L’université Paris 1 suspend sa formation à la «prévention de la radicalisation»

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Devant le tollé provoqué par la création d’une formation payante à la « prévention de la radicalisation », aux intitulés problématiques et en partie confiée au très controversé Mohammed Sifaoui, la présidence de Paris 1 annonce suspendre le programme.

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La formation sur deux jours devait se tenir les 21 et 22 novembre prochain à l’université Paris 1 – Panthéon Sorbonne. Intitulée « Prévention de la radicalisation : compréhension d’un phénomène et détection des signaux faibles », elle devait s’adresser aux « cadres de la fonction publique », enseignants, policiers, militaires… comme aux « élus », « avocats » ou « dirigeants d’entreprise ».

Devant le tollé provoqué au sein de l’institution par cette formation payante, la présidence de l’université a décidé de couper court à la polémique en la supprimant jusqu’à nouvel ordre. « J’ai décidé de suspendre cette initiative pour faire taire toutes les récriminations et les rumeurs », explique à Mediapart le président de Paris 1 Georges Haddad. « Je le fais pour calmer le jeu et pour nous donner du temps et du recul », explique-t-il.

Alors qu’une grande partie des enseignants de Paris 1 avaient découvert son existence par un article de Capital, beaucoup se sont émus des intitulés retenus comme des personnalités choisies au sein du programme. En seize heures, et pour la modique somme de 890 euros, les participants étaient invités à suivre un programme « express ». « Le djihadisme en Islam » et la « naissance de l’islam politique » étaient abordés en deux heures, alors qu’il ne fallait apparemment que trois heures pour « comprendre le contexte international et le monde arabo-musulman ». Certains intitulés trahissaient, par ailleurs, une vision géopolitique plutôt manichéenne. « L’Occident, les espaces démocratiques et la laïcité dans les yeux et la rhétorique des “radicalisés”. Comment nous voient-ils ? », pouvait-on ainsi lire sur la maquette présentée sur le site de l’université. Deux heures étaient enfin consacrées à la prévention du « fanatisme dit non violent », décrit comme une « antichambre du djihadisme ».

Mohammed Sifaoui sur RTL. © Capture d'écran Mohammed Sifaoui sur RTL. © Capture d'écran

Le très controversé journaliste et écrivain Mohammed Sifaoui, était, avec l’historien Pierre Vermeren, annoncé comme l’un des intervenants du programme. Les faits d’armes de ce proche de Manuel Valls, habitué des plateaux télé pour son « expertise » en matière de terrorisme, ont aussi fait tousser une partie de la communauté enseignante. Pendant la primaire socialiste, ce proche de Manuel Valls, connu pour ces multiples dérapages xénophobes sur les « Asiatiques » ou les « Portugaises », comme le racontait notamment cet article de 20 Minutes, avait en effet qualifié de « serpillière » et de « brassard nazi » sur lequel il « s’essu[yait] les pieds » le voile d’une musulmane invitée à dialoguer avec l’ancien premier ministre sur France 2. Après une « enquête » consacrée au « milieu asiatique », où il avait longuement filmé un homme qui lui présentait en réalité des armes factices, il avait – comme le racontait ici Arrêt sur images, livré à la police un « tuyau » sur la présence éventuelle des restes d’Estelle Mouzin dans un restaurant chinois de Brie-Comte-Robert, en Seine-et-Marne. Une information totalement bidon qui obligea finalement l’État à verser 300 000 euros de dédommagement au propriétaire du restaurant…

Dans un communiqué adressé ce vendredi à la présidence de Paris 1, l’intersyndicale de l’université a demandé que soit suspendue « dès à présent cette formation, qui par son seul intitulé est très problématique, jusqu’à de plus amples informations sur ses intervenants et ses contenus ». Le texte envoyé au président soulignait également que cette initiative paraissait particulièrement inopportune « dans le climat national délétère marqué par une forte stigmatisation de la communauté musulmane ».

Une requête que le président de l’université a donc parfaitement entendue. « Il n’y avait eu aucune approbation des services centraux de l’université », comme c’est d'ailleurs le cas pour de courtes formations professionnelles non-diplômantes, précise le président de Paris 1 qui a découvert, ces jours-ci, l’initiative gérée par le service de formation continue.

Dans un contexte où les universités autonomes, soumises à de fortes tensions budgétaires, cherchent à tout prix à dégager des ressources propres, la formation continue s’est imposée comme une manne potentielle. Et les universités ont été nombreuses à mettre en place, parfois à la va-vite, des formation professionnelles payantes.

Au sein de Paris 1, que l'institution cède aux sirènes du « business de la radicalisation », comme le dénonce un enseignant, et qu’elle se fasse le relais d’un discours particulièrement stigmatisant, passe mal. « “L’Occident” est le seul espace démocratique ; et il y a eux et “NOUS”. Il est honteux que de telles expressions apparaissent sous l’en-tête de Paris 1 et il faut supprimer cette formation », s’indignait il y a quelques jours la philosophe Sandra Laugier, professeur à Paris 1, dans la messagerie interne.

« Nous allons prendre le temps de nous interroger pour savoir si une telle formation est justifiée ou non », affirme aujourd’hui le président de Paris 1. « La question de la radicalisation est un enjeu majeur de notre société et il est normal qu’une université citoyenne s’en saisisse, mais je pense qu’il est dangereux et réducteur de cibler uniquement l’islam », ajoute-t-il.

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