Les frères Philippot, un tandem aussi puissant que contesté

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Le premier est devenu le médiatique numéro un bis du FN, qu'il menace aujourd'hui de quitter. Le second joue les sondeurs officieux pour Marine Le Pen. Florian et Damien Philippot ont, depuis 2009, progressivement verrouillé la direction du parti, tout en étant impopulaires au sein de l'appareil.

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Il s’est souvent plaint de ne pas avoir eu « ce coup de pouce de [s’]appeler Le Pen ». Alors Florian Philippot a reconstitué son propre cercle familial au Front national. Une nouvelle « dynastie », ironisent certains frontistes, dans un parti qui n’en a jusqu’à présent connu qu’une : les Le Pen. Pendant sept ans, un Philippot en a caché d’autres. D’abord son frère aîné, le sondeur Damien Philippot, arrivé dans ses bagages en 2009, et propulsé dans l’équipe de campagne de Marine Le Pen en décembre. Puis son père, Daniel Philippot, investi dans le Nord aux élections régionales, en 2015.

Tout-puissant, le numéro deux du FN menace aujourd’hui de quitter le parti si la sortie de l’euro était abandonnée – un thème que certains jugent repoussoir pour l’électorat de droite. « Chantage » pour les uns, « conviction forte » pour Marine Le Pen. La présidente du FN a en tout cas reconnu lundi matin au micro de France info que ce départ était possible : « Il ira au bout de ses convictions. »

En quelques années, ce partisan d'une ligne “ni droite ni gauche” est parvenu à grimper les échelons d'un parti où aucun numéro deux n'avait réussi à percer, plaçant ses soutiens dans l'appareil et sur les listes électorales, obtenant l’exclusion de Jean-Marie Le Pen, et, bientôt peut-être, le changement de nom du Front national. Les élections législatives pourraient voir plusieurs de ses partisans élus. Le Figaro relève que dans les 15 circonscriptions les plus favorables au Front national, les pro-Philippot compteraient plus de 50 % de candidats éligibles. 

Aboutissement de cette habile ascension, le numéro deux de Marine Le Pen a annoncé le 15 mai la création de son association, “les Patriotes”« ouverte à tous, adhérents FN ou pas ». Dans un parti où le culte du chef a toujours empêché l'émergence de courants, cette annonce a fait sortir de leurs gonds de nombreux cadres frontistes, locaux comme nationaux.

L'eurodéputé Gilles Lebreton a ainsi estimé, sur Twitter, qu'il « n'adhér[ait] pas à l'association Les Patriotes » et restait « à 100 % au FN avec Marine Le Pen ». L'élu s'est dit gêné que cette association soit « lancée sans concertation préalable avec les instances du Front national » et a jugé le moment – à un mois des législatives – « mal choisi ». Dans Le Figaro, le député Gilbert Collard s'est fait plus virulent : « Dans le contexte actuel, on ferait mieux de créer une association pour gagner les législatives », a-t-il ironisé, critiquant l’objectif de cette structure, qui aurait simplement « pour but de donner un espace politique » au vice-président du FN.

Tout en essayant de minimiser son initiative – « c’est juste une association dans le FN et pour la victoire de Marine Le Pen » –, Florian Philippot s'est félicité d'avoir déjà reçu « près de 2000 demandes d'adhésion » et a raillé les critiques : « Je conseille aux anonymes rageux de fonder l’association des anonymes rageux. » « C’est maladroit, il s’est fichu tout le monde à dos avec ça », commente un membre du bureau politique du FN interrogé par Mediapart. « Il est très isolé, pas aimé. Son association tombe au plus mauvais moment avec les législatives. Pourquoi maintenant ? Est-ce que les Philippot sont partis tout seuls sur cette initiative ? Est-ce que Marine était dans le coup ? Quelle est sa position ? Je n’y vois plus clair », soupire-t-il, ajoutant : « Tout le monde en a jusque-là avec les frères Philippot ! Le nombre de gens qui ont un contentieux à régler avec Florian… » S'il est rendu responsable par certains des deux défaites consécutives à la présidentielle, à l'inverse, jamais un numéro deux n'a eu autant d'influence au Front national. Portrait d'un tandem aussi puissant que contesté.

Début 2014, au Bidou, un bistrot style Art déco derrière l’Arc de triomphe, à Paris. À quelques mois des européennes, Marine Le Pen a réuni discrètement ses hommes de confiance dans ce restaurant où elle a ses habitudes. Autour de la table ce soir-là, son directeur de cabinet Nicolas Lesage, son conseiller international Aymeric Chauprade, son vice-président Florian Philippot, mais aussi le frère de celui-ci, Damien. Le but est d’introduire les deux frères auprès du nouveau venu, le consultant international Aymeric Chauprade, plus proche de la ligne conservatrice de Marion Maréchal-Le Pen. La greffe ne prendra jamais. Fin 2015, Chauprade, poussé vers la sortie, claque la porte du FN. Les deux frères, eux, sont restés. Et ont élargi leur influence. À Florian Philippot le monopole des médias, à son aîné Damien les lectures des sondages et la rédaction d’argumentaires.

Les deux frères ont fait la connaissance de Marine Le Pen en mai 2009, par l’entremise du souverainiste Paul-Marie Coûteaux. « J’avais appelé Marine pour lui dire que je voulais lui présenter un jeune énarque qui souhaitait la rencontrer, elle m’a dit : “Oh la la, un énarque, on va se marrer !”, se souvient l’ancien eurodéputé. Elle est venue avec Louis [Aliot – ndlr], Florian était avec Damien. Le courant est bien passé avec Marine. Elle m’a dit: “Ils m’intéressent, ils sont très bien, je prends la paire ! »

Quelques jours plus tard, Paul-Marie Coûteaux organise une autre rencontre après le passage de Marine Le Pen dans son émission, à Radio Courtoisie. Le petit groupe se retrouve au bar les Trois Obus, le QG de la radio, porte de Saint-Cloud. Les deux frères ne viennent pas les mains vides. « Florian Philippot a remis plein de fiches très détaillées à Marine Le Pen, se souvient l'essayiste Jean Robin, présent à ce pot. Il lui a présenté la stratégie qu’il a développée par la suite au Front national, disant qu'il fallait cibler les fonctionnaires, parce qu’ils ont été abandonnés par la gauche et par la droite, et qu'il y avait donc un boulevard. Elle était d’accord sur tout, il n’y a pas eu une seule fausse note entre elle et les Philippot. Ils ont le même logiciel politique. » Ce jour-là, Damien Philippot se fait discret, c'est son frère cadet qui monopolise la parole, ponctuant ses phrases de « tous les sondages le montrent… »« J'ai compris que le rôle de Damien était plus officieux, dans l’ombre de son frère, mais qu’il apporterait tout le soutien qu’il pouvait. »

Paul-Marie Coûteaux qui a rencontré les deux frères fin 2006, parle d’un duo « inséparable », en « osmose » : « On voit rarement Florian sans Damien ! » Rapidement, le tandem apporte ses services à celle qui est encore vice-présidente du FN. « J’ai bien vu qu’ils jouaient un rôle de plus en plus important », raconte le souverainiste. « J’ai toujours trouvé Marine Le Pen modelable, pleine de curiosité ou de désir d’apprendre de quelqu’un, d’écouter ce qu’on lui disait. Manque de pot, c’est plutôt Philippot qui l’a modelée que moi ! », ironise celui qui fut son porte-parole lors de la présidentielle, en 2012.

Les deux frères affichent des CV particulièrement intéressants pour Marine Le Pen. Multidiplômé (HEC, l'ENA), ex-chevènementiste et gaulliste autoproclamé, Florian Philippot est aussi, à l'époque, haut fonctionnaire au ministère de l'intérieur. Quant à son aîné, Damien, il est alors directeur des études politiques à l’institut de sondages Ifop. Deux belles prises pour la future présidente du FN.

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées ont été interviewées par Mediapart. Sollicité à plusieurs reprises, Florian Philippot comme son frère Damien Philippot n'ont pas donné suite.