Sens commun refuse le front républicain de Fillon

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Parmi les militants sonnés par la défaite, l'appel à faire barrage à la candidate de l'extrême droite ne fait pas l'unanimité. Sens commun, le mouvement issu de la Manif pour tous, qui a pris une place centrale dans la campagne, refuse de soutenir un candidat qui s'attaque « à tous les socles de notre pays ».

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Alors que reviennent au QG les ténors de la droite, sonnés, lui fait les cent pas dans la rue. Au moment où l’après-Fillon se prépare chez les Républicains réunis Porte de Versailles, Christophe Billan, le président de Sens commun, retrouve ses partisans dans un petit bar à proximité. Comme si, déjà, celui qui a pourtant été l’artisan de la victoire de François Fillon à la primaire n’était plus tout à fait en odeur de sainteté. Alors qu’une demi-heure plus tôt, François Fillon a clairement appelé à faire barrage à la candidate du FN, le président du mouvement issu de la Manif pour tous ne masque pas son désaccord. « Sens commun laissera une totale liberté à ses adhérents », explique-t-il à Mediapart. « Aucun électorat n’est captif. Marine Le Pen c’est le risque du chaos, mais Macron c’est la déconstruction de tous les socles de notre pays. Le choix est compliqué », poursuit-il alors qu’il s’apprête à rejoindre la porte-parole du mouvement, Madeleine de Jessey, et une poignée de sympathisants. « En ce qui me concerne, mon choix n’est pas fait. Je vais écouter ce que les candidats vont me dire. Les électeurs du Front national ne sont pas des monstres. Il faut leur parler », précise Christophe Billan.

Mercredi dernier, Le Canard enchaîné avait rapporté qu’Alain Juppé avait déclaré que si Sens commun entrait au gouvernement, il « serait dans l’opposition ». En ce soir de défaite, alors qu’aucun portefeuille n’est finalement à distribuer, la place prise par la formation issue de la Manif pour tous ces derniers mois fait plus que jamais débat chez les Républicains. « Nous faisons clairement partie des Républicains. Je crois qu’il faut maintenant se concentrer sur les législatives », assure Christophe Billan qui dit effectivement redouter que ne débute, au sein de son parti, « une chasse aux sorcières » après la cinglante défaite de leur candidat. Dans la soirée, un communiqué de Sens commun expliquera la claque de leur candidat par « un matraquage constant contre la personne de François Fillon et une absence de débat serein autour de son projet ». Pas question de remettre en cause la ligne de plus en plus radicale de François Fillon, ni d’appeler à barrer la route à l’extrême droite : « Nous continuons à croire que l’un et l’autre programmes seront dévastateurs pour notre pays : nous ne souhaitons ni le chaos de Marine Le Pen ni la déconstruction d’Emmanuel Macron. »

Les dirigeants de Sens commun dans un bar proche du QG de Fillon Les dirigeants de Sens commun dans un bar proche du QG de Fillon

Au QG de Fillon, peu après 20 heures, parmi des militants déboussolés par la défaite, commencent déjà à poindre les divisions sur la conduite à tenir dans les quinze prochains jours, mais aussi sur les raisons de la défaite. Appeler à voter Emmanuel Macron qui a été la cible principale des attaques depuis des semaines n’a rien d’une évidence pour beaucoup. Au moment où François Fillon arrive au pupitre et commence sa phrase : « Il nous faut choisir ce qu’il y a de préférable pour notre pays », certains militants hurlent leur désaccord. D’autres, plus nombreux, applaudissent. Marie-Laure, qui regarde les yeux embués les résultats sur l’un des nombreux écrans installés pour les militants, fulmine contre « cette campagne où l’on a flingué notre candidat… Et tout cela fomenté depuis l’Élysée ! ». Pour elle, voter pour le candidat d’En Marche! n’est pas une option. « Macron est un illusionniste, c’est Hollande bis. A priori ce sera soit blanc, soit Marine Le Pen », affirme-t-elle alors que son amie Béatrice se dit « exactement sur la même ligne ».

Très remonté lui aussi contre « le système qui a choisi Macron », Philippe, un ingénieur de 55 ans, s’apprête à quitter le QG avec sa femme et sa fille. Il se dit persuadé que la frustration des électeurs de droite, qu’il partage, va pourrir le futur quinquennat. « La Manif pour tous, ils étaient déjà nombreux, mais là ils vont l’être encore plus ! Macron va les traîner cinq ans comme un boulet. » Pour ce militant, le futur président devra faire avec « tous ces gens qui se sentent exclus du jeu politique ». Lui ne veut pas dire ce soir pour qui il va voter, mais précise quand même que « Marine Le Pen a l’avantage de présenter une forme d’alternance ».

Après une fin de campagne marquée par la radicalisation, difficile visiblement, à écouter les militants présents au QG, de faire avaler le front républicain aux militants. Si certains, comme Benjamin et Arthur, tous deux en master finances à Sciences Po, n’hésiteront « pas une seconde à voter contre un parti ennemi de la République » et applaudissent la clarté du message de Fillon, tous n’ont pas les idées aussi claires.

Penelope Fillon au QG de campagne de son mari © LD Penelope Fillon au QG de campagne de son mari © LD

Nombreux sont ceux qui ressassent l’idée que les médias, et derrière eux l’Élysée, leur ont « volé leur élection ». « C’est vous qui l’avez fait perdre ! » lance un homme devant quelques journalistes qui font le pied de grue devant le QG de François Fillon. « Ça vous amuse de filmer des gens tristes ? », s’exclame un membre de l’équipe Fillon à un cameraman qui s’approche d’une militante en larmes.

Certains louent, comme Aubry, jeune militant LR, « le courage extraordinaire dont a fait preuve François Fillon dans toutes ces épreuves » mais admettent aussi, comme lui, « qu’il faudra s’interroger sur ce qui a été mal fait dans cette campagne ».

Quand Penelope Fillon apparaît au QG vers 20 h 30, les militants lui font place dans un silence gêné. Les gens s’écartent autour d’elle sans dire un mot, alors qu’elle s’arrête quelques minutes au milieu des militants et que son mari s’apprête à prendre la parole. Des membres de l’équipe de campagne viennent finalement l’exfiltrer. Comme s’il était temps de faire disparaître cette image qui rappelle ces mois d’une campagne pourrie par les affaires. 

Léopold et Alexis, deux jeunes militants qui n’ont pas pu entrer dans le QG parce que « les journalistes prennent toute la place », se remémorent déjà leurs souvenirs de tractage impossible sur certains marchés comme de vieux combattants. « Il y a eu des jours où personne ne prenait nos tracts. Des gens nous disaient : vous n’avez pas honte ? », raconte Alexis, tout juste 17 ans. Ils se disent prêts à repartir en campagne pour les législatives, mais cette fois sans les boulets de François Fillon.

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