France Reportage

Front contre Front, en Val-de-Marne

Dans le canton de Villeneuve-Saint- Georges, au sud de Paris, le candidat du Front national est arrivé en tête devant celui du Front de gauche, symptôme d'une ville ultra paupérisée, dans le fief départemental du Parti communiste.

Lénaïg Bredoux

25 mars 2011 à 18h43

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C'est une ville qui a «dégringolé». Le mot revient sans cesse. Villeneuve-Saint-Georges fut coquette sur les bords de Seine, au sud-est de la banlieue parisienne. Elle fut un bastion ouvrier, forgé dans les luttes des cheminots de la gare de triage, et s'est embourgeoisée au fil du siècle dernier, avec ses petits pavillons et ses boutiques du centre-ville. Une ville rouge, devenue rose pâle sous la houlette de l'ancien ministre radical, Roger-Gérard Schwarzenberg, et revenue aux communistes aux municipales de 2008. Une ville qui s'est profondément paupérisée, jusqu'à devenir une des plus pauvres du Val-de-Marne, un des deux départements encore gérés par le PCF.

«Dans les années 60 et 70, la ville était coquette. Il n'en reste rien. L'ancienne rue commerçante, la rue de Paris, est une des plus pourries... Pour acheter des fringues, il reste que Fabio Lucci (chaîne discount, ndlr)», raconte Julien, même pas 30 ans, militant NPA et Villeneuvois d'adoption.

Certains immeubles du centre ancien sont décrépis, laissés aux bons soins de marchands de sommeil. «Ici 400 familles», la plupart étrangères, selon la mairie, vivent dans des conditions totalement insalubres, dans des F2 payés 900 euros par mois. Ici, le chômage fait des ravages, plus de la moitié des foyers des 31.000 habitants ne sont pas imposables, d'après l'Insee.

Nathalie Dinner, au marché. © L.B.

Au premier tour des cantonales, seuls 31% des électeurs du canton Villeneuve centre ont voté. Ceux qui sont venus ont placé le Front national en tête avec près de 29% des suffrages, devant le Front de gauche avec 25,3% des voix. Le socialiste Laurent Dutheil, conseiller général sortant, n'arrive qu'en troisième position (22,5%), insuffisante pour accrocher le second tour, suivi par la droite (17,7%). Les «grands partis» sont balayés, pour un face-à-face Front contre Front.

Mercredi, c'est jour de marché à Villeneuve. Des chaussures à trois euros, des sacs à main à 20, des foulards à 10, des CD vierges, ou des robes longues en promotion. Seule présence politique, une poignée de militants communistes distribuent des tracts devant les halles couvertes: «Oubliez pas d'aller voter dimanche», répète Michel, retraité de 77 ans, dont plus de 40 au parti communiste.

Michel, au marché. © L.B.

Dans les allées du marché, au bistrot, la politique semble bien loin. Les discours sont parfois confus. Tout se mélange. Il y a ces deux Algériens, rencontrés devant les halles, qui sont en France depuis des décennies, qui n'ont pas le droit de vote – «c'est pas juste», dit l'un d'eux –, qui aiment bien les communistes, mais reprennent parfois les discours de l'extrême droite.

Exemple: «Villeneuve, c'était la meilleure banlieue française. Et maintenant, regardez, qui a fait ça? C'est les socialistes! Ils ont fait venir tous les étrangers, ils leur ont donné de l'argent. La nouvelle immigration, c'est pas des francophones. Maintenant c'est des gens venus ramasser l'argent, avec cinq ou six enfants.» Son ami abonde: «Les gens votent Front national parce qu'ils cherchent du concret. C'est pas parce qu'ils sont français et d'extrême droite, c'est des votes de sanction... D'ailleurs, sur les étrangers, faut être sévère. Il faut placer la discipline avant la liberté.»

«Les bûches grand Marnier»

Il y a aussi Béa, qui tient le bistrot Le baromètre, en face de la gare RER, de l'autre côté de la nationale 6 qui traverse la ville. Avec son drapeau français au-dessus du comptoir, elle vote FN, tutoie son candidat, mais aussi ses clients, en grande majorité étrangers. «Là, c'est des Cap-Verdiens, ils sont tous adorables.» Elle dit la même chose des Turcs, de l'Ivoirien «qu'était là y'a cinq minutes», et puis des Sénégalais... Enfin de tous, ou presque.

Bea. © L.B.

«Le problème c'est les jeunes qui sont français. Les racailles comme on dit... Les étrangers eux aussi disent que la France maintenant, c'est la merde», dit-elle, avec son accent chantant de Béziers. Elle enchaîne sur l'affaire Woerth, sur ses journées à rallonge, seule dans son bistrot, sans un jour de vacances, l'insécurité, la drogue. «Faut pas dire qu'on est raciste, faut arrêter avec ça. Des racistes, y'en a aussi chez les communistes, les socialistes...», dit-elle.

Villeneuve est parfois à n'y rien comprendre. «Cela fait 20 ans que VSG dégringole socialement et économiquement, et les gens en ont ras-le-bol», explique Philippe Lavadoux, vice-président de la section Modem de la ville. Le PCF, le PS, le reste de la droite, et même le FN, sont au moins d'accord là-dessus. Mais au-delà, tout s'emmêle.

Lavadoux, du Modem, finit aussi par dire qu'il trouve qu'il y a trop d'étrangers et/ou de pauvres à Villeneuve. «On accepte trop de monde. La mairie a trop fait de social... Moi, j'habite le quartier triage: avant y'avait une boucherie, un Penny Market. Il n'y a plus qu'Istanbul Market. Là les étiquettes sont écrites en turc, et en tout petit en français... Alors c'est pas compliqué de comprendre pourquoi les gens votent FN», dit-il.

Philippe Gaudin. © L.B.

Philippe Gaudin, candidat non carté soutenu par la droite et le centre, s'interroge aussi: «Comment voulez-vous qu'on ne vote pas FN à Villeneuve?» Il évoque les boucheries qui sont presque toutes halal, les boulangeries «où on trouve plus de babas au rhum, ni de bûche grand Marnier à Noël...» Pourquoi? «Ben, parce que la quasi-totalité des boulangers sont musulmans.»

Lui affirme que l'insécurité est plus un sentiment qu'une réalité. «C'est plutôt des incivilités multiples liées à des modes de vie.» C'est-à-dire? «Les familles africaines, elles mettent les poubelles sur les trottoirs, elles garent leur voiture n'importe où... Quand vous passez au marché, vous êtes pas à l'aise... Ils sont différents. Ils parlent beaucoup, ils font beaucoup de bruit.»

Le candidat socialiste, Laurent Dutheil, se garde bien de ce genre de propos. Mais amer, il ne reconnaît plus sa ville. «Cela fait 20 ans que je suis conseiller général, j'ai apporté 80 millions à la ville, et ça les gens le voient pas. Face à des propositions de raison, ils ne sont plus en capacité de les entendre, parce qu'ils n'en peuvent plus. Donc, on a un vote en faveur des extrêmes.»

Au premier tour, vu l'abstention, les deux seules forces à avoir mobilisé leurs électeurs sont en effet le FN et le Front de gauche. Le premier dispose d'une implantation ancienne sur la ville, même s'il n'a pas eu besoin de faire campagne pour engranger les voix. Juste du porte-à-porte, dit son candidat Dominique Joly. Hautain avec les journalistes, il joue le sûr de lui, convaincu de pouvoir l'emporter dimanche. En vrac, il évoque «l'immigration, le chômage, l'insécurité, la pollution», mais ne détaille rien. Sur l'immigration, il explique: «Si je répondais, je tomberais sous le coup de la loi. Avec la Halde, toutes ces instances, on peut plus parler librement.»

Nathalie Dinner, devant la mairie. © L.B.

Mais il devrait se heurter, pour cette fois du moins, à l'implantation du PCF, historique dans le Val-de-Marne, où il conserve un ancrage populaire, y compris dans les cités, via notamment les associations de quartier. Sur le marché, ou devant l'hôtel de ville, la candidate Nathalie Dinner, adjointe au maire, mais pas encartée communiste, est archi connue: elle a grandi dans la ville, et elle veut y rester. «C'est vrai, Villeneuve a été longtemps laissée à l'abandon. Mais c'est pas une fatalité. Le déclin, c'est aussi lié aux politiques menées. Villeneuve était un tremplin politique pour les élus, ils n'habitaient même pas la ville, comme Schwarzenberg», explique-t-elle.

Avec enthousiasme et chaleur, elle défend le bilan de la mairie, parle des projets de réhabilitation du centre-ville qui vont commencer: «Mais ça fait seulement trois ans qu'on est là, on part de très loin.» Nathalie Dinner en est convaincue: la seule solution, c'est être là, au quotidien, avec les habitants. «On n'a pas promis de grandes choses. Juste de se battre et d'être présents. Alors maintenant, faut se retrousser les manches.»

Lénaïg Bredoux


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