De Ricœur à Taguieff: la mémoire, l’histoire et les oublis de Macron

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Assistant du philosophe Paul Ricœur lors de l’écriture de La mémoire, l’histoire, l’oubli, le président de la République semble avoir oublié les leçons de ce livre de référence. Car la « réinvention » qu’il n’en finit pas de promettre ressemble de plus en plus à une crispation identitaire.

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« Emmanuel Macron à qui je dois une critique pertinente de l’écriture et la mise en forme de l’appareil critique de cet ouvrage. » C’est sur cette phrase écrite par Paul Ricœur dans l’avertissement de son maître-ouvrage, La mémoire, l’histoire, l’oubli, que le président de la République a fondé une grande partie de son image d’intellectuel de la politique. Au-delà des petites polémiques sur son rôle exact d’assistant auprès du philosophe, il est intéressant de rouvrir ce livre à la lumière des controverses actuelles sur la mémoire coloniale et esclavagiste.

Controverses relancées récemment par le chef de l’État, qui a profité d’une allocution consacrée à l’après-pandémie pour glisser que « la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire » et « ne déboulonnera pas de statue ». Même s’il y est peu question de monuments, cet ouvrage de philosophie, paru il y a tout juste vingt ans aux éditions du Seuil, constitue une référence pour penser notre rapport au passé, individuel comme collectif. Le livre est écrit dans un moment où, avec notamment la disparition des derniers survivants de la Shoah, la question du « devoir de mémoire » et du statut à accorder à la parole des témoins se situe sur le devant de la scène.

Paul Ricœur veut ainsi proposer une réponse « aux troubles (suscités) par l’inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire – et d’oubli. L’idée d’une politique de la juste mémoire est à cet égard un de (s)es thèmes civiques avoués ». Si on ose résumer un livre de près de 700 pages et une pensée aussi complexe d’une phrase, on pourrait dire que contre le « devoir de mémoire », le philosophe plaide pour un « travail de mémoire » qui n’est pas sans lien avec le « travail de deuil » et peut permettre d’aboutir à une forme de « pardon difficile », mais nécessaire, car « une société ne peut indéfiniment être en colère avec elle-même ».

Emmanuel Macron à Buenos Aires (Argentine), en novembre 2018. © AFP Emmanuel Macron à Buenos Aires (Argentine), en novembre 2018. © AFP

De cet ouvrage auquel a collaboré le jeune Emmanuel Macron, le président de la République qu’il est devenu semble avoir oublié certains pans. Il retient certes de Ricœur le constat et l’exigence à la fois d’une dialectique et d’une coupure épistémologique entre l’histoire et la mémoire. Ces deux registres de rappel du passé ne cessent certes de se frôler, mais ils demeurent irréductibles l’un à l’autre. Ainsi que l’écrit le philosophe, « l’histoire peut élargir, compléter, corriger, voire réfuter le témoignage de la mémoire sur le passé, elle ne saurait l’abolir ». Et inversement, la visée de « fidélité » de la mémoire ne peut être confondue avec le projet de « vérité » de l’histoire.

Le chef de l’État se souvient sans doute aussi que, selon Ricœur, « la prose politique commence où cesse la vengeance, sous peine que l’histoire reste enfermée dans la mortelle alternance entre la haine éternelle et la mémoire oublieuse ». Cette idée forte d’une parole politique qui s’intercalerait ainsi, sous le regard de l’histoire, entre des mémoires irréconciliables ou des oublis impardonnables, peut expliquer ses gestes importants sur l’Algérie, que ce soit la responsabilité de l’État français dans l’assassinat de Maurice Audin ou la reconnaissance des crimes contre l’humanité commis pendant la colonisation, même si l’accès aux archives ne suit pas les annonces.

Persuadé, comme il l’avait confié de retour d’un déplacement à Jérusalem en janvier dernier, que « la guerre d’Algérie, c’est ce qui fait la Ve République » et que la France « ne peut pas » se permettre « de ne pas revisiter cette mémoire », Emmanuel Macron avait d’ailleurs regretté que seuls les historiens se soient penchés sur le sujet. « On n’en a pas parlé, on a écrasé. […] Il n’y a pas eu un travail politique mémoriel. »

Cette même idée peut aussi expliquer, à l’inverse, les faux pas du président de la République au moment de la commémoration du centenaire de l’armistice, lorsqu’il avait jugé « légitime » de rendre hommage aux huit maréchaux de la Grande Guerre, dont Pétain, au nom de l’histoire de 1914-1918, mais en sous-estimant la façon dont une histoire peut être recouverte par une autre, en l’occurrence celle de Vichy. Face à la polémique suscitée par ses propos, il s’était défendu en indiquant n’avoir rien fait d’autre qu’énoncer « la vérité historique ».

Mais pour beaucoup d’historiens, le chef de l’État s’était tout simplement trompé de registre. « Il ne revient pas aux hommes politiques d’écrire l’histoire ni de la commenter, soulignait alors le président de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Christophe Prochasson, ancien recteur et conseiller de François Hollande pour l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche. Il leur revient de s’emparer de l’histoire pour construire la mémoire nationale. »

De la même façon, en prévenant que « la République ne déboulonnera pas de statue » au motif fallacieux que cela reviendrait à effacer l’histoire, alors qu’il y a sans doute des statues à déboulonner, d’autres à contextualiser, d’autres encore à préserver, Emmanuel Macron néglige le fait que l’histoire ne doit pas se lire seulement comme un moment figé dans le passé, mais comme un palimpseste constitué de multiples couches qui le font vivre jusqu’à la période présente.

Cela signifie à la fois qu’on ne peut juger les traces du passé avec les seules lunettes du présent et qu’on ne peut pas non plus refuser de saisir comment le présent imprègne le passé – et notamment les monuments qui nous en restent. La principale leçon de Paul Ricœur, qu’oublie aujourd’hui Emmanuel Macron, est alors qu’en dépit de méthodologie et d’objectifs hétérogènes, en dépit d’un rapport de concurrence et de confrontation entre l’intention de vérité de l’histoire et la prétention de fidélité de la mémoire, mémoire et histoire empruntent un chemin commun mené par un « sens de la justice ».

Ainsi que l’écrit le philosophe, il est donc « un privilège qui ne saurait être refusé à l’histoire, celui non seulement d’étendre la mémoire collective au-delà de tout souvenir effectif, mais de corriger, de critiquer, voire de démentir la mémoire d’une communauté déterminée, lorsqu’elle se replie ou se referme sur ses souffrances propres au point de se rendre aveugle et sourde aux souffrances des autres communautés ».

Emmanuel Macron, devenu président de la République, semble n’entendre cette phrase que comme une injonction faite au politique de stopper la concurrence infinie et dangereuse des mémoires et des victimes, voire comme un refus adressé aux communautés qui composent la République française de considérer leur volonté de bousculer la mémoire républicaine et nationale comme autre chose qu’une forme de repli.

Or cette assertion de Paul Ricœur se conclut pourtant sur l’exigence d’une mémoire « heureuse », qui ne saurait être qu’une mémoire « équitable ». Celle-ci suppose, pour le dire comme le philosophe Tzvetan Todorov dans son livre consacré aux « abus de la mémoire » (Éditions Arléa, 1998), contemporain de La mémoire, l’histoire, l’oubli, d’éviter à la fois la « sacralisation » d’une mémoire particulière ou la « banalisation » de celle-ci, mais aussi l’hégémonie d’une mémoire sur toutes les autres.

Cette exigence d’une mémoire « équitable » et « apaisée » est donc incompatible avec le refus de réfléchir aux « lieux de mémoire » français tels qu’ils existent aujourd’hui. Refus qu’Emmanuel Macron a officiellement énoncé lors de sa dernière allocution, choisissant de s’emparer de ce sujet plutôt que d’aborder celui, autrement périlleux, des violences policières, pourtant au cœur des manifestations qui ont suivi le meurtre de George Floyd aux États-Unis.

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