Lait contaminé: comment Lactalis a bravé les règles sanitaires

Par Disclose

Disclose dévoile les nombreuses dissimulations du géant laitier dans le scandale des salmonelles dans les poudres de lait infantile, qui soulignent les défaillances des autocontrôles placés sous la responsabilité des industriels.

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Mardi 15 octobre 2019 à 9 h 30, le président de Lactalis franchit les grilles de la gendarmerie de Nantes. Il n’en sortira pas avant la tombée de la nuit. Emmanuel Besnier est placé en garde à vue dans le cadre de l’enquête ouverte il y a deux ans sur les salmonelles dans les poudres de lait infantile.

Les charges sont lourdes : « blessures involontaires », « inexécution d’une procédure de retrait ou de rappel », « tromperie » aggravée. Les policiers l’interrogent plus de douze heures sur cette crise qui a conduit au moins trente-huit bébés à l’hôpital. Mais le président du groupe Lactalis est « parfaitement préparé », selon les enquêteurs. Et surtout, il n’a aucune intention de clarifier les causes de la contamination, comme le révèle le procès-verbal de son audition consulté par Disclose.

« Je ne me souviens plus » ; « Je ne maîtrise pas ce sujet »… À l’en croire, Emmanuel Besnier aurait été tenu à l’écart de toutes les décisions ayant abouti à un scandale sanitaire sans précédent dans l’histoire de son groupe. « Je n’ai pas fait un suivi quotidien de cette crise », déclare-t-il à plusieurs reprises, qualifiant les faits de simple « accident ». Et « après un accident, plaide-t-il, il est toujours facile de dire que les choses étaient mal faites ».

Les produits infantiles de marques Picot sont notamment concernés par l'alerte sur une contamination à la Salmonella Agona, une bactérie potentiellement mortelle chez les nourrissons. © Nicolas Serve Les produits infantiles de marques Picot sont notamment concernés par l'alerte sur une contamination à la Salmonella Agona, une bactérie potentiellement mortelle chez les nourrissons. © Nicolas Serve

Deux ans plus tôt, le 1er décembre 2017. Emmanuel Besnier est chez lui, à Paris, lorsque son téléphone sonne. Il est tout juste 20 heures. Michel Peslier, le directeur juridique et audits du groupe, l’informe qu’une alerte a été déclenchée par les services de l’État pour une contamination à Salmonella Agona, une bactérie potentiellement mortelle pour les nourrissons.

Selon les premières informations, les marques Picot et Milumel, fabriquées dans l’usine Celia de Craon, en Mayenne, sont concernées. Une cellule de crise est constituée dans la nuit. Le scandale éclate le lendemain.

Un numéro vert est mis en place par l’industriel le jour même. Objectif, d’après un mail interne consulté par Disclose : « Identifier les familles concernées et convenir avec elles d’une indemnisation dont le montant sera établi selon le droit commun. » Certains cas semblent sévères, à l’image de ce signalement du 4 décembre 2017 : « Fièvre 40 °C, diarrhée, sang dans les selles, hospitalisé depuis hier. Test par l’hôpital positif à la salmonelle. » En l’espace d’un mois, pas moins de 32 800 appels sont archivés par les standardistes du groupe.

Un premier rappel de douze lots empoisonnés est décidé par l’industriel le 2 décembre. Une semaine plus tard, au vu des éléments dont disposent les pouvoirs publics et face à l’inertie de Lactalis, c’est le ministre de l’économie Bruno Le Maire qui décide d’élargir la procédure. 620 lots sont rappelés. « L’analyse des services de l’État et celle de l’équipe Lactalis étaient différentes […] Nous n’avons pas réussi à les convaincre », commente sobrement Emmanuel Besnier lors de sa garde à vue.

Le 21 décembre, tandis que le président de Lactalis reste absent de la scène publique, un rappel de 720 lots supplémentaire est déclenché. Il faut attendre le 12 janvier 2018, soit plus d’un mois après le début de l’affaire, pour que l’intégralité de la poudre fabriquée à Craon parte à la destruction. « Paris est toujours extrémiste », résume un cadre de l’usine dans une note saisie en perquisition.

La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a enquêté plus de dix mois sur cette affaire et les manquements présumés du géant laitier. Leurs conclusions, que Disclose a consultées dans leur intégralité, sont accablantes.

Dans ce rapport de 234 pages remis au pôle santé publique du parquet de Paris, les inspecteurs affirment que « la stratégie du groupe Lactalis a consisté à réduire l’impact des opérations de retrait et rappel au strict minimum », que ce soit d’un point de vue « financier ou en termes de notoriété, notamment en argumentant à plusieurs reprises pour des rappels a minima ». Selon Emmanuel Besnier, ses équipes auraient « réagi en fonction des éléments » en leur possession.

L’usine Celia de Craon, en Mayenne © Nicolas Serve L’usine Celia de Craon, en Mayenne © Nicolas Serve

Dès le début de l’alerte, le 1er décembre 2017, les autorités demandent à Lactalis l’état des lieux sanitaires annuel de l’usine. La direction ne coopère que partiellement. Elle transmet les analyses sur les produits finis, toutes conformes. Mais elle retient les résultats concernant l’environnement de fabrication, comme la réglementation l’y autorise à l’époque. C’est le cas de deux prélèvements effectués le 23 août et le 2 novembre 2017, tous deux positifs à la salmonelle.

Pour les enquêteurs qui cherchent à circonscrire le scandale sanitaire au plus vite, ces deux résultats positifs constituent pourtant une information capitale, comme l’explique une inspectrice de la DGCCRF lors de son audition, en mars 2018.

Durant « une partie de la nuit, l’entreprise nous communiquait les résultats de ses autocontrôles sur les produits finis. Tous ces résultats étaient négatifs, explique-t-elle. [On] se demandait comment la salmonelle avait pu se retrouver dans les produits incriminés. [On] a insisté pour savoir si l’entreprise n’avait pas connaissance de résultats positifs. C’est suite à cette demande qu’[elle] a évoquée deux résultats positifs. » Sept heures se sont déjà écoulées depuis le début de l’alerte sanitaire.

Cette révélation plus que tardive interpelle les fonctionnaires de la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) de Mayenne. D’autant que l’un d’entre eux a contrôlé le site trois mois plus tôt.

Dans la matinée du 2 décembre, l’auteur dudit contrôle interroge par courriel son interlocutrice de l’époque. « Nous sommes venus le 5 septembre [2017] dans vos locaux, rappelle-t-il. Les résultats d’autocontrôles ont été émargés par nos services mais je n’ai pas souvenir du résultat positif […]. Avait-il déjà été reporté sur votre tableau de suivi interne ? » C’est Arnaud Boinard, chargé de la direction du site, qui lui répond : « Le registre des contrôles environnementaux de la tour 1 contient bien la présence de salmonelle. »

Pourquoi l’information n’a-t-elle pas été communiquée à ce moment-là ? Car la visite concernait les ateliers de fabrication de céréales, argue-t-il. Pas ceux de la tour 1… où la salmonelle venait justement d’être détectée par les équipes de Lactalis.

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Les auteurs de l’enquête, à consulter ici sur le site de Disclose, sont Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Inès Léraud et Geoffrey Livolsi.

Disclose est un média d’investigation, à but non lucratif, entièrement financé par le don. Des équipes de journalistes mènent des enquêtes pendant plusieurs mois, puis publient leurs sujets sur un site en accès libre et avec des médias partenaires. Objectif : maximiser l’impact des révélations et soutenir le droit à l’information des citoyens.