Que reste-t-il des jolies colonies de vacances? (1/3)

Comment la colo est devenue un produit de consommation de luxe

En cinquante ans, le nombre de jeunes partant en colonie de vacances a drastiquement baissé. Les séjours sont de plus en plus courts, chers, et les publics de moins en moins mélangés. Pour attirer les candidats, et convaincre leurs parents, les centres se livrent à une surenchère d’activités. Alors même que les jeunes aspirent le plus souvent à souffler et à se rencontrer.

Iris Deroeux

21 juillet 2019 à 12h12

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La saison des ennuis commence pour le directeur d’association Bruno Dezon. L’été et ses 79 sites de colonies de vacances à gérer, du camping au chalet en passant par le séjour à l’étranger, où officient quelque 1 400 contractuels saisonniers. Il a beau être passionné, son métier est « devenu une source de stress permanent ». « Je me détends les trois derniers jours d’août », avoue-t-il.

Ce que décrit le directeur des Compagnons des jours heureux, organisme né en 1969, ressemble désormais à un travail d’équilibriste, voire à une mission quasi impossible : organiser des colos à des prix compétitifs alors qu’il y a de moins en moins de départs, faire face à un empilement incessant de normes et de règlements, satisfaire les desiderata de publics disparates qui exigent un « risque zéro », le tout sans sacrifier au passage le projet pédagogique dudit séjour. Si tant est que celui-ci intéresse encore celles et ceux qui achètent les colos sur catalogue.

Sa tâche relève presque de l’acte de résistance, tant l’institution est mise à mal. Si les colos, revêtues d’un filtre sépia, conservent une image positive aux yeux des Français selon les sondages, ils sont de moins en moins nombreux à y envoyer leurs enfants.

Entrée du centre de vacances Marcel-Poullain à Cuzy (Saône-et-Loire), 1966. © Collection des archives municipales de Pierrefitte-sur-Seine

D’une pratique de masse concernant environ 4 millions de « colons » dans les années 1960, l’accueil collectif de mineurs ne concerne plus que 1,4 million de Français en 2018. Les séjours sont de plus en plus courts, chers, les publics de moins en moins mélangés. Les vacances en colo sont devenues un marché sur lequel l’offre est segmentée à l’infini.

« On y trouve de tout, de la colo confessionnelle à la colo centrée sur des activités étiquetées filles ou garçons. Beaucoup sont des séjours à thème du type UCPA, l’un des mastodontes du secteur, dont le modèle pédagogique est finalement calqué sur la promesse du Club Med. C’est une approche très individualiste et consumériste des vacances entre jeunes », analyse le pédagogue Jean-Michel Bocquet, directeur du Mouvement rural des jeunesses chrétiennes (MRJC) et membre du collectif de réflexion Camps Colos.

« Ce sont des vacances dont l’un des objectifs premiers est devenu, pour les parents, l’acquisition de nouvelles compétences qui seront utiles dans le cadre de la compétition scolaire. Par exemple, la maîtrise d’une langue étrangère, une meilleure connaissance du patrimoine ou une performance sportive. Les séjours sont chers, ils doivent être rentables », explique encore la sociologue Yaëlle Amsellem-Mainguy de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep).

Faut-il regretter cette évolution ? Il ne s’agit pas ici de cultiver la nostalgie des colos estivales d’un mois des années 1950 ne collant plus à l’époque, mais il est utile de réfléchir au sens et à la fonction de ces espaces historiquement dédiés aux jeunes de tous horizons sociaux, popularisés par un tissu associatif ayant à cœur la socialisation et le brassage. Au vide que ceux-ci laissent à mesure qu’ils disparaissent.

C’est même nécessaire si l’on considère les deux millions de Français de 5 à 19 ans qui ne partent actuellement jamais en vacances ne serait-ce que pour une nuit, auxquels on peut ajouter un million de jeunes qui ne dorment jamais plus de trois nuits hors de leur domicile, selon les statistiques de l’Insee associé au Credoc. Si l’on considère encore « le repli des temps libres des jeunes, en particulier des jeunes urbains, sur leur vie de quartier et sur les activités proposées par leur commune », comme l’indique en 2013 la commission des affaires culturelles et de l’éducation dans son rapport sur « l’accessibilité des jeunes aux séjours collectifs et de loisirs ».

Le rapport est sans appel : la hausse des prix des séjours les rend désormais « inabordables pour les enfants issus de familles modestes quand elles ne reçoivent d’aides ni de leur employeur ni des caisses d’allocations familiales (CAF) ». « Autrement dit, alors que les enfants des milieux aisés ou issus de familles très aidées par un comité d’entreprise, une municipalité ou bien les services sociaux continuent de fréquenter les centres de vacances, l’absence des enfants des classes populaires et moyennes entraîne une stagnation voire une baisse de la fréquentation des séjours. S’y ajoute une segmentation sociale de plus en plus marquée », y lit-on.

Cette crise remonte au milieu des années 1990, lorsqu’après une lente évolution, une conjonction de facteurs économiques, sociaux et politiques fait basculer ce secteur d’activité dans une logique de marché. Après cette date, une poignée de municipalités possèdent encore des bâtiments dédiés aux colonies de vacances, pourtant pierre angulaire de cette institution pendant des décennies. Bien trop coûteux à entretenir, à mettre aux normes d’hygiène et de sécurité… Ce patrimoine est vendu et la grande majorité des colos municipales confiée à des prestataires sélectionnés sur appel d’offres.

La compétition devient féroce, obligeant ce secteur associatif à se réinventer et faisant le jeu de quelques grands opérateurs à but lucratif. D’autant qu’au même moment, les politiques publiques encouragent de moins en moins les départs. Les réformes des rythmes scolaires imposent de nouvelles dépenses aux municipalités en matière de loisirs de proximité. Quant à la Caisse nationale d’allocations familiales (Cnaf), très volontariste après la guerre, elle donne à partir de 1992 la priorité aux loisirs en ville tout au long de l’année plutôt qu’aux départs en colonie.

Quelques années plus tard, il ne reste que « les colonies pour les enfants pauvres issus des banlieues dont l’économie repose encore sur les subventions publiques et les séjours haut de gamme financés par une clientèle aisée », schématise la commission des affaires culturelles en 2013. Elle poursuit : « Ces derniers craindraient d’y envoyer leurs enfants s’ils devaient côtoyer ceux des quartiers pauvres. La mixité sociale devient un risque pour la rentabilité de ces séjours. Selon Mme Louise Michon, responsable du secteur enfants/adolescents de l’Union nationale des centres sportifs de plein air (UCPA) : “On n’accueille pas les jeunes en situation difficile dans des séjours à 600 ou 700 euros.” » Du côté de l'UCPA, on nous fait savoir que Mme Michon ne travaille plus dans l'institution depuis 2015.

« La surenchère d’activités devient absurde »

À hauteur d’animateurs, cette évolution a des conséquences très concrètes. « Un séjour de ski d’une semaine, déjà intense, va être enrichi d’un atelier parapente. La surenchère d’activités devient absurde. On se retrouve à être moins animateur qu’accompagnateur de jeunes passant d’une activité sportive à une autre », témoigne Karine Vergnaud, animatrice puis directrice de centre depuis vingt ans.

Si le jeu des chaises musicales est passé de mode en raison des « risques de chute », la colo est le lieu où l’on pratique de la cani-rando (une randonnée en étant harnaché à un chien), du karting, de la bouée tractée… Ce rythme soutenu « commence après une nuit de trajet en bus, moyen de transport souvent choisi pour rogner sur les budgets », poursuit Pollyanna Pailloux. « Arrêtez la quantité, faites de la qualité », s’emporte cette animatrice de 25 ans, pratiquant ce métier à plein temps de janvier à août, « ce qui me rapporte un petit Smic, je n’en vis que parce que je suis encore logée par mes parents ».

Randonnée de cinq jours aux Houches près de Chamonix (Haute-Savoie), vers 1980-1981. © Archives municipales de Pierrefitte-sur-Seine

Toutes deux s’étonnent d’autant plus de ce virage consumériste que, comme le souligne Karine Vergnaud, « les enfants ne demandent pas ça, ils veulent glandouiller ». Ses observations rejoignent les conclusions de l’enquête menée par les sociologues Yaëlle Amsellem-Mainguy et Aurélia Mardon de l’Injep sur l’expérience des colonies de vacances. 

« La colo leur apparaît comme un temps suspendu, un temps de rupture de l’organisation générale de l’année pendant lequel on peut souffler et on peut réclamer plus facilement des choses aux adultes qui nous entourent, car, justement, ils ne sont pas vraiment adultes », nous explique Yaëlle Amsellem-Mainguy. « Ils souhaitent ainsi avoir des moments pour “ne rien faire”, c’est-à-dire avoir le temps de trouver eux-mêmes leur activité, lire des BD, discuter, changer le monde. »

La chercheuse insiste au passage sur le fait que les jeunes ne font pas la différence entre les séjours de plus ou moins quatre nuits, pourtant centrale d’un point de vue réglementaire. « Ils partent entre jeunes, c’est tout. C’est cette expérience qui les fédère. » Un point important étant donné le développement des mini-séjours (entre 1 et 3 nuits) organisés par les centres de loisirs de certaines municipalités, qui sont souvent l’occasion d’un premier départ en confiance, car encadrés par des animateurs que les enfants côtoient déjà dans leur ville.

« Le secteur de la jeunesse doit prendre en compte ces enseignements », note le pédagogue Jean-Michel Bocquet. « Ce n’est pas l’objet “colo” qui est dépassé, c’est sa forme à la fois coûteuse et sans ancrage local bien identifié. On ne sait plus avec qui on part, donc on ne part pas. Le succès des scouts montre bien qu’il y a une demande », poursuit-il.

Centre de vacances Marcel-Poullain à Cuzy (Saône-et-Loire), 1962. © Archives municipales de Pierrefitte-sur-Seine

Le mouvement scout (divisé en branches plus ou moins imprégnées de spiritualité), « has been dans les années 1980 », fait en effet un retour remarqué depuis une dizaine d’années. Quelque 132 500 accueils de scoutisme ont été enregistrés en 2017-2018, soit une progression annuelle de 3 % depuis 2009.

Le modèle économique, fondé sur le bénévolat des encadrants et donc le faible coût des séjours, y est pour beaucoup. Mais aussi la philosophie générale de ce mouvement international d’éducation populaire, au sein duquel des jeunes qui se rencontrent à l’année vont penser ensemble leurs vacances en pleine nature.

« Entre la notion de confiance instaurée au fil du temps, le retour à la nature et l’apprentissage de la gestion de projet, la proposition scoute est simple à suivre et colle bien à l’époque. D’autant qu’ils s’ouvrent à des réflexions modernes, par exemple sur l’intégration des enfants migrants ou bien des enfants transgenres », analyse le pédagogue Jean-Michel Bocquet.

L’avenir de la colo pourrait ainsi se situer quelque part au milieu de ces propositions. Laisser les jeunes s’approprier leurs vacances, leur laisser le temps de « glandouiller » et ainsi de se rencontrer, se mélanger, dans le cadre de séjours moins coûteux, car un peu moins étoffés qu’actuellement.

Iris Deroeux


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