Harcèlement sexuel et moral: des ouvrières du champagne vivent la double peine

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Alors qu’elles ont obtenu gain de cause au tribunal après avoir dénoncé un harcèlement sexuel et moral, des ouvrières des maisons de champagne Krug et Veuve Clicquot paient le prix fort pour avoir parlé. Leurs harceleurs, adhérents de la CGT, ont par ailleurs toujours le soutien de leur syndicat.

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«C’est une histoire de fou, on a gagné partout, sauf dans notre entreprise !, témoigne Sarah*, qui a choisi un prénom d’emprunt pour ne pas s’exposer davantage aux éventuelles représailles. On lance l’alerte, mais à la fin, personne ne nous protège. » Les trois victimes de harcèlement sexuel et moral, au sein des maisons de champagne Krug et Veuve Clicquot, possédées par la société Moët & Chandon du groupe LVMH, ont dénoncé, porté plainte et gagné au tribunal contre leurs harceleurs… mais peuvent amèrement regretter d’avoir parlé, au regard des conséquences sur leur vie professionnelle. Au lieu de défendre ces victimes, la CGT, puissante dans les maisons de champagne du groupe LVMH, s’est rangée du côté des harceleurs, adhérents de son syndicat.

Une parcelle appartenant à Moët & Chandon à Hautvillers (Marne). © Reuters Une parcelle appartenant à Moët & Chandon à Hautvillers (Marne). © Reuters

L’affaire éclate en 2013. Sarah, alors en CDD comme ouvrière caviste chez Krug, envoie un courrier pour se plaindre des agissements sexistes qu’elle subit continuellement de la part de l’un de ses collègues. Deux autres salariées, également visées par cet homme, sont de plus en plus fragiles psychologiquement, ce qui pousse Sarah à prendre la plume malgré sa peur de « perdre son emploi ».

Les faits, confirmés par un jugement en première instance et en appel à Reims en 2015 et 2016, sont graves. À l’une, l’homme distribue du « ma douce », « ma chérie » à longueur de temps, propose des relations sexuelles en échange de « plus de contrats en CDD », la bloque contre un mur pour obtenir un baiser. À l’autre, il propose de descendre en cave pour « faire des choses », insiste lourdement et à plusieurs reprises pour « lui donner du plaisir comme elle n’en a jamais eu ». À une dernière, il suggère une « fellation » en récompense d’un changement de poste, se livre à des gestes à caractère sexuel, en étant « insistant » et « tactile », selon le compte rendu du jugement du tribunal correctionnel de Reims, en 2015.

Ce comportement, commis au vu et au su de tous, se déroule dans un climat par ailleurs délétère dans l’atelier du vignoble, qui va conduire à ce que deux autres hommes soient condamnés pour harcèlement moral à l’occasion du même procès, accusés par les trois femmes mentionnées ci-dessus et un salarié homme.

Fin 2013, l’inspection du travail a enquêté sur ces faits de harcèlement moral et en dresse un constat accablant. Dans un courrier adressé à l’entreprise le 17 décembre 2013, que Mediapart a pu consulter, il est question d’« intimidation, menaces, dénigrement, mise à l’écart et faits physiques » et de pression pour « prendre son timbre » à la CGT : « Les victimes ont fait l’objet de faits relevant de harcèlement moral de la part de certains salariés sans que la direction ne mette en place les moyens réels et adaptés pour faire cesser ces faits. »

Les trois salariés condamnés sont membres de la CGT, les deux condamnés pour harcèlement moral ayant même des mandats, le premier comme élu au CHSCT de la maison Krug, le deuxième comme délégué syndical. Ce qui n’est pas tout à fait étranger au déroulé des faits. « Dans les maisons de champagne, la CGT est ultrapuissante, confie l’une des victimes. Quand on a commencé à dénoncer le harcèlement, la direction nous a dit qu’elle ne pouvait pas se permettre d’avoir 300 personnes dans la cour à manifester… »

Néanmoins, l’entreprise a réagi : sur les trois hommes condamnés, deux ont été licenciés, le troisième mis à pied pendant quinze jours. « L’entreprise n’a été à aucun moment condamnée par qui que ce soit dans cette affaire, se défend Cyrille Boutin, directeur des ressources humaines des maisons Veuve Clicquot et Krug au sein de la branche vins et spiritueux de LVMH. On a traité de manière juste et honorable les victimes comme les personnes incriminées. »

Selon l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), la grande majorité des femmes ayant dénoncé les violences sexuelles dont elles sont victimes perdent leur emploi. Pour ces ouvrières du champagne, la facture est effectivement salée : l’une, en CDI, a été déplacée « pour sa protection » dans une autre maison du groupe, sans jamais retrouver son poste d’origine, où l’un de ses harceleurs exerce toujours. Elle n’a pas souhaité répondre à nos questions, mais des sources en interne la disent « placardisée » au contrôle qualité.

La deuxième, sérieusement ébranlée et souffrant de dépression, se retrouve rapidement placée en arrêt longue maladie, avant de négocier un départ à la retraite anticipé. Elle n’a de fait jamais repris le travail après cet épisode.

La troisième, précaire en 2013, va se voir proposer des contrats jusqu’en 2015 dans un autre vignoble de Moët & Chandon, puis n’a plus été rappelée du tout et a perdu tout espoir de travailler dans le champagne : « C’est un tout petit monde, où tout se sait, on est vite repéré quand on a porté plainte pour harcèlement sexuel et ça dérange. Ma carrière est terminée. » Depuis, elle répond à des missions d’intérim, à des salaires bien inférieurs à ceux auxquels elle pouvait prétendre chez LVMH. « Embaucher ou pas en CDI, c’est notre droit », rétorque Cyrille Boutin.

Le quatrième salarié victime, un homme n’ayant pas subi le harcèlement sexuel, est toujours en CDI mais reste très affecté, selon plusieurs sources. Il n’a pas répondu aux questions de Mediapart.

Deux des auteurs sur trois ne sont plus dans l’entreprise, mais selon les victimes, Moët & Chandon a tardé à réagir. Le harceleur sexuel a bel et bien été licencié pour faute, mais près d’un an après les faits. Le deuxième, condamné à de la prison avec sursis pour harcèlement moral, élu CHSCT, a quitté l’entreprise à la même époque, licencié pour cause réelle et sérieuse, mais avec plusieurs dizaines de milliers d’euros d’indemnités en poche : « Pour se séparer de quelqu’un aussi vite en France, avec vingt ans d’ancienneté, il faut le faire moyennant finances », plaide la société.

Enfin le troisième, délégué syndical à l’époque des faits, a été mis à pied pendant quinze jours et compte toujours parmi les effectifs, malgré une peine de prison avec sursis confirmée en cour d’appel. C’est encore aujourd’hui l’un des délégués syndicaux de l’entreprise. « Le degré d’implication était différent, assure Cyrille Boutin. Il était déjà condamné au pénal, nous n’avons pas voulu lui appliquer la double peine en le licenciant. » « Double peine » qui a cependant été appliquée à l’un de ses acolytes, également condamné, puis licencié.

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Cette enquête a débuté il y a un mois. J’ai recueilli différents témoignages et documents autour de ces faits datant de plusieurs années. J’ai en retour interrogé à la fois LVMH en sollicitant le groupe et la société MHCS, Moët & Chandon Hennessy, qui gère la maison de champagne Krug mais aussi la Veuve Clicquot ou Ruinart. J’ai eu deux conversations téléphoniques avec le responsable des ressources humaines de MHCS, Cyrille Boutin, qui n’était pas à ce poste à l’époque des faits.

J’ai contacté à plusieurs reprises la CGT dans la société MHCS, par mail et par SMS, pour recueillir son avis sur cette affaire. J’ai finalement fait une demande à la fédération agroalimentaire et foresterie CGT sur la réponse au courrier mentionné dans ce papier. Philippe Martinez, destinataire de deux alertes sur le sujet, m’a répondu par téléphone lundi 22 octobre 2018.

L’un des prénoms a été modifié, et suivi d’un astérisque.

Je suis membre de la section CGT de Mediapart, vous pouvez retrouver ma déclaration d'intérêt ici : https://static.mediapart.fr/files/2018/03/12/mathilde-goanec-declaration-dinteret-1.pdf