La plainte contre Sud Education crée une double controverse

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Sud Éducation organise deux jours de réunion sur le racisme et l’islamophobie dans l’Éducation nationale, avec notamment des ateliers non mixtes. Jean-Michel Blanquer porte plainte contre les organisateurs.

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Marine Le Pen ouvre le bal, debout pour applaudir Jean-Michel Blanquer. La presque totalité de l’Assemblée nationale suit le mouvement. Qu’a donc bien pu dire le ministre de l’éducation nationale pour mériter une telle ovation ? Jean-Michel Blanquer a annoncé qu’il allait porter plainte contre le syndicat Sud Éducation de la Seine-Saint-Denis (93). La scène se déroule le 21 novembre, plus d’un mois après l’envoi par Sud Éducation 93 à ses adhérents d’une plaquette sur deux journées d’information syndicale portant sur « l’antiracisme à l’école », prévues pour la mi-décembre 2017.

Parmi les sujets proposés lors de cette formation, « qu’est-ce qu’un élève racisé-e », ou « la question de l’islamophobie à l’école ». Deux ateliers « en non-mixité raciale » sont également au programme, le premier portant sur « les outils pour déconstruire les préjugés de race, de genre et de classe », le second sur le « récit d’expérience des enseignant.es racisé.es ». Avertis mi-novembre, deux réseaux, farouchement opposés aux réunions non mixtes (le Printemps républicain, association cofondée en 2016 par Laurent Bouvet et Gilles Clavreul qui défend la théorie de « l’insécurité culturelle », et le site d’extrême droite Fdesouche), tweetent l’information à usage syndical. La polémique enfle, jusqu’à atteindre Jean-Michel Blanquer, qui se fend également d’un message sur Twitter : « Inconstitutionnel & inacceptable. Je condamne avec fermeté le projet d’une réunion syndicale triant les membres sur la base de leur origine. » La Licra ainsi que SOS Racisme se sont pareillement émus.

Parmi les reproches adressés à Sud Éducation 93, le choix des intervenants (et notamment Marwan Muhammad, ancien président du CCIF), le choix des termes (racisé-e-s, racisme d’État, islamophobie, « inégalités ethno-raciales »…), le choix de deux ateliers non mixtes sur neuf. Jean-Michel Blanquer lui-même mélange un peu tout, devant l’Assemblée nationale. « On parle d’ateliers qualifiés de “non racialisés et de racialisés aussi”, je ferme les guillemets. L’expression même utilisée est scandaleuse. Elle ne peut pas avoir sa place dans l’Éducation nationale. On parle de non-mixité raciale, on parle de blanchité [ce mot n’est pas dans le document syndical – ndlr], les mots les plus épouvantables du vocabulaire politique sont utilisés, au nom de l’anti-racisme. Alors que c’est du racisme. » Ce même jour, dans un communiqué, il poursuivra : « Le ministre condamne avec la plus grande fermeté ces pratiques qui sont contraires à la Constitution, portent atteinte à la cohésion nationale et mettent gravement en cause l’institution scolaire. »

Le ministre affirme également avoir porté plainte pour diffamation, en vertu de l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881. Ces faits ont été dénoncés auprès du procureur de la République, sur le fondement de l’article 40 du Code pénal. Celui-ci dispose que « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs ». Sans que l’on sache exactement ce qui relèverait, selon lui, d’un crime ou d’un délit : la tenue d’ateliers réservés aux personnes « racisé-e-s » ou l’utilisation de l’expression « racisme d’État » ? Interrogé, le ministère renvoie à son communiqué, sans plus de précisions. Dans la foulée, Sud Éducation 93 a également porté plainte pour diffamation. 

Sur la forme non mixte de certains ateliers, la polémique n’est pas neuve. En France, ces dernières années, a émergé un mouvement de l’antiracisme politique qui porte l’idée selon laquelle les premiers concernés sont les plus aptes à défendre leurs droits. Selon ses militants, cette pratique entend réunir ceux et celles qui partagent les mêmes expériences de vie, souhaitent se rencontrer, réfléchir ensemble et s’organiser. Il s’agit aussi de pouvoir échanger sans autocensure, de ne pas s’échiner à faire de la pédagogie ou encore devoir justifier la réalité de leur vécu. Il s’agit enfin d’éviter de se voir confisquer la parole par des personnes jamais directement confrontées à l’expérience du racisme. Ce mouvement de l’antiracisme politique indique aussi une rupture avec l’« universalisme blanc », qui tient un discours colourblind (ignorant les couleurs).

La question de la non-mixité, expérimentée dans les mouvements féministes, crispe régulièrement le débat public. Au printemps 2016, pendant Nuit debout, la présence d’une commission féministe non mixte avait créé une controverse. Du reste, ce principe a été utilisé dans les années 1960 au sein des mouvements de lutte pour les droits civiques aux États-Unis, mais ses détracteurs considèrent qu’il crée un séparatisme dangereux et catégorise les individus sur des bases ethniques.

Le terme « racisés », qui a fait tiquer Jean-Michel Blanquer, est par ailleurs utilisé assez largement dans les sciences sociales et par une sphère militante. Il désigne les personnes noires, arabes, roms, asiatiques, musulmanes, renvoyées, sur la base de leurs caractéristiques physiques, à un groupe ayant subi un processus à la fois social et mental d’altérisation. Le terme permet aussi d’éviter d’employer celui de « non-Blancs », car il s’agit d’une définition en négatif. 

Au-delà du fond, la controverse se situe aussi dans le champ de la liberté syndicale, qui garantit normalement « la liberté de constitution et de fonctionnement des organisations professionnelles ». « Je ne suis pas juriste, rappelle Jean-Michel Denis, sociologue spécialiste des questions syndicales et par ailleurs coauteur d’une recherche sur Solidaires, l’organisation à laquelle adhère Sud Éducation 93. Le ministre réagit autant au stage lui-même que ce qu’il génère en termes de débats. Sa réponse prend un tour judiciaire, ce qui est assez symptomatique de notre époque. » Si Sud Éducation avait mis en place des ateliers non mixtes homme-femme, « cette question n’aurait pas fait une ligne », assure le chercheur.

Outre que le ministre occulte le fait que ces termes ont été prononcés non pas dans l’Éducation nationale mais dans le cadre d’un exercice syndical, un syndicat a-t-il le droit de critiquer l’État dans lequel il évolue, y compris dans des termes très durs ? « Un stage n’est pas un meeting dans lequel nous exposons unilatéralement nos orientations, rappelle Sud Éducation dans son communiqué. Il s’agit de débattre, de confronter des idées, de mesurer l’apport de pratiques issues du mouvement social ou de concepts issus du monde universitaire. Nous invitons régulièrement des intervenant-e-s qui ne font pas partie du syndicat, dans le but d’enrichir nos discussions et de contribuer à nos positionnements. » Simon Duteuil, l’un des secrétaires nationaux de Solidaires, enfonce le clou : « S’en prendre ainsi à une structure, c’est clairement une attaque contre la liberté syndicale. Blanquer est un idéologue de l’enseignement, et tout ce qui ne relève pas de la doxa l’agace. Mais le niveau de l’attaque montre que l’on met le doigt là où cela fait mal. »

Une plainte qui risque de faire flop

Dans le syndicalisme enseignant, les positions se nuancent, sans franchement diverger. Frédérique Rolet, secrétaire générale du SNES-FSU, explique la réserve qu’a souhaité adopter son syndicat sur le bien-fondé des modalités de ce stage, tout en rappelant qu’elle ne considère pas qu’il faille « segmenter les publics pour aborder des questions ayant trait au lien social ». Le dépôt de plainte par Jean-Michel Blanquer participe néanmoins d’une « opération politique contestable », destinée à donner des gages à la droite notamment, qui a contribué à médiatiser le contenu du stage. « Nous serons vigilants sur toute menace à la liberté syndicale. »

Stéphane Crochet, secrétaire général de l’UNSA, rappelle que les syndicats tirent leur légitimité de leur représentativité, qui repose sur le respect des « valeurs de la République ». Il n’est pas choqué par le fait que Jean-Michel Blanquer s’intéresse au sujet : « Le ministre peut être dans son rôle d’employeur d’interroger des pratiques syndicales. La liberté des organisations syndicales ne consiste pas à rendre des comptes, mais elles peuvent le faire sur des faits objectifs et précis. »

Le responsable syndical s’interroge en revanche sur la pertinence du moyen choisi par Jean-Michel Blanquer pour médiatiser sa réprobation, à savoir Twitter. Pourquoi avoir choisi de rendre publique la controverse, plutôt que de convoquer directement les principaux intéressés ? Sur le fond, Stéphane Crochet ne souhaite pas alimenter la polémique sur les options choisies par Sud Éducation 93. Mais il précise ne pas partager cette volonté de réserver des moments d’échange aux enseignants racisé.e.s. « La seule chose à questionner sans faire de procès ou le dédouaner – au-delà des choix faits pour un stage en Seine-Saint-Denis – est de savoir si l’organisation syndicale remet dans sa globalité en cause les valeurs de la République. Vraisemblablement, non. »

« Attaquer un syndicat sur des pratiques internes de déconstruction des dominations, attaquer un syndicat qui fait le choix de donner des espaces de paroles libres à des personnes éventuellement victimes de discrimination, c’est insensé, insiste Simon Duteuil. Le racisme d’État, les sciences sociales en débattent depuis des lustres. Dire que c’est inconstitutionnel, c’est de l’agitation pour occuper les médias qui ne connaissent pas la réalité de l’éducation aujourd’hui, qui ne vivent pas en Seine-Saint-Denis, qui sont en complet décalage avec ce que peuvent vivre les professeurs et les élèves sur le terrain. »

Les deux responsables syndicaux de l’Éducation nationale reconnaissent évidemment qu’aborder la question des stéréotypes est légitime. Stéphane Crochet précise néanmoins qu’il convient de traiter du sujet « scientifiquement ». « Les ressentis doivent être exprimés mais étayés pour ne pas mettre le feu aux poudres. C’est de cela que devrait discuter le ministre. » Frédérique Rolet, du SNES, abonde dans ce sens. « Les discriminations, nous les voyons par exemple lorsque des jeunes cherchent des stages. La communauté éducative n’est pas à l’abri des préjugés dans ses représentations. Mais il vaut mieux, à mon sens, engager un travail commun avec ceux qui sont discriminés, qui peuvent ainsi expliquer comment ils vivent les choses. »

Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, et adhérente de Sud Éducation 93, s’était inscrite à ce stage. L’enseignante a pour elle l’avantage du terrain, qu’elle pratique depuis plus de 30 ans, une expérience qu’elle a racontée dans deux livres (chroniqués sur Mediapart ici). « Ce n’est pas vrai de dire qu’un instituteur noir est considéré comme les autres en France métropolitaine, explique-t-elle. Ce n’est pas vrai que les origines n’ont pas d’incidence sur la carrière, par exemple. Quand notre ministre s’appelait Najat Vallaud-Belkacem, cela lui a été mille fois reproché. » Véronique Decker se souvient aussi d’un instituteur qui avait annulé sa demande de mutation dans les Landes par crainte du rejet des familles à son égard. Elle raconte encore avoir dû gérer le cas d’une enseignante d’origine maghrébine rejetée par des parents de la même origine, au motif qu’ils considéraient qu’il s’agissait d’une enseignante de seconde zone ou d’une non-titulaire. Eux-mêmes avaient intériorisé le fait qu’il n’était pas possible qu’une enseignante racisée ait les mêmes compétences que les autres.

Jean-Michel Blanquer a été, dans une vie précédente, professeur de droit public. Pourtant, il semble ignorer que cette affaire risque fort de faire flop sur le plan judiciaire. Cela n’en dit pas moins plusieurs choses sur le monde syndical, poreux par nature avec le mouvement social et ses nouveaux modes d’actions. Les organisations syndicales françaises ont beau être très composites, elles ont en commun l’autonomie de leurs membres. De fait, souligne Jean-Michel Denis, aux Impôts, « rien ne dit que les syndicalistes de Sud pratiquent ainsi l’intersectionnalité… ». Mais Solidaires, construit par des militants « multi-cartes », a depuis longtemps mis l’accent sur les discriminations et notamment celles faites aux femmes, aux sans-papiers, aux immigrés. « Dans tous les syndicats il y a des formations classiques, liées au travail syndical en lui-même (les règles qui s’appliquent, les relations professionnelles, comment écrire un tract, etc.), et des formations plus politiques, qui portent sur des enjeux qui avoisinent le monde social comme le racisme, la réponse face au FN, la place des femmes…, poursuit Jean-Michel Denis. Et particulièrement à Solidaires, car chez eux, l’interprofessionnel est fondateur. »

Le risque de déborder du champ du travail et de l’emploi est le retour de bâton du politique. Le sociologue note la concomitance de cette affaire avec une forme de durcissement dans les relations entre les syndicats et leurs employeurs ou tutelles : « Nous sommes dans une sorte de bulle et, à l’intérieur, les relations entre les acteurs sont tellement mauvaises que le droit, la plainte, apparaissent comme l’arme suprême. »

Le ministère de l’Éducation nationale n’est ainsi pas le seul à manier la menace des sanctions contre des représentants syndicaux : en novembre, une militante syndicale du ministère du travail, issue elle aussi de Sud-Solidaires, a été suspendue de son poste pour être intervenue dans une vidéo diffusée sur le site de L’Humanité, à l’occasion de la « chasse aux DRH » du 12 octobre. Le ministère lui reproche d’avoir parlé en tant qu’inspectrice du travail, alors qu’elle s’exprimait en fait comme syndicaliste. Mediapart a également documenté le cas de deux syndicalistes CGT du ministère du travail qui ont écopé mi-octobre d’un blâme émanant du même ministère. Il leur est reproché leur participation, le 6 juillet, à une action de collectifs de sans-papiers, accompagnés par l’intersyndicale du ministère du travail. « On ne peut pas découper les espaces, d’un côté les gentils politiques qui font de la politique, et les gentils syndicalistes qui font du syndicalisme, insiste Simon Duteuil. C’est même dans l’esprit de la charte d’Amiens : défendre les salariés au quotidien, et réfléchir ensemble sur la société dans laquelle on vit. Or, le racisme, ça existe, le patriarcat, aussi. Nous assumons totalement vouloir construire une autre école pour une autre société, et une autre société pour une autre école. »

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