La gauche alternative au défi du «diktat» européen

Par Fabien Escalona

L’accord européen du 13 juillet a montré que la zone euro avait les moyens d'exercer une pression absolue sur ses membres récalcitrants. Pour la gauche radicale, l’appartenance ou non à l’Union économique et monétaire va probablement s’imposer comme la nouvelle question stratégique centrale.

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Avant l’accord trouvé le 13 juillet entre la Grèce et l’Eurogroupe, les analyses s’inquiétant de la domination allemande ou de l’autoritarisme à l’œuvre dans l’Union européenne (UE) peinaient à sortir des marges du débat public. Désormais, depuis les rangs de la gauche radicale jusqu’à la presse financière internationale, elles sont presque devenues banales.

Les partisans les plus farouches de l’intégration européenne vivent ce que l’on pourrait appeler un « moment Dorian Gray », en découvrant avec effroi (quoique tardivement) le véritable visage de leur idéal. En revanche, ceux qui annonçaient depuis l’arrivée de Syriza au pouvoir qu’il n’y aurait pas de moyen terme entre sa soumission ou sa rupture avec l’ordre européen, peuvent triompher : au-delà de l’absurdité économique du plan, reconnue par quasiment tous les observateurs (jusqu'à l'ancien président du FMI Dominique Strauss-Kahn, qui a parlé de « diktat »), c’est la fiction d’une union toujours plus étroite entre les peuples qui a volé en éclats avec l’humiliation politique infligée à Tsipras et le caractère vexatoire, voire néocolonial, des exigences de ses créanciers.

Pour autant, l’issue du 13 juillet était-elle écrite d’avance ? Constitue-t-elle la preuve que la stratégie d’un autre euro est vouée à l’échec et qu’il faut soit assumer les coûts d’une sortie, soit se résoudre à la version européenne du TINA (“There Is No Alternative”) ? Pour mieux cerner les défis posés aux gauches alter-européennes, il faut décrire comment toutes les pièces du puzzle européen (institutions, stratégies d’acteurs) se sont emboîtées pour produire le résultat final.

Lors du premier accord noué en février entre le nouveau gouvernement grec et ses créanciers, les protagonistes s’étaient ménagé du temps pour mieux repousser l’affrontement de deux logiques antagonistes. D’un côté, celle de Syriza reposait sur un mandat populaire pour en finir avec l’austérité, la déréglementation sociale et la braderie des actifs publics. D’un autre côté, celle des créanciers reposait sur des institutions échappant partiellement à la légitimité électorale, et sur des règles dont la sédimentation a forgé un régime monétaire organisant le primat irréversible de la concurrence et de la stabilité financière sur la solidarité et la satisfaction des besoins sociaux.

26 juin 2015, Hollande, Tsipras et Merkel réunis à Bruxelles. Le lendemain, Tsipras annoncera le référendum. © Chancellerie allemande 26 juin 2015, Hollande, Tsipras et Merkel réunis à Bruxelles. Le lendemain, Tsipras annoncera le référendum. © Chancellerie allemande

L’aspect disciplinaire de l’euro est repérable dès ses origines. La monnaie unique fut conçue sur une double rigidité, dans la mesure où des règles budgétaires et une politique monétaire identiques se voyaient appliquées à 19 économies nationales hétérogènes, sans mécanismes de transfert à la hauteur. Il était par ailleurs clair que cette monnaie serait un instrument au service des acteurs économiques privés et non pas une institution unifiant un corps social souverain et contrôlée par lui. Son gouvernement politique est ainsi resté fragmenté entre les États membres, la Commission et le Conseil européen. À l’inverse, son gouvernement monétaire a été confié à un acteur unique, la Banque centrale européenne (BCE), disposant d’une indépendance inédite par rapport au pouvoir politique.

Comme le résume l’économiste Bruno Théret, « l’euro [est une] monnaie d’origine privée administrée au niveau européen par un pouvoir technocratique concentré et supérieur aux gouvernements représentatifs des populations rassemblées dans l’Union ». On ajoutera que l’un d’entre eux – l’Allemagne – n’a accepté de participer à cette construction qu’en imposant ses propres principes aux autres participants. Peu importe que ces derniers aient perçu ces principes comme une potion qui ne serait amère que pour un temps, ou qu’ils y aient adhéré pour mieux convertir leur propre nation à un modèle plus compétitif. Le fait est qu’un premier « effet de verrouillage » se produisit dès le traité de Maastricht.

Ce régime monétaire fut durci après la transmission de la crise des subprimes au continent européen, qui résulta en une crise des dettes souveraines dans plusieurs pays du Sud et en Irlande. L’asymétrie de ce choc vérifiait que la convergence économique, par la seule grâce du marché ou du respect de quelques chiffres fétiches (les fameux 3 % de déficit public), était une illusion. Cette fiction a pourtant été maintenue dans les conditionnalités drastiques à la solidarité intra-européenne non prévue dans les textes, et par l’ajout de règles supplémentaires pour tous (« Six Pack », « Two Pack », « pacte budgétaire »…). Un second « effet de verrouillage » a ainsi été produit.

Au bout du compte, l’euro peut être lu comme un cas d’école de la façon dont un ordre économique est « construit, naturalisé et maintenu », à sa naissance et à travers ses crises. Pour reprendre les termes des chercheurs Vincent Gayon et Benjamin Lemoine dans la revue Politix, en 2014, la monnaie unique illustre en même temps comment un tel ordre « balise des zones d’accès » et surtout, dans le cas présent, « de non-droit à la discussion publique et politique »

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Fabien Escalona est enseignant à Sciences-Po Grenoble, collaborateur scientifique au Cevipol (Université libre de Bruxelles). Il est spécialiste de la social-démocratie en Europe. Il est notamment l'auteur de The Palgrave Handbook of Social Democracy in the European Union, publié (en anglais) en 2013. Il a déjà publié sur Mediapart trois analyses, l'une sur Syriza et Podemos, l'autre sur la recomposition du paysage politique en France, et une troisième sur la crise démocratique au prisme des récents travaux en sciences sociales.