Loi sur le travail: le FN reste loin des manifestants

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En cette rentrée sociale, le FN est réduit au silence par son refus de battre le pavé. On ne verra pas de sitôt le parti lepéniste, coincé entre détestation des syndicats et orientations néolibérales, manifester son rejet des ordonnances sur le travail.

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« C’est un combat que nous menons à l’Assemblée nationale, c’est un combat que nous menons avec le mouvement qui est le nôtre, au travers de l’information et des convictions que nous transmettons aux Français. » Interrogée par France 2 sur l’absence de son parti dans la rue pour dénoncer les ordonnances réformant le code du travail, Marine Le Pen bafouille les quelques éléments de langage que ses cadres ont égrainés avant elle sur tous les plateaux de télévision. « On combat ces ordonnances mais ni de la même manière, ni pour les mêmes raisons que l’extrême gauche », ajoute sur BFM TV le secrétaire général, Nicolas Bay, ce même jeudi 14 septembre, surlendemain de la manifestation nationale organisée par la CGT.

Refus de manifester « avec l’extrême gauche politique ou syndicale », pour Nicolas Bay, ou de donner ordres ou consignes car « ce n’est pas le rôle d’un parti politique d’appeler à manifester » de l’avis du député nordiste Sébastien Chenu ; les édiles frontistes se gardent toutefois bien d’expliquer comment ils comptent réellement s’opposer à ces ordonnances qui ne feront – presque – plus débat à l’Assemblée.

Parmi les cadres, seul Florian Philippot, qui a annoncé son départ du FN ce jeudi matin, avait franchi le pas, en affichant dans une vidéo sur Twitter son opposition à la « loi travail XXL » depuis le camion de « Pascal le forain », au matin de la manifestation de la CGT du 12 septembre. Plus tard dans la journée, ses proches soutiens Nathalie Desseigne, conseillère régionale de Bourgogne-Franche-Comté, et Maxime Thiébaut, vice-président des « Patriotes », se sont joints aux cortèges de manière anonyme. Ce dernier avait confié au Monde : « Ceux qui critiquent [sa présence] n’ont qu’à le dire aux 73 % d’électeurs frontistes qui sont contre la loi Travail », faisant référence à un sondage Ifop selon lequel sept électeurs du FN sur dix trouvent « justifié » l’appel à la manifestation. Enquête d’opinion brandie à l’envi par Philippot et ses proches pour attester de la nécessité de descendre dans la rue.

Maxime Thiébaut et Nathalie Desseigne, le 12 septembre © Compte Twitter de Maxime Thiébaut Maxime Thiébaut et Nathalie Desseigne, le 12 septembre © Compte Twitter de Maxime Thiébaut

Mais alors pourquoi, dans ce contexte où le Front national peine à exister en tant qu’opposant à Emmanuel Macron, le parti qui a rassemblé 10,6 millions d’électeurs au second tour de la présidentielle n’appelle-t-il pas à battre le pavé, pas plus qu’il ne l’avait fait au moment de la loi El Khomri ? Ce ne serait pourtant pas la première fois que le FN prend la rue.

En quête de respectabilité, Marine Le Pen joue les urnes contre la rue

Marine Le Pen défile lors du 1er mai 2015 © Benoît Tessier / Reuters Marine Le Pen défile lors du 1er mai 2015 © Benoît Tessier / Reuters
En 1988, fort de son score de 14,38 % au
premier tour de la présidentielle, Jean-Marie Le Pen instaure « son » 1er Mai. Le but : « brise[r] ce monopole syndicalo-gauchiste et [parvenir à] unir symboliquement, dans une même ferveur, l’hommage à Jeanne d’Arc et le salut fraternel à l’ensemble du monde du travail », comme l’ont écrit rétrospectivement les frontistes Franck Timmermans et Damien Bariller dans leur Histoire vraie du Front national (1993). C’est la première fois que le Front national défile seul. « Quand Le Pen construit le FN, ce n’est pas un mouvement de masse, raconte Danielle Tartakowsky, professeure d’histoire contemporaine, auteure de Les Droites et la rue, Histoire d’une ambivalence de 1880 à nos jours (2014). Il va emprunter à la tradition manifestante des ligues des années 20 en recourant exclusivement à des “manifestations-processions” ouidentitaires, qui visent à construire une image de soi, par soi, pour soi. Les ligues des années 20 manifestaient pour affirmer leur dimension nationale. » Des défilés en l’honneur de Jeanne d’Arc qui ont lieu tous les ans depuis lors, marqués notamment par la présence épisodique de skinheads. En 1995, trois d’entre eux frappent et jettent dans la Seine Brahim Bouarram, un Marocain de 29 ans, qui meurt noyé. 

Le Front national de Jean-Marie Le Pen s’immisce également dans la grande manifestation parisienne du 24 juin 1984 pour la défense de l’école privée. « Il y a une tentative de Le Pen d’apparaître avec certaine visibilité, avec d’autres mots d’ordre que ceux des organisateurs, explique Danielle Tartakowsky. Mais ils sont remisés sur les marges. C’est la seule exception où ils jouent les passagers clandestins. »

Jean-Marie Le Pen (2ème en partant de la gauche) lors de la manifestation du 24 juin 1984 © Jean-Claude Vallée Jean-Marie Le Pen (2ème en partant de la gauche) lors de la manifestation du 24 juin 1984 © Jean-Claude Vallée

Une fois le Front national repris par Marine Le Pen en 2011, le rapport à la rue change, comme en témoigne l’épisode de la Manif pour tous de 2013, contre l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe. Certains cadres du FN y prennent part, mais le parti n’appelle pas officiellement à rejoindre les cortèges dont sont d’ailleurs absents la présidente et son vice-président, Florian Philippot. « La Manif pour tous a joué la rue contre la légitimité de l’Assemblée nationale, pour ensuite avoir un rôle important dans le paysage politique, tandis que Marine Le Pen joue la respectabilité, les urnes à la place de la rue, considère Danielle Tartakowksy. Ce sont deux rapports à la rue singulièrement différents. » Pour la chercheuse, le Front national de Marine Le Pen a construit l’image d’un parti qui s’inscrit dans la tradition des droites parlementaires françaises et qui, à ce titre, n’a pas inscrit la manifestation dans son répertoire d’action.

« À la droite de l’échiquier politique, ajoute Danielle Tartakowsky, il y a un usage épisodique de la rue dans des épisodes de crise majeure, qui ne fonctionne qu’avec le soutien logistique des catholiques. » Marine Le Pen, qui n’a pas défilé en 2013 et qui refuse désormais d’abroger la loi Veil si elle était élue, peut difficilement compter sur un tel réseau. « Les forces parlementaires de droite, excepté la manifestation du Trocadéro en soutien à François Fillon (du jamais vu), ne descendent pas dans la rue », ajoute l’historienne.

En mai 2016, au moment des manifestations contre la loi El Khomri, à laquelle était pourtant opposé le Front national (dans ses discours du moins), Marine Le Pen déclarait même être en faveur de l’interdiction des manifestations : « En situation d’état d’urgence, il n’y a pas de manifestation. » Un mois plus tard, virage à 180 degrés, la présidente frontiste assurait finalement à TF1 « respecte[r] la loi et notamment les grandes libertés publiques » (lire à ce propos Le FN n'est jamais du côté des salariés).

Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen, le 1er mai 2015 © Reuters Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen, le 1er mai 2015 © Reuters

« Marine Le Pen joue d’autant plus les urnes qu’elle a besoin de se démarquer du père », analyse Danielle Tartakowsky. Jean-Marie Le Pen a, il est vrai, cultivé un côté plus « anarchiste de droite » que sa fille et l’on trouve, à l’origine du Front national, une branche « nationaliste-révolutionnaire » dont le principal représentant fut François Duprat, un temps numéro deux du parti.

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