré une quatrième position, ce dernier enregistre le meilleur score de la majorité présidentielle qui est balayée dans la quasi-totalité des régions où elle se présentait sous ses couleurs – en Paca, elle s’était ralliée à Renaud Muselier dès le début du mois de mai. LREM, qui avait envoyé cinq ministres dans les Hauts-de-France pour contraindre Xavier Bertrand dans l’entre-deux-tours, ne parvient même pas à s’y maintenir – Laurent Pietraszewski enregistre 9,14 % des suffrages exprimés.

Mais plutôt que de remettre en question ses choix politiques, la majorité présidentielle a commencé à chercher d’autres solutions. La présidente LREM de la commission des lois de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, a ainsi détaillé sur Europe 1 quelques-unes de ses propositions pour lutter contre l’abstention. Parmi elles : tenir le même jour la présidentielle et les législatives d’une part ; et réunir les régionales, départementales et municipales d’autre part. « Simplification et clarification de la vie démocratique », a-t-elle commenté. Supprimer les élections pour éviter l’abstention, ce serait effectivement plus simple. Mais pas forcément plus démocratique.

Mathilde Goanec et Ellen Salvi


203 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne