Barrage contre l’extrême droite : la hiérarchie catholique aux abonnés absents

Une partie des catholiques s’émeut de la position ambiguë de la Conférence des évêques qui refuse de prendre position pour le second tour de l’élection présidentielle.

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Alors que l’extrême droite n’a jamais été aussi proche de l’Élysée, la hiérarchie catholique est le seul des principaux cultes à ne pas avoir appelé à lui faire barrage. Depuis le premier tour, les représentants de la communauté musulmane (le Conseil des mosquées de France, la Grande Mosquée de Paris ou le Rassemblement des musulmans de France, etc.) comme ceux de la communauté juive (le Grand rabbin de France, le consistoire) se sont tous clairement prononcés pour inviter leurs fidèles à empêcher l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen.

Chez les catholiques, silence radio ou presque.

Le 13 avril, au lendemain du premier tour donnant une nouvelle fois l’extrême droite au second tour, la Conférence des évêques (CEF) a publié un très court communiqué pour ne quasiment rien dire. « Les évêques du Conseil Permanent rappellent aux catholiques l’importance de voter et de le faire en conscience, à la lumière de l’Évangile et de la doctrine sociale de l’Église », avance pour commencer le texte qui indique vouloir s’adresser « à l’intelligence, à la conscience et à la liberté de chacun ».

© Montage Sébastien Calvet/Mediapart

La Conférence des évêques renvoie pour le reste au texte déjà passablement insipide publié au début de l’année – « L’Espérance ne déçoit pas » - et qui semblait vouloir ménager toutes les sensibilités du catholicisme, y compris celle de plus en plus affirmée du catholicisme identitaire.

Interrogé sur RTL, Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre et porte-parole de la CEF, a expliqué ne pas vouloir « confessionnaliser le vote. Nous croyons que chaque citoyen peut se déterminer de manière ajustée ».

Dans le monde catholique, l’émotion le dispute à la colère depuis quelques jours.

La Croix, principal journal catholique, a en tout cas fait son choix. « La menace historique que ferait peser une élection de Marine Le Pen conduit La Croix à apporter son soutien à Emmanuel Macron en vue du second tour de la présidentielle », assure le journal dans un éditorial à la tonalité grave.

Rappelant que des catholiques pouvaient avoir été meurtris par les choix bioéthiques de Macron (allongement du délai pour une IVG, extension de la PMA), le quotidien affirme pourtant que « situer la réflexion sur ce seul plan conduit à s’aveugler sur d’autres points essentiels. Marine Le Pen est une candidate d’extrême droite. Son programme comporte le risque d’atteintes irrémédiables à l’équilibre des pouvoirs, à la liberté religieuse et aux principes élémentaires de solidarité envers les plus démunis, à commencer par les migrants qui fuient la guerre ou la misère ».

S’appuyant sur une enquête du quotidien, montrant un survote catholique pour l’extrême droite, alors que jusqu’ici la pratique du catholicisme « protégeait » de ce vote, le père Delorme, très engagé auprès des migrants, s’est aussi fendu d’une tribune dans Le Monde en forme de cri d’alarme.

Cette évolution est « un échec considérable pour l’Église et pour le christianisme en général », affirme-t-il, fustigeant aussi une instrumentalisation du catholicisme par l’extrême droite. « Face à des mouvements migratoires qui appartiennent à l’histoire naturelle du monde [...], une partie de l’extrême droite en appelle, manifestement avec succès, à une sorte de “contre-offensive” chrétienne […] Il s’agit d’un christianisme transformé en idéologie de haine. D’un christianisme de l’exclusion de l’autre. Autrement dit : d’un christianisme perverti, d’une hérésie contemporaine. »

Avant de conclure par un appel dont il sait qu’il avait peu de chance d’être entendu : « Il faut que les évêques de France, au moins les plus courageux d’entre eux, sachent dire : “Aucune voix chrétienne ne doit aller, dimanche 24 avril 2022, à l’extrême droite ! »

Un collectif de figures catholiques – pour l’essentiel des laïcs –, parmi lesquelles l’écrivaine Sylvie Germain ou le sociologue des religions Jean-Louis Schlegel, a aussi signé une grande tribune dans La Croix le 19 avril pour appeler à voter Macron contre Le Pen : « Le “renvoi des étrangers”, la désignation de boucs émissaires et le repli sur soi sont des réponses inacceptables pour la foi chrétienne ; ce sont des réponses simplistes à des questions de société complexes, instrumentalisées par Marine Le Pen. »

Pourtant le catholicisme identitaire, que l’historien Philippe Portier désigne aussi comme un « populisme religieux », est bien en train de s’enraciner en France, en se nourrissant du rejet des musulmans comme des étrangers. De quoi expliquer, peut-être, la grande prudence de la Conférence des évêques soucieuse de ne s’aliéner aucun fidèle à l’heure où les églises se vident.

Lucie Delaporte

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