Mediator: des alertes données dès 1995

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Dès 1995, la commission de pharmacovigilance enregistre des alertes mettant en cause le médicament Mediator, aujourd'hui rendu responsable de la mort d'au moins 500 patients. Interrogé par Mediapart, le professeur André Escousse, membre d'un comité régional de pharmacovigilance, nous déclare: «Il aurait été logique de supprimer le Mediator dès 1998.» Il le sera onze ans plus tard...

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Quand a-t-on su que le Mediator, ce médicament des laboratoires Servier aujourd'hui rendu responsable de la mort de plus de 500 patients, était dangereux ? Des documents révélés par Mediapart (notre article ici) et par Le Figaro désignent l'année 1998 comme une période cruciale.

Mais notre enquête montre que c'est en fait dès 1995 que des médecins ont suspecté une possible association entre la prise de Mediator et la survenue d'une hypertension artérielle pulmonaire (HTAP). C'est une maladie gravissime, très souvent fatale, et dont le seul traitement durable est une greffe des poumons. Neuf cas étaient déjà notifiés à la date du 28 avril 1995, et onze à la fin 1998 : c'est ce qu'indique le procès-verbal d'une réunion de la Commission nationale de pharmacovigilance, tenue le 29 novembre 2005.

Lors de cette réunion est détaillé l'historique d'une enquête nationale sur les effets indésirables du benfluorex, la molécule active du Mediator (l'intégralité du procès-verbal de cette réunion peut être consulté en cliquant ici).

En 1995, le Mediator est officiellement indiqué dans le traitement de certains cas d'obésité ou de diabète. Mais en réalité, le benfluorex est cousin des fenfluramines, qui sont à la base de deux autres produits des laboratoires Servier, l'Isoméride et le Pondéral, utilisés comme coupe-faim. Bien que le fabricant se soit toujours efforcé de présenter le Mediator comme appartenant à une autre famille que les fenfluramines, la parenté chimique entre les trois produits est déjà connue par certains pharmacologues. Ainsi, sur la base de données « Biam », on peut lire que le mécanisme d'action du benfluorex est de « type fenfluramine ».

De plus, dans les préparations officinales, ces potions concoctées à la demande par le pharmacien pour un patient précis, le benfluorex est utilisé comme coupe-faim.
Or, dès 1991, l'équipe de pneumologie de François Brenot et Gérald Simonneau, à l'hôpital Antoine-Béclère de Clamart, a identifié plusieurs cas de patients atteints d'hypertension artérielle pulmonaire (HTAP) après avoir consommé des fenfluramines (l'étude complète est publiée en 1993 etpeut être consultée ici). A la suite de cette observation, une étude cas-témoin internationale est lancée en 1992 sous la direction de l'épidémiologue français Lucien Abenhaim, alors professeur à l'université McGill de Montréal. Lucien Abenhaim deviendra directeur général de la santé en août 1999.

Un premier bilan de l'étude est diffusé à un cercle restreint de spécialistes au printemps 1995. Les résultats définitifs – qui établissent un lien causal entre fenfluramines et HTAP – sont publiés en août 1996 dans le New England Journal of Medicine (NEJM, à lire en cliquant ici). L'année suivante, un deuxième article dans le NEJM (à lire en cliquant ici) établit que les fenfluramines provoquent des valvulopathies (atteinte des valves du cœur qui peut nécessiter une intervention chirurgicale) – ce que démontrera Irène Frachon pour le Mediator une décennie plus tard. La découverte d'un deuxième risque associé aux coupe-faim, en plus de celui d'hypertension pulmonaire, provoque un scandale sanitaire majeur aux Etats-Unis. Fin 1997, l'Isoméride et le Pondéral sont retirés du marché mondial.

Le Mediator, lui, reste sur le marché français, car il est classé comme antidiabétique et non comme anorexigène! Mais comme on l'a vu, sa molécule, le benfluorex, est cousine des fenfluramines, et l'on peut craindre que les effets indésirables soient les mêmes. Non seulement on peut le craindre, mais on l'observe à partir de 1995, comme en témoignent les neuf cas mentionnés dans le PV cité plus haut.

Certes, en 1995, le doute est encore possible, d'autant que les neuf patientes (il s'agit toujours de femmes) ont pris, en plus du Mediator, de l'Isoméride, du Pondéral ou d'autres anorexigènes. Il est donc possible, dans ces neuf cas, que le Mediator n'ait été qu'un cofacteur ou ait joué un rôle secondaire (encore que dans au moins un des cas, le Mediator soit combiné à des anorexigènes dont on n'a jamais prouvé qu'ils provoquent des HTAP). Mais le plus important, c'est que, dès 1995, le problème est posé de savoir si le Mediator, comme l'Isoméride et le Pondéral, peut produire des hypertensions pulmonaires.

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