A Montpellier, la police a tiré au fusil à pompe avec des munitions en plastique

Lors d’échauffourées ayant eu lieu durant l’acte IX des gilets jaunes, le samedi 12 janvier à Montpellier, la brigade de recherche et d’intervention (BRI), une unité spécialisée de la police, a tiré au fusil à pompe des munitions en plastique, dites « bean bags », sur des manifestants.

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C'est une étape de plus dans l'escalade de la répression policière face aux gilets jaunes. Lors d’échauffourées ayant eu lieu durant l’acte IX des gilets jaunes, le samedi 12 janvier à Montpellier, la brigade de recherche et d’intervention (BRI), une unité spécialisée de la police, a tiré au fusil à pompe des munitions en plastique, dites « bean bags », sur des manifestants.

Capture d'écran d'une vidéo filmée par un commerçant à Montpellier, le 12 janvier 2019. L'agent de la BRI armé d'un fusil à pompe apparaît en pantalon de treillis à droite. © DR

C’est le site Montpellier Poing Info qui s’est le premier interrogé sur une vidéo filmée par un commerçant montpelliérain, montrant la présence dans le centre-ville, au milieu de policiers en civil de la brigade anticriminalité (Bac), d’un agent casqué en treillis portant un fusil à pompe, sans brassard de police. Le site a également publié des photos d’une cartouche verte de calibre 12 de marque Fiocchi recueillie par un manifestant ce jour-là et retranscrit le témoignage d'un manifestant ayant vu le fusil à pompe. « Des policiers “d’élite” se sont-ils servis d’un fusil à pompe contre des manifestants le samedi 12 janvier à Montpellier lors de l’acte IX des gilets jaunes ? », demande Jules Panetier, rédacteur au Poing et militant anticapitaliste, le 23 janvier sur la page Facebook du journal local.

Contacté, le Sicop (Service d'information et de communication de la police nationale) confirme l’information. Selon la police nationale, deux fusils à pompe de marque américaine Kel-Tec ont bien été engagés sur la manifestation des gilets jaunes le 12 janvier par la BRI de Montpellier, « qui a cette arme en dotation collective ». Et une vingtaine de tirs ont eu lieu « a priori lors de violences contre les policiers de la Bac et de la BRI », sans que l’on ne sache si des personnes ont été blessées. Aucune interpellation n’a eu lieu, selon la police nationale.

Il s’agit d’une première depuis le début du mouvement des gilets jaunes, marquant une escalade inquiétante dans sa répression par les forces de l'ordre. Cette arme et ces munitions, dont seules les unités spéciales de la police (comme le Raid et les BRI) sont équipées, sont habituellement réservées à des interventions contre le grand banditisme ou des opérations antiterroristes. « C’est a priori une arme et une munition plutôt utilisées pour maîtriser un individu très violent sur une scène d’une grande violence », explique le Sicop.

Dépendant de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), les BRI ne sont pas spécialisées dans le maintien de l’ordre. Mais elles ont été appelées en renfort, comme d’autres unités spéciales, depuis le début du mouvement des gilets jaunes, notamment pour effectuer des interpellations. Il s’agit d’unités qui peuvent à la fois réaliser des actes d’enquête judiciaire (du type surveillances) et des interventions spéciales, lors de prises d’otage par exemple.

Fusil à pompe vendu sur le site du fabricant américain Kel-Tec. © DR

En quoi la manifestation du 12 janvier à Montpellier justifiait-elle l'utilisation de fusils à pompe ? Les vidéos tournées par un commerçant rue de l’Aiguillerie, où apparaît un agent doté du fusil à pompe, montrent des échanges de projectiles entre des policiers et des manifestants, pour certains équipés de gilets jaunes. D’un côté, des jets de bâtons et d’un cocktail Molotov, de l’autre des policiers qui tirent au flashball. Le niveau de violence côté manifestants ne dépasse donc pas, a priori, ce que l’on a pu voir lors de précédents rassemblements, notamment à Paris. Pourquoi la BRI a-t-elle alors fait usage du fusil à pompe ? « Ils l’ont utilisée, car ils l’ont en dotation », nous répond le Sicop. Ce qui montre le danger de recourir lors de mouvements sociaux à des unités non spécialisées dans le maintien de l'ordre.

France Bleu Hérault indique de son côté : « La manifestation du samedi 12 janvier a réuni environ un millier de gilets jaunes. Un itinéraire déclaré, mais aussi mieux organisé que les fois précédentes : une poignée de manifestants a assuré un cordon de sécurité. » Le site précise que « le climat s'est tendu en début de soirée devant la préfecture de l'Hérault où quelques gilets jaunes se sont retrouvés. Des poubelles ont été incendiées et la police a dispersé des gaz lacrymogènes ». Là encore, des dégradations, mais rien d’insurrectionnel…

Photo des douilles trouvées le 12 janvier 2019 à Montpellier, prise par un militant montpelliérain au syndicat Sud étudiant. © DR

Léon*, 21 ans, cité par le journal Le Poing, nous décrit ainsi la manifestation : « Comme toutes les manifestations qui se sont mal déroulées, le rassemblement a commencé place de la Comédie puis s’est dirigé vers la préfecture où il a stagné. Il y a eu quelques jets de projectiles, des tirs de gaz lacrymogène, de flashball puis les CRS nous ont repoussés jusqu’à la place de la Comédie. » C’est alors qu’un autre manifestant lui a remis deux douilles vertes, ramassées dans une proche ruelle.

Paul*, 23 ans, également cité par Le Poing, a quant à lui aperçu en fin de manifestation « un civil en treillis sans brassard » équipé d’une arme et d’un casque qui l’ont intrigué, car « ils ne correspondaient pas à ceux de la Bac », nous explique-t-il. C’est plus tard, en voyant sur Facebook les images de l’agent en civil sur la vidéo ainsi que de la douille verte, qu’il a fait le rapprochement et compris qu’il s’agissait d’un fusil à pompe.

Photo des douilles trouvées le 12 janvier 2019 à Montpellier, prise par un militant montpelliérain au syndicat Sud étudiant. © DR

Quelle est la dangerosité de ces munitions ? Il s’agit de munitions de calibre 12, inférieur au diamètre des balles en caoutchouc tirées par les LBD 40, communément appelés flashballs. Ces munitions sont donc potentiellement plus pénétrantes. « C’est plus petit que les balles des LBD 40 [de diamètre 4 cm – ndlr], donc l’impact est traumatisant, mais c’est un filet granuleux donc c’est moins dur », répond le Sicop.

Sur le site de l’armurier italien Fiocchi, ces cartouches vertes, rangées dans la catégorie « less than lethal » réservée aux forces de l’ordre, peuvent contenir trois types de projectiles, en gomme ou en plastique, dont des « granulés de plastique »

La police nationale nous indique qu’à la suite de cette utilisation d’un fusil à pompe contre des manifestants, la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) a demandé le 18 janvier un retrait de cette arme sur les mouvements de gilets jaunes. Et ce « pour ne pas qu’il y ait de confusion [avec une arme à balles réelles – ndlr], car c’est une arme impressionnante ». L’Inspection générale de la police nationale a pour sa part été saisie d’une « évaluation sur les conditions d’usage de cette arme ». Il ne s’agit pas d’une enquête administrative, mais de préparer le nouveau « schéma national de l’ordre public », précise la police nationale.

Le premier ministre a en effet demandé début janvier au ministre de l’intérieur Christophe Castaner de procéder à une « actualisation du schéma national d'ordre public ». S’agit-il d’envisager l’usage de ces fusils à pompe en maintien de l’ordre, ce qui constituerait une évolution très inquiétante ? L’emploi en manifestation d’armes permettant de viser des personnes, comme les flashballs ou fusils à pompe, va à contre-courant d’une conception du maintien de l'ordre fondée, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en France, sur la mise à distance des protagonistes du conflit sans frapper les corps.  

Le 3 décembre, le syndicat de police Vigi Île-de-France, minoritaire et issu de la CGT Police, avait réclamé sur Twitter « une évolution de la doctrine d’emploi » avec « l’utilisation de gomme-cogne en calibre 12 ». « Ça serait une bonne chose d’en venir à ce genre de munitions avec des fusils à pompe, car c’est beaucoup plus petit et précis que le LBD, justifie François Chaillet, délégué du syndicat en charge des CRS. Ça ne traverse pas, ça ne fait que des bleus. » Plusieurs sources policières, spécialisées en maintien de l’ordre, se disent très surprises de l’utilisation de fusils à pompe à Montpellier. « Je suis très étonné, je n’ai jamais vu ça déployé sur le terrain », reconnaît également François Chaillet. 

Certaines unités de sécurité publique de la police nationale, comme les Bac, utilisaient dans les années 1990 des fusils à pompe avec des balles en caoutchouc de calibre 12, dites gomme-cogne, dans les quartiers populaires. Mais ces armes ont depuis été remplacées par les flashball.

Dans un entretien en 1999 avec le sociologue Laurent Bonelli, un commissaire, en poste dans un secteur sensible, décrivait ainsi son travail dans les cités : « [Les gardiens de la paix] utilisent des fusils à pompe. Les balles sont certes en caoutchouc, mais pour le policier, le principal geste est fait : braquer quelqu'un avec un fusil à pompe. Avant, ces armes collectives ne sortaient pas des armureries, ou alors, pour des missions très ponctuelles et encadrées. […] Cela vient des consignes de tenir le terrain à tout prix, même en sous-effectif. » Mouvement des gilets jaunes en 2019, mêmes causes, mêmes effets ?

Louise Fessard

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