La gauche, le grand vertige et la «semaine perplexe»

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Alors que le mouvement social s’est essoufflé jeudi, que Hollande a donné des leçons depuis Séoul et que le PS lance ses « forums de la refondation », Mélenchon a évoqué « la semaine perplexe ». Il aurait pu parler de « semaine du grand vertige… ».

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Il était clair, depuis le 21 et le 23 septembre, dates des manifestations de la CGT puis de La France insoumise, que la bataille des ordonnances ne changerait pas le cours du quinquennat. À court ou moyen terme, et sans préjuger des conséquences électorales, Emmanuel Macron avait franchi l’obstacle de la rentrée sociale. La manifestation du 19 octobre, loin de relancer la contestation, a marqué son essoufflement.  

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La mayonnaise n’a donc pas pris, ou pas assez. Les cortèges ont témoigné d’un mécontentement profond, mais pas de la révolte prophétisée par le discours des oppositions de gauche. Les rêves d’alternance anticipée ou même de révolution ne se sont pas réalisés. Les têtes d’affiche ont parlé plus haut que leurs jambes. Ni le lyrisme à l’Assemblée nationale, avec ses promesses d’effondrement rapide du pouvoir (« le sol se dérobera bientôt sous vos pieds »), ni les annonces de « déferlement » du peuple (discours de Marseille le 27 août), ni la mobilisation voulue par la CGT mais contrariée par FO ou la CFDT, ne sont venus à bout de la donne politique issue des élections de mai et juin.

Abstention ou pas (elle a frappé tous les partis sans exception), le suffrage universel a distribué les rôles et, pour l’instant, les Français, même sceptiques ou mécontents, ne le contestent pas : Emmanuel Macron a été élu président de la République et pas ses concurrents ; La République en marche est bel et bien majoritaire ; la droite ne sait plus où elle habite et la gauche est décimée.

Cette légitimité électorale, niée depuis les législatives, s’est imposée comme une chape, pendant « la semaine perplexe », ou plutôt celle du grand vertige. Cette évidence donne la langue lourde à ceux qui prédisaient un grand soir anticipé. Elle les oblige à changer de logiciel. Le pouvoir issu du printemps 2017 est installé pour quelque temps. Il va falloir l’admettre si l’on veut le contester. Le déni ne suffira pas. Or, le déni est général. Il va de La France insoumise à ce qu’il reste du Parti socialiste, en passant par les syndicats. Il n’épargne aucune des forces inscrites à gauche.

Il fallait se pincer, cette semaine, en entendant François Hollande jouer au frondeur d’Emmanuel Macron. Alors que Benoît Hamon peine à imposer son mouvement du 1er Juillet, alors que le PS essaie d’accélérer dès ce lundi ses « forums de la refondation », sans savoir s’il doit rompre avec ses dérives droitières ou revenir à son ancrage à gauche, François Hollande est sorti de sa relative réserve pour jouer les revenants.

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Il prend prétexte des attaques lancées contre lui par son successeur pour essayer d’occuper la scène. Il se pose en défenseur de l’impôt sur la fortune ! L’homme qui a notamment imposé le CICE, c’est-à-dire la plus grosse ristourne fiscale des cinquante dernières années, met en garde son ancien ministre contre sa politique trop avantageuse pour les riches ! Il s’inquiète et s’indigne de sa « politique brutale ». Il déplore la réduction des emplois aidés avec des trémolos dans la voix : « C’est un coup porté aux associations, à des personnes qui étaient dans la perspective d’avoir un renouvellement. »

Soudain, le président qui a fait de son cher Emmanuel l’un de ses plus proches conseillers, puis son ministre de l’économie, découvre que l’infernal monsieur Macron est trop dur avec les humbles ! Il a appelé Manuel Valls à Matignon pour affaiblir ou abattre les digues qui le séparaient de la droite, mais il est catastrophé de la montée des eaux et s’étonne que la mer soit mouillée !

Mieux encore, ou pire, le Parti socialiste en charpie, passé de 300 à 30 députés, contraint de vendre son siège de Solférino, frémit d’aise en entendant son syndic de faillite lui parler de renouveau. Voilà qu’en vue du congrès, comme au bon vieux temps des synthèses, les anciens ou nouveaux dignitaires ont encore le rose aux joues. Voilà que les Sapin, les Le Foll, les Vallaud-Belkacem, les Vallaud, les Temal se précipitent dans les bureaux de l’ancien chef de l’État, comme la caravane au point d’eau des oasis… Six mois après son désastre historique, le PS n’éprouve apparemment pas les vertiges d’Hamlet. Être ET ne plus être, telle est sa dernière synthèse. Crâne de Yorick posé sur son avenir, il entame une partie d’osselets avec son fossoyeur.

Il faut aussi se pincer quand Jean-Luc Mélenchon médite sur « la semaine perplexe ». Il est lucide quand il redoute l’échec de la bataille contre les ordonnances sur le code du travail et craint de constater la victoire d’Emmanuel Macron « par KO ». Son diagnostic est implacable quand il constate l’absence de leadership dans ce combat : « De ce leadership, que sort-il ? Fort peu. À vrai dire : rien. » On se demande en lisant ces mots si le porte-parole de La France insoumise est sur le point d’examiner son propre bilan. Mais non…

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Il est devenu le 23 avril le patron des forces de gauche en frôlant les 20 % au premier tour de la présidentielle, il est donc le « patron » légitime, comme Mitterrand le fut après avoir frôlé l’élection en 1974. Face à Emmanuel Macron, le leadership, c’est lui qui l’exerce, et les Français le reconnaissent en lui attribuant le rôle de « premier des opposants ».

Mais Jean-Luc Mélenchon n’est pas porté sur l’autocritique. À ses yeux, si le combat des ordonnances n’a pas été gagné, c’est que les syndicats l’ont perdu ! Mieux encore, s’il devait s’être trompé, ce ne serait pas dans ses actes, mais de leur avoir accordé sa confiance : « Nous avons passé la main de la conduite du combat pour faciliter son déroulement et surtout son élargissement. La suite a été bien décevante », écrit-il sur son blog.

Comme si, dès le 23 septembre, jour de manifestation de La France insoumise, la messe n’était pas déjà dite. Comme si ce jour-là, en dépit de l’armada de cars venus de toute la France, la mobilisation réelle n’avait pas été bien inférieure à la promesse escomptée. Comme si la concurrence ne s’était pas engagée dès le mois de juillet avec la CGT, conduisant Philippe Martinez à mettre les points sur les i : « Les politiques rêvent souvent de doubler les syndicats en matière sociale. Leur préoccupation principale devrait être d’écouter les syndicats. »

Au terminus d’octobre, tout le monde est descendu, mais le chef de La France insoumise n’a pas jugé utile de réviser sa stratégie. Il a seulement ajouté une nouvelle cible à l’objet de ses courroux. À part lui-même et son mouvement, personne ne vaudrait une cacahuète à gauche. Alors que son « leadership » aurait pu le conduire à élargir sa base, il n’a pas ouvert les bras. Il a rompu les ponts avec tous ses partenaires politiques potentiels, PS, frondeurs et dissidents, écologistes, communistes, et voilà qu’il s’en prend aux forces syndicales…

En dépit des réalités, sa certitude est intangible. Lui et son mouvement peuvent tout, à eux tous seuls. Il l’exprimait à la tribune de l’Assemblée, le 4 juillet, en réponse au premier ministre : « Nous ne sommes peut-être rien à vos yeux, mais demain nous serons tout. » Et il le répétait sur son blog le 10 juillet : « La France insoumise a peut-être un groupe limité à 17 personnes, mais la cohérence et la cohésion de celui-ci lui donnent une force sans commune mesure avec ses effectifs. »

Pour l’instant, cette force irrésistible, fortement exprimée dans les prises de parole, n’a pas prouvé sa puissance.

Les syndicats, combien de bataillons ? Reste le cas des syndicats. Pas plus que les politiques, ils n’ont pu empêcher l’adoption des ordonnances. Ils avaient mobilisé en vain contre la loi El Khomri, ils n’ont pas pu le faire avec une réforme qui va pourtant beaucoup plus loin.

On pourra épiloguer sans fin sur les causes de cette impuissance : les divisions, évidentes, l’habileté de Muriel Pénicaud à en jouer, la lassitude des militants et salariés, le découragement, le sentiment d’impuissance, on n’épuisera pas le sujet. Ce qu’on remarque tout de même, c’est qu’à Force ouvrière, Jean-Claude Mailly avait mis la pédale douce et qu’il a été vivement contesté en interne, et qu’à la CGT Philippe Martinez avait mis le turbo, mais que dans la rue le moteur a calé. Y aller ou se montrer prudent : le débat fait rage à la tête des centrales. Il n’est pas près de se taire.

La crise ne date pas d’hier. Constatons simplement, après tant d’autres, que les syndicats ont vocation à défendre les plus faibles, à leur donner des garanties, mais que depuis 35 ans, les plus faibles ont échappé à leur action.

Les vrais prolos de nos sociétés ne sont plus les salariés aux revenus minimums ou insuffisants, mais la masse grandissante des précaires, les millions de salariés en CDD sans garanties qui travaillent dans l’entreprise mais demeurent à leur marge, en se retrouvant privés de toute action syndicale. Leur solitude est-elle la conséquence d’un déni de la part des grandes centrales, puisque ces salariés n’existent pas dans les statuts, tout en travaillant pour de bon, ou s’agit-il plus simplement d’une impuissance à agir en dehors du chemin balisé des CDI ? Aux intéressés de répondre, mais la déconnexion des plus précaires joue forcément un rôle dans la difficulté croissante à déclencher des mouvements de masse.

Alors qu’Emmanuel Macron s’apprête à célébrer l’anniversaire du mouvement de Mai 68, ces constats déprimants pour la gauche et pour le mouvement social renvoient à la présidentielle de 1969. Cette année-là, le candidat du PS de l’époque, Gaston Defferre, associé à Pierre Mendès France, avait sombré aussi profondément que Benoît Hamon ; le candidat communiste, Jacques Duclos, avait atteint un score voisin de celui de Jean-Luc Mélenchon ; et le second tour avait opposé la droite (Georges Pompidou) au centre-droit (Alain Poher), alors qu’à l’Assemblée, une chambre Bleu horizon écrasait l’opposition.

Quatre ans après ce naufrage collectif, la gauche entamait pourtant sa reconquête, avant de la confirmer en 1981. Un demi-siècle après, le rapprochement est tentant. À un détail près, toutefois. À partir de 1972, en dépit de leurs divergences, voire de leur haine réciproque, les communistes et les socialistes avaient choisi de faire programme commun. En cette fin 2017, on ne distingue pas l’amorce d’une esquisse d’un mouvement similaire entre leurs héritiers…

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