Kanak et déportés: le rendez-vous manqué

Par

Face à la grande révolte kanak de 1878, les déportés politiques communards et algériens se sont rangés presque comme un seul homme du côté de l’armée française pour défendre la « colonie » et mater la rébellion.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

À partir de 1876, l’espoir d’une prochaine amnistie gagne les rangs des communards comme des Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie. Le contexte politique n’est plus le même, une majorité de républicains est arrivée à la Chambre des députés.

Les conditions de vie, notamment sur l’île des Pins – où vivent les condamnés à la déportation simple –, se sont un peu améliorées. Il y a désormais un petit théâtre, une bibliothèque, des journaux… Une imprimerie a en effet été construite et tire à plusieurs centaines d’exemplaires.

Les yeux rivés sur la métropole, les communards, qui n’ont aucune intention de faire souche ici et n’ont que peu d’intérêt pour l’agriculture, attendent leur heure. Les Algériens, qui vivent dans un camp à part dans la cinquième commune et viennent vendre leurs fromages de chèvre aux communards rêvent eux aussi de retour.

Pendant tout le temps de leur déportation, les interactions avec les Kanak sont minimales. Les déportés français, qui ont rapidement fraternisé avec les déportés algériens, ne s'intéressent guère à ces hommes que les anthropologues de l’époque présentent comme des spécimens quasi parfaits d’hommes préhistoriques. Louise Michel, pourtant la plus curieuse de la culture kanak, parle ainsi de « bardes noirs chantant l’épopée de l’âge de pierre » pour désigner les conteurs kanak. La question de leur cannibalisme est constamment évoquée pour attester leur « sauvagerie ».

Pour ces anticléricaux, la conversion au catholicisme d’une partie des Kanak, par le travail des missionnaires entamé au milieu du XIXe siècle, semble un signe supplémentaire de leur infériorité. « Une nombreuse population se groupe autour de l’établissement religieux dont elle est devenue l’aveugle et soumise esclave » : ainsi la décrit le communard Francis Jourde parlant de la population des Kouniés qui vivent sur l’île des Pins, sous l’autorité du roi Samuel.

Surtout, les Kanak, qui ne se résignent pas à l’occupation française et ont multiplié les attaques contre les colons les premières années de l’annexion, sont perçus comme une menace. Les déportés politiques vont peu à peu s’identifier, face à eux, à des colons assiégés.

L’effacement des Kanak de la terre calédonienne apparaît comme la meilleure des solutions. « L’installation en Nouvelle-Calédonie ne rencontre qu’un obstacle : ce sont les indigènes… Mais il est prouvé que leur nombre diminue dans une proportion des plus rassurantes et qu’à la fin du siècle on montrera dans les foires les derniers survivants des Kanaks », écrit le géographe Eugène Cortambert en 1873.

Groupe de Kanak à la fin du XIXe siècle. Groupe de Kanak à la fin du XIXe siècle.

Cette disparition progressive et présentée comme indolore était la version « humaniste » d’une extermination envisagée en des termes moins euphémisés quelques années plus tôt. « Le Calédonien est intelligent mais c’est un monstre de perversité ; il faut commencer par détruire cette population si l’on veut vivre en sécurité dans le pays. Le seul moyen qui paraisse un peu praticable pour en venir à bout, ce serait de faire des battues comme pour le loup en France avec plusieurs détachements de 30 hommes, de détruire les plantations, les villages et de renouveler ces razzias plusieurs fois par jour à l’approche des pluies », avait écrit le commandant Testard le 23 octobre 1856.

Vingt ans après la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par les Français, et si ce plan d’extermination n’a pas été suivi, la survie des Kanak sur leur terre est pourtant en jeu.

En arrivant en Nouvelle-Calédonie, les Français n’avaient pu se résoudre à penser que les terres kanak soient régies par un système de propriété privée, signe pour eux d’un stade de développement ultime auquel n’avaient pu accéder ces peuplades primitives. Ils avaient donc fantasmé un système de propriété collective, organisée par chefferies, qui correspondait bien mieux à leurs préjugés. Et, heureuse coïncidence, qui rendait beaucoup plus facile l’accaparement du territoire.

Nacre gravée par un communard déporté et commémorant l'insurrection kanak de 1878. Collection privée © DR Nacre gravée par un communard déporté et commémorant l'insurrection kanak de 1878. Collection privée © DR

Entre 1870 et 1878, les Kanak se voient déposséder d’une grande partie de leurs terres à un rythme qui s’emballe. Eux qui n’ont jamais eu d’animaux domestiques voient leurs cultures ravagées par le bétail de plus en plus nombreux des colons. Ils subissent pendant toutes ces années humiliations et mauvais traitements dans des travaux à peine rémunérés au service d’une colonie pénale qui ne cesse de s’étendre.

Une sécheresse exceptionnelle au printemps 1878, ainsi qu’un nouveau projet de village pénal sur le territoire kanak, mettent le feu aux poudres.

Les 25 et 26 juin 1878, les clans de La Foa et Boulouparis s’allient pour massacrer une centaine d’Européens. Bétail abattu, cultures incendiées, les colons sont obligés de refluer vers Nouméa et les autorités locales contraintes de demander de l’aide à Paris. Ataï, le grand chef de Komalé, prend la tête de l’insurrection.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Bibliographie pour l’écriture de cette série :

Expériences coloniales : la Nouvelle-Calédonie (1853-1920), Isabelle Merle, Belin.

L’Archipel des forçats – Histoire du bagne de Nouvelle-Calédonie (1863-1931), Louis-José Barbançon, Septentrion.

Civilization vs Solidarity: Louise Michel and the Kanaks, Carolyn Eichner, Salvage.

Empire and internationalism in French revolutionary socialist thought, 1871-1885, Julia Nicholls, The Historical Journal, 

Algériens du Pacifique, les déportés de Nouvelle-Calédonie, Mehdi Lallaoui, Zyriab.

Les débuts d’une colonisation laborieuse, le sud calédonien, Joël Dauphiné, L’Harmattan.

Louise Michel, Mémoires, La Découverte.

Légendes et chansons de gestes canaques (PUL).

Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier-dattier (1864 à nos jours), Mélica Ouennoughi, L'Harmattan.