Près de Roissy, à la rencontre d’étrangers enfermés trois mois pour une expulsion aléatoire

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Près de Roissy, Mediapart a pu rencontrer des étrangers enfermés en vue de leur expulsion. Depuis la « loi Collomb », ils risquent 90 jours de rétention, au lieu de 45. « C’est mentalement qu’il faut tenir », disent-ils. Beaucoup seront finalement libérés. Reportage.

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En le voyant traverser la cour, avec ses godillots et sa combinaison de travail à bandes fluo, on se dit qu’il vient couler du béton ou réparer les barbelés. Drissa* entre finalement dans le bâtiment du fond, celui des chambres et douches. Pour la plomberie peut-être ?

Une heure plus tard, assis sur le matelas d’un lit superposé, ce Malien de 38 ans, dont 15 passés en France, est abasourdi. Sa tenue d’ouvrier est repliée dans « sa » nouvelle penderie. Vide. « Ils m’ont arrêté sur le chemin du travail alors que j’allais au garage », souffle-t-il.

Drissa n’est pas le seul à avoir été ainsi projeté entre ces murs de brique. Mamoudou lui aussi a été interpellé « en sortant du bus » alors qu’il allait « prendre le train de 7 heures pour le boulot ». Idem pour cet Haïtien, au milieu de la cour : « J’étais en train de faire l’enduit sur le chantier, ils m’ont attrapé. » Ou encore Suren, un Sri Lankais contrôlé dans une station du RER : « J’ai montré mon passe Navigo mais ils ont demandé les papiers. »

Abdoulaye, ivoirien, « en France depuis 2011 », en rétention « depuis cinq jours » quand on le rencontre. Abdoulaye, ivoirien, « en France depuis 2011 », en rétention « depuis cinq jours » quand on le rencontre.

Au centre de rétention administrative (CRA), Drissa est juste le dernier arrivé, sans un bagage, sans même son téléphone, confisqué lors de la « fouille » comme tous les appareils dotés d’une caméra. S’il a suffisamment d’argent, il pourra s’en racheter un, sommaire, au bureau tenu par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (sous tutelle du ministère de l’intérieur), qui n’intègre plus grand monde à ce stade mais distribue des cigarettes et doit s’occuper de récupérer les salaires auprès des employeurs.

« C’est vrai que je n’ai jamais eu de papiers, admet le Malien, qui dit bosser au noir depuis une dizaine d’années, faute de patron prêt à le déclarer. J’ai déjà fait une demande de titre de séjour “travail” mais elle a été refusée. »

Désormais visé par une « obligation de quitter le territoire français » (OQTF) signée par un préfet, le voilà enfermé au Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne), à deux pas de l’aéroport Charles-de-Gaulle, l’un des plus gros centres de rétention administrative de France, soit 240 places réparties entre le CRA 3 (réservé aux hommes) et le CRA 2 (doté d’une zone pour les femmes et familles avec enfants), sous les caméras panoptiques de la police aux frontières (PAF).

Tous « ont vocation à être éloignés », comme dirait le ministère de l’intérieur, dans l’une de ces litotes dont il a le secret. C’est-à-dire expulsés.

À l’intérieur du CRA du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne). À l’intérieur du CRA du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne).

En réalité, sur l’ensemble des CRA métropolitains, moins de la moitié des retenus le sont effectivement (40 % en 2017 environ), en particulier parce que l’administration doit obtenir au préalable, auprès des pays d’origine, qu’ils reconnaissent leurs ressortissants et fournissent des « laissez-passer ».

Or nombre de consulats peinent ou rechignent à en délivrer, comme ceux du Maroc, de l’Algérie, du Mali, de la Guinée ou encore de la Côte d’Ivoire, au point qu’un ambassadeur spécial a été nommé par Emmanuel Macron, à la fin 2017, pour leur mettre diplomatiquement la pression.

Rejoint dans sa nouvelle chambre par un compatriote, Drissa écarquille soudain les yeux et répète, incrédule : « Ça fait déjà deux mois que t’es ici ?! »

Depuis le 1er janvier, la durée de rétention autorisée est en effet passée de 45 à 90 jours, soit un doublement de l’enfermement dont peuvent « jouer » les préfets (sous le contrôle des juges qui valident les prolongations par tranches, après 2 jours de présence, 30, 45, puis 60). Passé 90 jours, c’est fini : la PAF est obligée d’ouvrir ses grilles.

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Dénoncée par toutes les associations de défense des droits des étrangers, cette réforme, mijotée par Gérard Collomb en 2018 dans sa loi « asile et immigration », est censée permettre de récupérer davantage de laissez-passer, et donc de doper le taux de renvois effectifs aux pays.

À 25 ans, Nguipinidji fait ainsi partie des tout premiers étrangers en France à subir trois mois de rétention. « Je suis le plus ancien ici, j’en suis à 87 jours ! lance ce Centrafricain quand on le croise. Et c’est dur. »

Si les CRA ne sont pas des prisons, ils s’en rapprochent – bien que le séjour irrégulier en France ne constitue plus un délit depuis des années. Les nuances ? Des associations sous contrat (la Cimade au Mesnil-Amelot) disposent de bureaux où chacun peut théoriquement préparer ses recours, contester la régularité de son placement, de son futur éloignement, avec à la clef, sur décision des juges, quelques libérations.

Les visites sont en principe autorisées dans des box dédiés, ainsi que les allers et venues dans la cour, où sont scellés deux Baby-foot, un allume-cigare en panne, un Publiphone (qui permet de recevoir des appels mais pas d’en passer) ou encore une aire minimaliste de jeux pour enfants.

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En réalité, après avoir visité quatre centres en 2018, dont celui du Mesnil-Amelot, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté Adeline Hazan, autorité administrative indépendante, a récemment pointé des conditions d’hébergement dans les CRA « déplorables », un accès aux soins « grandement insuffisant » malgré la présence d’unités médicales, des actes médicaux pratiqués « dans des conditions de fortune », des « activités indigentes », le tout amplifié par des effectifs policiers « incomplets ».

« Y a des problèmes de nourriture, s’indigne aussi Nguipinidji, débarqué dans l’Hexagone à 13 ans par le biais du regroupement familial. Je pesais 75 kilos en entrant, j’en fais 62. » Plus d’eau chaude dans son bâtiment, des punaises dans d’autres… Avec tous ces avions dans l’air, « c’est surtout mentalement qu’il faut tenir ». « En détention, au moins, ma juge me donnait des permissions ! », regrette-t-il.

Car Nguipinidji a passé plusieurs années en prison avant d’écoper, à quelques semaines de sa sortie, d’une interdiction du territoire français, dégainée in extremis par le préfet. Dans ces cas-là, une escorte attend à la sortie de la prison, direction le CRA.

En l’occurrence, à quoi bon ? En trois mois ici, le jeune homme n’aura pas été présenté une seule fois à son consulat, qui n’a jamais proposé de rendez-vous, empêchant toute délivrance de « laissez-passer » – un classique pour la Centrafrique, pays en proie aux milices et qui vient de signer son huitième accord de paix en six ans.

« Il a pourtant été maintenu en rétention », dénonce la Cimade, qui rappelle qu’en l’absence de perspective réelle de renvoi, les juges peuvent refuser les prolongations. À quatre reprises, ils ont tamponné, forçant Nguipinidji à boire la coupe jusqu’à la lie.

Automatiquement libéré par la PAF le vendredi 19 avril, le Centrafricain s’en est retourné chez sa mère, les poings serrés, soixante kilomètres plus loin.

Nguipinidji, ressortissant de la République centrafricaine, arrivé en France à 13 ans. Nguipinidji, ressortissant de la République centrafricaine, arrivé en France à 13 ans.

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Après des années de batailles (chroniquées ici et  par ma collègue Carine Fouteau), les journalistes ont obtenu en 2016 le droit de visiter les centres de rétention administrative grâce à un décret signé de Bernard Cazeneuve. Nous pouvons le faire seuls, en déposant une demande à l’avance, ou sur les pas de parlementaires, qui ont le loisir de se présenter à l’improviste.

Toutefois, la préfecture de Seine-et-Marne m’a imposé plusieurs mois d’attente, d'abord sans réponse, puis affirmant qu’une « visite de journalistes [semblait] difficilement envisageable sur un plan matériel », « le taux d'occupation du centre du Mesnil-Amelot étant actuellement élevé – plus de 90 % en moyenne – sollicitant fortement les personnels ».

Après que Mediapart a fini par évoquer un recours en justice, il se trouve que nous sommes rapidement tombés d’accord sur une date. Le reportage a pu ainsi se dérouler le 16 avril dernier, sur toute la journée, en présence ponctuellement d'une salariée de la Cimade et en permanence de policiers (pour des motifs de sécurité selon la direction), qui sont toutefois restés à distance pendant la plupart des interviews.

Les prénoms avec * ont été modifiés.