Tenues des lycéennes: Blanquer joue à l’ayatollah de la République

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Depuis une semaine, des adolescentes revendiquent de s’habiller comme elles le souhaitent en classe. Interrogé, le ministre de l’éducation nationale a expliqué qu’il fallait venir « à l'école habillé d'une façon républicaine ».

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On ne savait pas Jean-Michel Blanquer si fervent amateur de mode et expert ès-tissus. La fashion week est déjà passée mais le ministre a toutefois souhaité apporter sa contribution au débat sur la tenue idoine ou non des adolescentes dans les établissements scolaires.

« L’école n’est pas un lieu comme les autres, a insisté Jean-Michel Blanquer sur RTL. Vous n’allez pas à l’école comme vous allez à la plage ou en boîte de nuit […] Chacun peut comprendre qu’on vient à l’école habillé d’une façon républicaine. » Bien entendu, reste à savoir ce qu’entend le ministre par « républicaine », lui qui brandit à tout va « les valeurs de la République » comme un totem, comme une réponse à tout, sans jamais définir ce qu’il met derrière.

Depuis une semaine, une révolte couve dans certains collèges et lycées. Des adolescentes se mobilisent pour avoir le droit de se vêtir comme elles le souhaitent. Elles entendent pouvoir laisser apparaître leur décolleté, leur nombril ou leurs épaules à leur convenance. Pour se faire entendre, elles ont investi les réseaux sociaux, d’Instagram en passant par Twitter ou TikTok. Les adolescentes y dénoncent les entraves vestimentaires sur le mot clé #BalanceTonBahut ou dans des pétitions.

Au lycée Borda, deux affiches montrent les tenues interdites © Instagram @borda_revolte Au lycée Borda, deux affiches montrent les tenues interdites © Instagram @borda_revolte
L’historien de l’éducation, Claude Lelièvre, a tenté dans un billet publié dans le Club de Mediapart, de déchiffrer la pensée ministérielle visiblement elle aussi complexe. Que peut bien se cacher derrière l’épithète « républicaine » ? L’historien dégage un premier élément de réponse en rappelant ceci : « Lorsque l’école républicaine et laïque est fondée sous la Troisième République triomphante, la question de l’habillement porte surtout non pas sur celui des élèves, mais sur celui des professeures et aussi celui des normaliens et des normaliennes des écoles normales primaires. » Leur tenue se révèle être faite sur le modèle des religieuses…

Il n’aura pas non plus échappé aux plus vigilants que ces polémiques, qui cachent des questions de société importantes, se produisent alors que le gouvernement ne gère plus du tout une épidémie qui s’emballe. Le protocole sanitaire des écoles s’allège mais le ministre s’occupe du protocole vestimentaire. L’art consommé de ce gouvernement pour faire diversion de la crise sociale n’est plus à démontrer, en témoigne le feuilleton autour de « l’ensauvagement ».

Mais ces propos font suite à ceux que le ministre de l’éducation nationale a déjà tenu le 14 septembre sur ce même sujet. Il avait recommandé « une position d’équilibre et de bon sens ». « Il suffit de s’habiller normalement et tout ira bien », avait-il résumé. Sans jamais préciser là encore ce que recouvre ce « normalement. »

Les éclairages ne viendront pas plus du président de la République, toujours englué dans un « en même temps » où rien n’est jamais tranché.

Lui aussi interpellé à ce propos lors d’un déplacement, Emmanuel Macron a estimé le 18 septembre qu’il n’est pas illégitime pour les personnels de direction de décider ce qui relève d’une « tenue que l’on juge comme correcte ». Et d’ajouter : « Et donc ça fait partie d’une question que je comprends. Je comprends que la féminité s’exprime et ait une liberté vestimentaire. Après, je trouve que c’est une bonne chose aussi, dans ce temps où les consciences se forment, le collège, le lycée, qu’on essaye de garder quelques codes parce que sinon, après, on ne sait jamais où ça s’arrête. »

Le président de la République s’est ensuite abrité derrière l’autre matrice de la Macronie, « le bon sens », pour justifier la suite de sa réflexion sur le sujet. « La question n’est pas de savoir si l’on doit mettre une jupe, une robe ou que sais-je, mais quand c’est hyper court ou… Je pense que le bon sens vaut mieux qu’un long règlement en la matière. »

Tout a commencé à Dax, dans les Landes, lorsque des affichettes ont été placardées au lycée Borda. Elles font figurer deux adolescentes portant un tee-shirt laissant apparaître le nombril ; un cropped top, et une jupe courte. Les deux images sont barrées d’une croix rouge signifiant leur interdiction.

En réaction, le mouvement #14Septembre est né, durant lequel tous les élèves ont été invités à venir étudier vêtus de la manière dont ils le souhaitent. Une lycéenne a par exemple créé un compte Instagram où elle a reproduit ces affiches et détaille les motivations des jeunes impliqués dans ce mouvement naissant de protestation.

Plus largement, elle questionne ces interdictions au fondement sexiste et les arguments souvent avancés par les directions d’établissements dans ces cas-là. « Ils nous diront sûrement que ça déconcentre les garçons, que c’est explicite. Alors que les hommes peuvent s’habiller comme ils veulent. Ils nous sexualisent alors que nous nous habillons seulement par la chaleur, nous devrions porter un pull pour leur faire plaisir ? Devrions-nous porter 3 couches de vêtements pour que cela ne dérange pas leur (sic) yeux si fragiles ? »

Car au fond, la question soulevée par ce mouvement est celle-ci. Pourquoi seules les jeunes filles devraient se soumettre à des injonctions vestimentaires et surtout pourquoi leurs shorts ou leurs hauts seraient forcément sexualisés ?

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