Ce qu'il reste de sympathisants PS a voté sans enthousiasme

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De Nantes à Marseille, en passant par Lyon, Valenciennes, Paris, Aubervilliers ou Cintegabelle, récit d'une journée de vote à la primaire, où ne se sont déplacés que ceux qui ne veulent pas tout à fait en finir avec le Parti socialiste.

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Ils ont été environ 1,5 million à se rendre aux urnes de la primaire du PS ce dimanche 22 janvier. Une faible affluence à travers la France, par rapport aux quatre millions de la primaire de droite, et même aux près de trois millions qui s'étaient déplacés en 2011. Dans les basses-eaux d'un quinquennat finissant, il ne reste plus que le cœur des sympathisants socialistes à s'être encore mobilisé. Ceux pour qui l'expérience élyséenne de François Hollande n'est pas si catastrophique, ou qui jugent que le PS est encore le lieu où se dessine l'avenir de la gauche. Voyage à travers la France, de Cintegabelle à Aubervilliers.

  • À Cintegabelle, un vote « sans conviction » entre Peillon et Hamon

Les fiefs historiques du PS n'échappent pas au blues du quinquennat Hollande. À Cintegabelle, petite ville (2 900 habitants) de la septième circonscription de la Haute-Garonne, dont Lionel Jospin a été le député de 1988 à 1993 puis de 1997 à 2002, les électeurs se sont déplacés avec parcimonie pour le premier tour de la primaire citoyenne. La comparaison avec les affluences constatées de visu dans les bureaux de vote de la région toulousaine, lors de la primaire de la droite en novembre dernier, est cruelle. Celle avec les chiffres de la primaire socialiste de 2011 n'est pas non plus glorieuse : ils étaient alors presque 280 électeurs à s'être déplacés sur le bureau de vote de Cintegabelle au premier tour. Ce 22 janvier, deux minutes après la fermeture du bureau de vote à 19 heures, Olivier Daguerre, président du bureau, nous en annonçait seulement 233. À midi, en Haute-Garonne, seulement 16 000 votants s'étaient exprimés sur 882 713 inscrits.

Un manque d'enthousiasme assez flagrant aujourd'hui à Cintegabelle. « Mouais… Je suis venue mais je ne suis pas convaincue. Il y a des problèmes autour de ce quinquennat et aussi au sein même du PS, mais bon, il ne faut pas baisser les bras… », nous confiait ce matin une « Cintegabelloise de gauche ». Exprimant un sentiment oscillant entre résignation, colère et sens du devoir, souvent entendu dans la journée. « On est venus voter pour faire barrage à Valls et montrer que la gauche est toujours là », expliquait Myriam, 65 ans, « sympathisante de gauche » un peu dépitée. Béatrix, 67 ans, était elle plus remontée : « Je m'en sens le devoir, mais je ne suis pas enthousiaste. Je n'aime pas ces candidats, je n'aime pas ce gouvernement. Hollande nous a tellement roulés dans la farine qu'il y a une perte de confiance. On en tire une certaine rancœur. Mais je ne retournerai pas ma veste, je suis de gauche. »

A Cintegabelle, le 22 janvier. © Emmanuel Riondé A Cintegabelle, le 22 janvier. © Emmanuel Riondé

Une affirmation souvent réitérée par les personnes interrogées tout au long de la journée. Et confirmée par les bulletins déposés dans l'urne : la plupart disent avoir voté Vincent Peillon ou Benoît Hamon. Le premier, apprécié pour son côté jugé « posé et sérieux », son « honnêteté » ou son « programme cohérent », recueille les faveurs des cadres locaux comme Sébastien Vincini, président de la fédération départementale du PS ou Guy David, adjoint au maire. Sans confier son vote, le maire de la commune, Jean-Louis Rémy, 63 ans, en poste depuis 2008, estime lui que Peillon est, avec Montebourg, celui qui peut le mieux endosser « l'héritage de Jospin ». Qui, même s'il ne vient plus que très rarement à Cintegabelle « pour des obsèques ou des visites privées », demeure « l'homme politique le plus regretté du coin », assure Gisèle, élue municipale. Difficile de savoir jusqu'à quel point Hamon est, lui aussi, perçu comme un héritier, mais il a fait le plein d'électeurs ce dimanche à Cintegabelle. « Il est celui qui incarne le mieux la gauche telle que je me la représente », résume Jean-Jacques. « Il a été assez clair, pédagogique et a dit qu'il n'y aurait pas d'homme providentiel », apprécie Didier, 60 ans, venu avec son fils Pablo, 19 ans. « Le gros problème de Valls, c'est la tension de son personnage, il fait un peu trop dur pour des gens de gauche », estime le père. « Sur le fond aussi, il y a un gros problème », complète son fils. Eux comme Jean-Luc, d'une commune voisine, pour qui ça se jouera « entre Hamon et Montebourg », l'assurent : si Valls emporte la primaire, ils ne voteront pas PS au premier tour de la présidentielle.

Un vote marqué à gauche qui, comme pour la primaire 2011, où Martine Aubry était arrivée en tête devant François Hollande au premier tour  (36,4 % contre 32,4 %), recueille donc les faveurs des Cintegabellois. Démentant au passage que ce choix soit l'apanage des seuls jeunes : quasiment aucun ne s'est déplacé aujourd'hui pour voter dans la petite ville du Lauragais, où l'on pouvait surtout croiser des retraités et des quinquagénaires confirmés. « C'est aussi la sociologie du coin », tempérait avec justesse Olivier Daguerre. Reste qu'à Cintegabelle, fief militant, l'élan du PS gauche plurielle de la fin des années 90, incarné par la gloire locale Lionel Jospin, est bel et bien révolu. Quand, dans le milieu de l'après-midi, un monsieur âgé, claudiquant et fatigué, entre et interroge, facétieux : « Qu'est-ce qu'on fait ici ?! », la réponse que lui adresse Gisèle, souriante et les mains en porte-voie, sous la photo de François Hollande, est imparable : « On faiblit, Bernard »

  • À Nantes, l’hésitation des électeurs

« Bon ! Ben, alors, tu rentres ? » « Je réfléchis encore. » Comme suspendue, la porte du bureau de vote de l’école Fellonneau bâille dans un vilain grincement. Le froid piquant de l’extérieur s’installe dans la pièce surchauffée. La petite file d’attente réajuste écharpes et bonnets. Dans un claquement de métal, la quinquagénaire finit par rejoindre son mari. Il est près de midi. La vingtaine de personnes présentes fait la queue dans un silence quasi religieux. Au rythme des assesseurs, la ligne s’ébroue. Se divise en deux. Sous l’œil blasé des cameramen et photographes de presse, presque aussi nombreux. Eux aussi attendent. Fellonneau est également le bureau de vote du député ligérien et candidat du Parti écologiste à la primaire, François de Rugy.

François de Rugy vote à Nantes, le 22 janvier © Pierre-Yves Bulteau François de Rugy vote à Nantes, le 22 janvier © Pierre-Yves Bulteau

« On le suit depuis longtemps, racontent Charles et Marie, retraités de l’enseignement. Il nous a toujours été sympathique. Ses thèses et sa démarche écologique nous séduisent. D’avoir discuté cinq minutes avec lui confirme que nous avons besoin d’un projet de société qui jette des ponts entre les générations et ouvre des possibles. Cela, grâce à la mise en place d’un travail collectif. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai voté… Hamon ! » s’amuse le retraité. Un vote « à double détente », précise Charles. « Pour positionner un socialiste crédible au premier tour de la présidentielle ou reconstruire la gauche en cas d’échec. »

Un calcul davantage balbutiant du côté d’Antoine et Olivier. Professeur d’histoire-géographie et agent de clinique, tous deux âgés de 28 ans, ils ont finalement décidé de franchir le pas de la primaire en allant voter à l’école publique du Soleil-Levant. « Je ne suis pas sûr de vouloir voter socialiste en avril prochain, réfléchit Olivier. Mais, pour un euro, je peux déjà faire en sorte que le PS reste à gauche. » « Pour moi, il y a tout simplement urgence, le coupe son pote. Il faut faire barrage à la droitisation du PS. » Bonnet coloré vissé jusqu’aux sourcils, Olivier reste pourtant méfiant. « Je dis ça et, en même temps, Hamon pourrait très bien nous refaire le coup de Hollande en 2012. Son programme me séduit, mais il est aussi comptable d’une partie du bilan du quinquennat. » Quant à Mélenchon, les deux trentenaires s’arrêtent. « Je ne sais pas, doute encore l’agent de clinique. Là aussi, je suis très intéressé par son programme mais le personnage est flippant. »

Une valse-hésitation que ne connaît pas Tristan. Fine roulée coincée entre deux doigts rougis par le froid, ce sociologue de 42 ans sait pourquoi il est là. « Jamais je ne voterai pour un candidat PS au premier tour d’une présidentielle. Je me suis un peu forcé pour venir ce matin mais, payer un euro pour envoyer un message clair au PS nantais, ça les vaut bien. » Dans la ligne de mire de l’universitaire, « le soutien exigeant à Manuel Valls » officialisé par Johanna Rolland, le 9 janvier dernier. « La maire de Nantes nous refait le coup de la stature, de l’énergie et de l’autorité alors qu’on a vu les dégâts occasionnés par ce même autoritarisme et ce virage à droite toute pris par le PS. »

« Si nous en sommes là, c’est peut-être aussi un peu de notre faute. » Caban noir impeccablement ajusté, François arrive, accompagné de sa fille Aymie, au bureau de vote de l’école Stalingrad. « Dans le match Aubry-Hollande de 2011, nous avons trop fait confiance au second en oubliant d’inscrire des garde-fous pour border son quinquennat. Résultat, c’est celui qui a récolté 5 % des voix lors des dernières primaires qui a fini par impulser la politique actuelle du gouvernement. » Parmi ces choix, celui de vouloir imposer le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. « En choisissant Valls, Johanna Rolland bluffe, analyse Tristan. Elle affirme aux Nantais que le projet se fera. » Alors même qu’en 2011, à Nantes aussi, Valls avait réuni 5,6 % des suffrages. « Il ne faut pas non plus oublier, rappelle le sociologue, que sur la consultation publique de juin dernier, à Nantes, le “oui” est passé ric-rac. D’une petite centaine de voix. De ce qui sortira des urnes, ce soir, dépendra également le rapport de force à installer face au PS, notamment en vue des prochaines législatives. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Ont participé à ce récit de la journée : Emmanuel Riondé (Cintegabelle), Jean-Marie Leforestier (Marseille), Pierre-Yves Bulteau (Nantes), Jérôme Hourdeaux (Valenciennes), Faïza Zerouala (Évry), Fabien Escalona (Lyon), Lénaïg Bredoux (Aubervilliers), Stéphane Alliès (Paris).