«Gilets jaunes»: les syndicats hésitent à entrer dans la danse

Si la plupart des centrales syndicales se bouchent le nez à l’évocation des « gilets jaunes », localement, des militants franchissent le pas au nom de l’urgence sociale. La fracture reste néanmoins vive, à cause principalement des incidents racistes et de certaines revendications anti-impôts.

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Quand on appelle, au débotté, Pierre-Gaël Laveder, syndicaliste CFDT, il nous répond, son gilet jaune sur le dos, directement depuis le blocage de Magny, à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire). L’homme a été l’un des acteurs du combat, l’an dernier, contre la fermeture de l’usine Allia, à Digoin (documenté par le photographe Raphaël Helle sur Mediapart). « Fraîchement licencié économique », il est « gilet jaune » aujourd’hui.

Laurent Berger, le secrétaire confédéral de son syndicat, n’a pourtant pas appelé ses troupes à se joindre au mouvement, dénonçant même, lundi 19 novembre, une forme de « totalitarisme » dans un certain nombre de rassemblements. Inquiet de sa montée en puissance, le leader de la CFDT a cependant proposé samedi à Emmanuel Macron de réunir rapidement syndicats, patronat et associations « pour construire un pacte social de la conversion écologique », proposition à laquelle le gouvernement a immédiatement opposé une fin de non-recevoir. Qu’importe pour Pierre-Gaël Laveder, qui se rend aux rassemblements des gilets jaunes sans étiquette, heureux de jouer localement le rôle de go between qu’espérait son secrétaire confédéral.

« Il y a un peu de tout sur ces blocages, des artisans, des commerçants, des gens de la fonction publique… et pas mal de syndicalistes, explique Pierre-Gaël Laveder. Je trouve important d’y être car on se bat ici pour des choses que l’on défend au quotidien dans nos syndicats : l’amélioration du pouvoir d’achat et la hausse des salaires. Pour moi, c’est logique. »

Comme à la CFDT, la plupart des directions syndicales hésitent, alors que sur le terrain, de nombreux militants franchissent le pas, même si les gilets jaunes provoquent toujours moult débats. La position de la CGT, par exemple, est relativement embarrassée. Il y a moins d’une semaine, Philippe Martinez martelait la consigne : « La CGT ne défile ni avec les gens de l’extrême droite, ni avec les patrons qui, quand ils parlent de taxes, parlent aussi de cotisations sociales. »

Le 20 novembre, la confédération a tout de même publié un communiqué où elle enjoint au gouvernement de répondre à « l’urgence sociale » que souligne le mouvement des gilets jaunes. Jeudi, en visite à Rouen, Philippe Martinez est allé encore plus loin, conscient des tiraillements de son organisation : « Ce mouvement des gilets jaunes ne nous gêne pas. Ce qui nous gêne, c’est ceux qui essaient de le récupérer. »

Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT en Normandie. © France 3 Normandie

Mêmes tergiversations au Havre, ville surveillée comme du lait sur le feu par les autorités car accueillant à la fois port, docks et raffineries. La question des gilets jaunes a fait l’objet, mercredi 21 novembre, d’une assemblée générale à l’union locale CGT. Les militants ne souhaitent pas « s’associer aux gilets jaunes », mais ont prévu de mener un certain nombre d’actions en parallèle. D’autant plus que certains d’entre eux sont déjà en grève, comme chez Total (où six des sept raffineries françaises sont perturbées ce vendredi), sur des revendications salariales. Jeudi matin, une distribution de tracts et un barrage filtrant ont eu lieu pendant deux heures au rond-point Océane, où sont installés depuis samedi des gilets jaunes, sans heurts particuliers.

La secrétaire de l’union locale CGT, Sandrine Gérard, annonce également à Mediapart une « montée en puissance » à partir de lundi 26 novembre, avec blocage possible de « l’économie », au Havre, vraisemblablement la raffinerie. D’après nos informations, la fédération Ports et Docks CGT, ultramajoritaire mais aussi très discrète vis-à-vis des médias, est encore plus claire et a communiqué sa ligne à ses militants, les appelant à ne pas « laisser passer la caravane de la colère » en mêlant des « gilets rouges aux gilets jaunes ».

Méfiante quant à la récupération potentielle, la fédération estime que la « CGT a toute sa place dans ce mouvement », et appelle « l’ensemble de ses adhérents à participer aux rassemblements progressistes ». Leurs camarades de La Mède (Bouches-du-Rhône) ont déjà sauté le pas : depuis jeudi 22 novembre, ils bloquent le dépôt Total aux côtés des gilets jaunes.

Avant le 17 novembre, la fédération de la chimie prévenait déjà que la colère des gilets jaunes n’était pas « illégitime », et appelait à une mobilisation dans les secteurs « structurants » comme les transports, le pétrole, l’énergie, les ports… La raffinerie de Lavéra et le dépôt pétrolier de Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône, sont d’ailleurs régulièrement bloqués depuis samedi par des gilets jaunes.

Et même si Force ouvrière, en pleine crise de leadership interne, n’a pas réellement pris position, FO Transports, premier syndicat du secteur des chauffeurs routiers et ambulanciers, a officiellement appelé ses adhérents à rejoindre les gilets jaunes et à organiser des actions en faveur de l’augmentation du pouvoir d’achat. « On appelle à venir renforcer les mouvements existants », a précisé Patrice Clos, le secrétaire général de la fédération des transports, l’un des trois candidats – malheureux – à la succession de Pascal Pavageau à la tête de FO.

Si les syndicats avancent sur la pointe des pieds, c'est officiellement d'abord en raison de la tonalité parfois raciste, sexiste et homophobe d'un mouvement très désordonné qui tire à hue et à dia. La CGT n’en démord pas : « Dans cette période de clair-obscur où peuvent surgir les monstres, les citoyens ne doivent pas laisser dévoyer leur colère par ceux distillant des idées xénophobes, racistes, homophobes », déclare-t-elle en référence aux agressions et insultes qui ont eu lieu sur un certain nombre de rassemblements depuis samedi 17 novembre.

Concrètement, la CGT Douanes a vivement réagi après la publication sur les réseaux sociaux d’une vidéo, postée sur Facebook, où l’on voit des gilets jaunes de Flixecourt (Hauts-de-France) se félicitant de la découverte de migrants dans la cuve d’un camion-citerne et de l’intervention de la gendarmerie, moquant au passage l’action des douanes. « Forts de leurs convictions racistes, ils ont préféré appeler la gendarmerie plutôt qu’une association d’entraide pour les secourir, relève, indignée, la fédération syndicale dans un communiqué. Dans cette vidéo, les protagonistes appellent à “un barbecue géant”. Tout ceci rappelle de bien tristes et peu glorieux événements de notre histoire. » Dans la foulée, le syndicat a porté plainte pour injure et diffamation contre le corps des douanes, mais aussi pour incitation à la haine raciale.

Postures acrobatiques

Vincent Labrousse, militant CGT, figure du combat des GM&S à La Souterraine (Creuse), aujourd’hui licencié, est tout aussi circonspect sur la nature composite du mouvement. « Défiler avec des gens de la fachosphère, je ne peux pas, c’est contre-nature, explique ce militant. Mais il n’y a pas que ces gens-là dans le mouvement. D’autres veulent simplement dénoncer la société d’exclusion vers laquelle on nous emmène. Et je les soutiens. » Une cinquantaine de ses camarades étaient d’ailleurs présents sur les blocages samedi. « Au sein de notre section CGT, il n’y a pas de rejet : certains soutiennent sans s’y rendre, certains y vont, d’autres vont y aller. »

La plupart des organisations syndicales, rappelle le sociologue Jean-Michel Denis, spécialiste du syndicalisme et des mouvements sociaux, ont d'ailleurs souvent « horreur des mouvements spontanés ». « La plupart des manifestants ici sont des salariés, constate simplement Frédo, militant CGT rencontré à Rouen. Ils réclament quoi ? Plus de pouvoir d’achat. À nous de les amener, sans rien imposer, à réfléchir à la question des salaires, puisque c’est quand même ça le cœur du problème. » 

Le mouvement peut aussi servir, avouent ces militants, à retrouver un peu la foi : « Je suis scotché par la convivialité, l’ambiance… On a sûrement des choses à leur dire, mais aussi beaucoup à apprendre », explique Manu, à Rouen. « Ça ne peut que nous faire plaisir de voir qu’on bloque Disney, des supermarchés ou des stations-essence, remarque Laurent Degousée, membre de Sud Commerce à Paris et l’un des fondateurs du Front social. Et puis, c’est efficace : 2 000 rassemblements le 17 novembre, c’est énorme ! Si ça fonctionne, c'est qu'en gros, le principe, c’est que tu viens comme tu es, près de chez toi. Ce sont des leçons à retenir pour le mouvement social. »

Les propos xénophobes, sexistes ou homophobes qui existent dans certains rassemblements, ne découragent pas non plus ce militant de Solidaires, même s’il évoque lui aussi des tiraillements forts au sein de son organisation, habituée à coller au mouvement social, mais très impliquée dans les combats antifascistes et antisexistes en particulier : « Concrètement, dire “ça pue” et “c’est gangréné par l'extrême droite”, ça ne suffit pas et surtout, ce n’est pas l’ambiance sur les blocages. Même si ça peut exister, puisqu’il y a tout et n’importe quoi dans ce mouvement, sans structure, sans leader et sans service d’ordre. Mais je crois que c'est le rejet de la politique de Macron et de sa personne même qui est déterminant. » Samedi 24 novembre, il ira donc à Paris, avec un gilet violet (couleur de son syndicat), se mêler à la foule en jaune. « Si on y va pour faire le professeur rouge, c’est sûr que ça ne va pas marcher, donc pas de prêchi-prêcha. »

Solidaires a d’ailleurs communiqué à peu près dans le même sens le 19 novembre, mais sans appel officiel à manifester. Opposé fermement au néolibéralisme, à l’extrême droite et à ses représentants, l’organisation syndicale propose néanmoins d’agréger les forces et de « chercher ce qui fait accord entre nous ». Elle a aussi convié, en vain, les autres syndicats à se retrouver pour discuter des stratégies de mobilisation possibles.

Tout aussi déboussolées que les responsables politiques, les organisations syndicales cherchent donc à ménager la chèvre et le chou, quitte à adopter des postures un peu acrobatiques. « Certaines organisations syndicales s’en sont pris tellement plein la figure ces dernières années qu’elles se disent que, pour une fois que ça bouge, il ne faut pas rater l’occasion, note le chercheur Jean-Michel Denis. Mais c'est quand même très compliqué. Les valeurs exprimées par ceux qui se mobilisent sont très hétéroclites, voire assez réactionnaires. » Le discours fiscal, parfois anti-impôts par exemple, passe mal auprès de militants très attachés au service public et à un système redistributif.

« Dans d’autres mouvements spontanés, comme Nuit debout ou les Indignés, une sorte de conscience de gauche, une culture commune, faisaient un lien, souligne Jean-Michel Denis. Là, rien de tout cela. Nous avons affaire à des gens qui semblent ne pas avoir l’habitude de la mobilisation, ou l’avoir perdue. Dans les gilets jaunes, on voit aussi apparaître des petits artisans, des assistantes à domicile, des infirmiers libéraux, etc., soit des catégories de personnes qui ne travaillent pas dans des entreprises avec de gros collectifs syndicaux et qui vivent dans des bassins où l’emploi est de plus en plus déstructuré. Cela n’aide pas à construire des ponts avec les organisations traditionnelles. »

Certains syndicalistes de terrain concèdent aussi une forme d’amertume à voir des combats menés dans l’ombre depuis des années prendre d’un coup la lumière, en dehors du champ syndical : « Nous, on se bat tous les ans, dans les boîtes, dans la rue, pour les salaires, les retraites, contre le chômage. Quand on va appeler les gilets jaunes en renfort contre la réforme de la retraite, est-ce qu’ils seront au rendez-vous ? », interroge Jean-Luc Bielitz, délégué CGT chez Smart, en Moselle. Il ne jette pas pour autant tout par-dessus bord : « Je pense qu’on devra prendre le mouvement en marche s’il perdure. Le syndicat est là pour accompagner. Car, là, dans cette foule, qui va négocier avec Matignon ? Quel est le leader aujourd’hui ? »

La période sonne néanmoins comme une leçon pour Pascal Raffanel, de la CFE-CCG chez Bosch : « Les organisations syndicales ont des questions à se poser. Si la contestation se fait seulement sur les réseaux sociaux, par des mouvements citoyens, ça peut mener à la mort du syndicalisme. » Laurent Degousée, qui milite depuis longtemps au Front social pour un syndicalisme très offensif, est encore plus clair : « Je pense que, par nos échecs répétés sur le plan social, on a créé un monstre, et que le vide s’est rempli comme il a pu. Les premiers responsables, ce sont les gens qui sont au pouvoir. Y compris ceux qui nous baladent syndicalement et politiquement depuis 15 ou 20 ans. »

Mathilde Goanec et Dan Israel

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