Soupçons d'emploi fictif: la justice enquête sur l’ex-assistant du député Louis Aliot

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Selon nos informations, le parquet de Perpignan a ouvert une enquête préliminaire sur des soupçons d’emploi fictif visant Mohamed Bellebou, ancien assistant du député frontiste Louis Aliot.

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Selon nos informations, le parquet de Perpignan a ouvert mi-2017 une enquête préliminaire sur des soupçons d’emploi fictif visant l'ex-assistant du député frontiste Louis Aliot, Mohamed Bellebou. Contacté par Mediapart, celui-ci assure que son emploi était « réel ».

L’enquête a été ouverte après les élections législatives de 2017, à la suite d’un signalement fait au procureur de la République de Perpignan en mai 2017 et des révélations, jamais poursuivies sur le fond, de notre livre “Marine est au courant de tout”…, une enquête sur Marine Le Pen (publié avec notre confrère Mathias Destal). Les investigations ont été confiées à la police judiciaire de Montpellier, qui a procédé à une série d'auditions, notamment d'élus.

Louis Aliot et Mohamed Bellebou lors d'un tractage sur un marché. Louis Aliot et Mohamed Bellebou lors d'un tractage sur un marché.
Au cœur de l'enquête, l’ex-assistant de Louis Aliot, Mohamed Bellebou, 63 ans. Arrivé au Front national en 1997, cet élu municipal de Perpignan, fils de harki et à la tête de l'association France Harkis, est un fidèle parmi les fidèles du député frontiste. À Perpignan, où il n'est pas rare de le voir faire la tournée des cafés pour serrer des mains, il nous a été décrit à plusieurs reprises comme « l'homme à tout faire » du compagnon de Marine Le Pen. C'est lui qui avait par exemple déposé le recours en annulation de l’élection de Carole Delga, l'adversaire socialiste de Louis Aliot aux élections régionales 2015 en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées.

Le député le considère comme son « ami », et saluait, en 2014, un homme « efficace et courageux ». De son côté, Mohamed Bellebou présente l'élu comme « un ami, un frère », nous avait-il expliqué. 

Le sexagénaire a enchaîné plusieurs contrats. Entre juin 2013 et janvier 2014, pendant la campagne municipale à Perpignan, Mohamed Bellebou a été employé par la société Imprimatur, l’un des imprimeurs réguliers de l'ex-Front national. En mars 2014, il est élu conseiller municipal sur la liste de Louis Aliot. Quelque temps après, les sommes engagées pour le payer, soit quelque 42 300 euros, ont été remboursées par l’État au titre des comptes de campagne.

« Pour la campagne, Louis Aliot m'a demandé effectivement…, confirme à Mediapart Jean-Philippe Tauran, dirigeant d'Imprimatur et prestataire de longue date des campagnes frontistes. Il avait besoin de quelqu’un sur le terrain. Il m’a proposé cette personne, que je ne connaissais pas plus que ça, pour la période qui correspondait à la période électorale, pour la diffusion des tracts et l’affichage. » L'imprimeur parle d'une « nécessité », mais refuse d'en dire davantage. « Je l’ai fait – fallait le faire ou pas le faire –, je l’ai fait, c’est fait, c’est fait, c’est une histoire un peu ancienne maintenant, et ça ne m’intéresse pas de la commenter. »

Jean-Philippe Tauran ne fait que redire ce qu'il nous avait déjà indiqué, dans le cadre de notre livre, en décembre 2016. « On l’avait embauché pour de l’affichage et du tractage, sur demande de M. Aliot », avait-il alors justifié – des propos qui n'ont jamais été poursuivis. L'imprimeur évoquait un « coup de pouce », « parce qu’il y avait une élection un peu importante » : « Il me dit qu’il a besoin de quelqu’un pour tout un ensemble de démarches, le boîtage, le tractage, l’affichage. Il me dit qu’il connaît quelqu’un. Je me doute que c’est quelqu’un de proche mais je sais pas qui c’est. Au début, je ne savais pas qu’il allait être candidat ce gars-là. »

Mohamed Bellebou (2e en partant de la gauche) entouré de Louis Aliot et Marine Le Pen, en septembre 2015. Mohamed Bellebou (2e en partant de la gauche) entouré de Louis Aliot et Marine Le Pen, en septembre 2015.
Quatre mois après l'élection de Louis Aliot au Parlement européen, l'Europe a pris le relais. D'octobre 2014 jusqu'à février 2016 au moins (avec une interruption durant la campagne régionale), Mohamed Bellebou a été rémunéré 1 800 euros net par mois en tant qu’assistant local (c'est-à-dire basé en circonscription) de l'eurodéputé. Indemnités comprises, il a perçu près de 22 800 euros net.

Son contrat avec le Parlement européen, consulté par Mediapart, prévoyait plusieurs missions, de l'« organisation de l’agenda du député » à « la gestion des appels téléphoniques, des courriels et du courrier », en passant par la « préparation/traduction de documents et de rapports » ou la « gestion du site internet » de l'élu.

Des échanges de mails, que Mediapart a pu consulter, donnent un éclairage nouveau. Le 26 février 2016, au moment où le Parlement européen et la justice française se penchent sur le travail des assistants du Front national, Louis Aliot envoie un courriel à son collaborateur pour le mettre en garde : « Quand les services de l’Europe vont te demander de détailler ta mission auprès de moi… les pages Facebook ne joueront pas en ta faveur… » « Même si tu t'a quittés [comprendre : tu t'acquittais – ndlr] de toutes les missions que je te confies [sic] dans le cadre de notre activité politique parlementaire (dont la tenue de la permanence) », prend soin de préciser le député dans son message, prudent. « Bref, consacre le temps nécessaire, pour lequel tu bénéficies d'un contrat. Et surtout garde les traces de ce travail », conclut Louis Aliot.

Le 9 mars, nouveau mail du député à son assistant : « Il faudrait que tu te bouges et pas seulement à gérer mes affaires parlementaires sur notre département et tenir la permanence… », écrit-il en évoquant la préparation d'une « mobilisation » pour le 19 mars, date des accords d'Évian. Mohamed Bellebou a en effet tendance à passer ses journées sur Facebook, sur lequel il poste des messages publics de manière compulsive et pas forcément en lien avec sa mission officielle.

Quelles mesures Louis Aliot a prises après ces mises en garde adressées à son collaborateur ? Contacté par Mediapart, le député n'a pas répondu à nos questions (lire notre « boîte noire »). Il s'est contenté de rétorquer qu'une « instruction [était] en cours sur le vol d’un mail dans [sa] boîte ».

Questionné en janvier 2017 dans le cadre de notre livre déjà, l'élu n'avait pas souhaité nous éclairer sur les prérogatives exactes de son assistant. Il avait alors déposé plainte, ainsi que son collaborateur, pour « violation du secret des correspondances, recel, intrusion et maintien frauduleux dans un système automatisé de données à caractère personnel ». Les informations publiées ici participent pourtant d'un débat d'intérêt général sur une enquête en cours concernant l'utilisation de l'argent public par l'un des principaux partis politiques. Il est donc légitime pour Mediapart d'en faire état. 

De son côté, Mohamed Bellebou affirme à Mediapart que l'enquête le visant « fera chou blanc » et réfute tout « emploi fictif » : « Il y a eu un emploi réel. Sauf que j’ai été traîné dans la boue, pour des problèmes de règlements de comptes politiques », explique-t-il.

S'agissant de son travail auprès d'Imprimatur, s'il ne conteste pas nos chiffres, il dit avoir été recruté par l'imprimeur non pas à la demande de Louis Aliot, mais « par une recherche d'emploi » : « En 2010, je n'avais plus de travail à ma sortie de prison – j'ai fait cent jours d'incarcération – et j’ai recherché du travail. Quand vous êtes volontaire et participatif, eh bien, on arrive à vous tendre la main. » Il affirme que son « contrat est justifié avec les travaux, tout ce qui a été fait, au travers de création de journaux, d’affiches, de maquettes, mise en place d’affichage, les livraisons, pour le compte de… Imprimatur, c’est ça, je crois ? Si mes souvenirs sont bons, la société d’imprimerie ? » « Je n'ai pas le droit de travailler et de me présenter à une élection ? », interroge-t-il, en assurant avoir fait campagne « après 18 heures », « pas dans la journée ».

Il estime aussi avoir honoré son contrat avec le Parlement européen : « En tant qu’assistant parlementaire européen, vous ne pensez pas que j'étais ici six jours sur sept ? Qui n’est pas sur Facebook pendant ses heures de travail ? » Concernant les mises en garde de son député, il élude : « Cette discussion, elle sort d’où ? Vous avez eu ces éléments d’où ? », répète-t-il. « Et là faudra en toute impartialité chérie jolie dire et déclarer d'où te viennent les éléments », nous écrit-il ensuite par SMS.

Louis Aliot et Marine Le Pen à l'Assemblée nationale, le 12 juillet 2017. © Reuters Louis Aliot et Marine Le Pen à l'Assemblée nationale, le 12 juillet 2017. © Reuters
Questionné en janvier 2017, l'ancien assistant se disait « pas du tout inquiet ». « Les infos pourries que vous avez sont pourris [sic]. Dès demain une procédure sera engagée contre vous… Le moindre écrit à mon encontre me concernant ainsi que sur mes idées de défense des rapatriés harkis (...) m'emmèneront aussi à avoir un droit de réponse », prévenait-il. « Ce n’est pas parce que je suis beaucoup sur Facebook que je ne fais pas mon travail. Je défie quiconque de prouver le contraire, je travaillais de seize à dix-huit heures par jour, samedi et dimanche compris. »

Mohamed Bellebou a déjà eu affaire à la justice. En 2010, il avait été condamné à une peine de deux ans de prison ferme – réduite à trois mois en appel – après avoir séquestré l’ancien sénateur PS, Jean-Pierre Bel, sous la menace d’un engin explosif factice. « J'ai défendu la cause des harkis face à un allergique [aux] harkis », s'était-il justifié auprès de nous.

D’autres cas que celui de Mohamed Bellebou sont actuellement examinés dans une autre enquête judiciaire, ouverte par le parquet de Paris en mars 2015. La justice française se penche sur des soupçons d'emplois fictifs visant une vingtaine d'assistants d'eurodéputés du Rassemblement national. Une information judiciaire a été ouverte en décembre 2016, quinze personnes sont aujourd'hui mises en examen dans ce dossier. Parallèlement, l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) a été saisi pour travailler sur les cas de 29 assistants de 23 eurodéputés frontistes. En mars 2017, à la suite d’un signalement d'une élue FN au parquet, deux enquêtes judiciaires avaient également été ouvertes concernant des assistants d'autres partis, parmi lesquels le MoDem ou La France insoumise.

Mis examen pour « abus de confiance » dans l'affaire des assistants parlementaires européens, Louis Aliot est convoqué par les juges le 25 octobre, d'après ChallengesDéputé des Pyrénées-Orientales depuis juin 2017 et membre du bureau exécutif du Rassemblement national, l'élu figure parmi les favoris pour conduire la liste de son parti aux élections européennes de mai prochain. Il brigue également la mairie de Perpignan, où il est implanté depuis 2002.

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Le dirigeant d’Imprimatur, Jean-Philippe Tauran, et Mohamed Bellebou ont été joints par Mediapart les 23 et 24 octobre. Sollicité à plusieurs reprises, Louis Aliot n’a pas souhaité répondre à nos questions. Il a dénoncé une « animosité à l’égard de Mohamed [Bellebou] » et des règlements de comptes locaux pour « des histoires personnelles ». Tous trois avaient déjà été sollicités fin 2016-début 2017 dans le cadre de notre livre.