Zakaria, Karim, Raphaël: comment leur chemin de djihadistes a croisé le salafisme

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Le salafisme sert-il de marchepied vers le djihadisme ? L'observation de parcours de jeunes partis en Syrie ainsi que de terroristes révèle un rôle différencié de l’islam dans sa version ultra-orthodoxe selon les personnalités.

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Il ne parlait plus que de « moudjahidines », disait vouloir combattre le régime syrien, n’en pouvait plus de vivre dans un pays de « mécréants » et avait fini par quitter sa petite amie parce qu’elle refusait de se convertir à l’islam. Alors, forcément, quand ses proches ont appris par un message Facebook que Zakaria, 26 ans, avait rejoint la Syrie et les rangs du Front Al-Nusra, franchise syrienne d’Al-Qaïda, personne n’a été surpris.

Pourtant, tout semble s’être passé si vite. Né d’un père d’origine marocaine et d’une mère française convertie à l’islam avant son mariage, Zakaria est très jeune confronté à la radicalisation religieuse de sa mère dont l’implication dans l’islam est telle que ses parents divorcent. L’enfant reste avec sa mère. Une femme qui, selon l’avocat de Zakaria, Martin Pradel, ne supportait plus que son fils « ne respect[e] pas les préceptes de l’islam ». L’incompatibilité religieuse est si forte qu’en août 2013 le jeune homme quitte le domicile familial. S’ensuit pour lui « une profonde remise en question » qui finit par le conduire sur un terrain de guerre.

À son retour de Syrie, Zakaria est arrêté. Lors d’un interrogatoire, il reconnaît avoir changé de pratique religieuse en septembre 2013, quatre mois avant son départ. « En devenant brutalement salafiste, il décide de suivre les préceptes de sa mère, c’est un appel à l’aide évident que les psychiatres ont d’ailleurs confirmé », affirme son conseil. Si Zakaria n’a, semble-t-il, fréquenté aucune mosquée et aucun groupe salafiste avant son départ, il s’est, en revanche, nourri de propagande djihadiste sur le web. Les enquêteurs ont ainsi constaté qu’il avait consulté à 67 reprises la page Facebook du « recruteur » Mourad Fares. Ils ont également retrouvé sur son ordinateur des fichiers audio de chants djihadistes, une photo d’Oussama Ben Laden mais aucun texte purement religieux. Pourtant, à son procès, comme s’en souvient Martin Pradel, le jeune homme s’est entêté à se définir comme salafiste. « Mais quand le président entre dans le détail, on voit bien qu’il ne sait pas du tout ce que cela signifie. Il finit par répondre qu’il est salafiste parce qu’il porte la barbe. » « Il s’est bricolé sa petite religion », dit-il. Lors de sa détention provisoire, son avocat a insisté pour que Zakaria rencontre un aumônier musulman. Ce dernier a été « effaré de constater l’indigence théologique de mon client. Ses formules tenaient plus de l’incantation magique que du Coran ».

Des militants de l’État islamique à Raqqa en Syrie le 30 juin 2014. © Reuters Des militants de l’État islamique à Raqqa en Syrie le 30 juin 2014. © Reuters

Combien sont-ils à se radicaliser ainsi dans leur coin ? D’autres passent-ils par une formation théologique solide ? Leurs références à l’islam sont-elles un simple vernis ou le signe d’une croyance et d’une idéologie profonde ? Le ministère de l’intérieur recense près de 600 Français présents en Syrie, dont un tiers de femmes et plus de 80 mineurs. Leur nombre aurait été multiplié par 2,6 en un an. Depuis 2012, 150 seraient morts sur place. Mediapart a essayé de mesurer l’influence du salafisme dans leur basculement vers une pratique violente de leur foi. Souvent mis en accusation par les autorités publiques (lire notre enquête), ce courant fondamentaliste qui se réfère à une lecture littérale du Coran et des textes sacrés constitue-t-il l’antichambre du djihadisme ? En est-il le passage obligé ?

« Il est très difficile de faire des généralités, répond Martin Pradel qui défend une quinzaine de djihadistes. Mais, la plupart du temps, leur profil est celui de convertis ou d’individus qui ont une proximité de par leur famille avec la culture islamique sans pratiquer la religion musulmane. Ils se rapprochent d’un islam fondamentaliste de manière très brutale. Ils boivent de l’alcool, fument, sortent, consomment de la drogue, font des bêtises de jeunes et, soudain, ils changent totalement d’hygiène de vie. Ils se tournent vers l’islam rigoriste en même temps qu’ils réagissent à ce qui se passe sur le terrain syrien. Il est très difficile de déterminer ce qui entraîne quoi. » Ce constat rappelle celui d’Olivier Roy, politologue et spécialiste de l’islam, qui affirme observer une « islamisation de la radicalité » plutôt qu’une « radicalisation de l’islam ». « C’est une fois qu’ils adoptent une posture djihadiste qu’ils prennent une posture fondamentaliste », complète Raphaël Liogier, sociologue et directeur de l’Observatoire du religieux de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Leurs références religieuses ne seraient alors rien d’autre qu’un alibi.

L’avocat parisien constate que la conversion aux préceptes de l’islam se produit souvent « en quelques jours ». Il décrit « une démarche aux antipodes d’une réflexion théologique », ses clients s’en tenant à « la cigarette, l’alcool, la musique c’est interdit ». Ils se réjouissent que la « polygamie soit autorisée » et « se rêvent en héros entourés de femmes multiples ». Chez eux, « l’islam tient plus du régime alimentaire que de la spiritualité ». Au niveau théologique ? « C’est le néant », estime-t-il.

Mais déterminer l’emprise du religieux en fonction de la connaissance des textes peut avoir ses limites. « Depuis quand a-t-on besoin d’être un expert du Coran pour se considérer comme un bon musulman ? On n’a pas besoin de lire Marx pour être un militant d’extrême gauche ou Mein Kampf pour être un néonazi », relativise Samir Amghar, spécialiste du salafisme et professeur à l’Université libre de Bruxelles. 

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