Coronavirus: les confinés du Crous

De nombreux étudiants ont choisi de rentrer chez leurs parents, d’autres n’en ont pas eu la possibilité ou ont choisi de ne pas le faire. Dans les résidences universitaires, seuls 25 à 40 % des étudiants sont restés. Et pour ceux-là, le confinement est difficile dans quelques mètres carrés exigus et oppressants.

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«C’est oppressant, 18 m². » À Dijon, le temps s’étire lentement dans la chambre du Crous de Laura, 18 ans, étudiante en L1 d’histoire. Le ménage s’y fait rare dans sa résidence. L’impression de vivre dans une résidence fantôme. Elle cohabite depuis la rentrée de septembre avec des crottes de souris dans les couloirs. La résidence n’est pas vraiment sécurisée non plus.

Mais à choisir, elle a préféré rester là plutôt que de retrouver ses parents et sa petite sœur dans une petite ville de Saône-et-Loire. Déjà, là-bas, la connexion Internet est capricieuse, impossible de bien travailler – et de se distraire – dans ces conditions. Et elle n’est pas sûre de pouvoir tenir plusieurs semaines « mentalement » dans ce huis clos familial. « Au début, ça allait mais ça commence à faire long, explique-t-elle au bout d’une semaine de confinement. Je suis toute seule, il n’y a pas un bruit, je n’ai aucun voisin, c’est un peu insupportable. » Elle sait qu’une étudiante avec un bébé est restée, elle entend quelques pleurs parfois.

En ces temps de confinement, les résidences universitaires restent ouvertes pour continuer d’abriter les étudiants qui n’ont pas pu ou désiré rentrer dans leur foyer familial. Entre 25 et 40 % d’étudiants sont encore présents dans les résidences du Crous, avec des disparités par régions et résidences, indique le Centre national des œuvres universitaires et scolaires, le Cnous.

Mais il faut pour ces étudiants isolés composer plus que jamais avec la solitude, les désordres psychologiques, supporter des conditions d’hygiène parfois douteuses, et jongler avec un budget restreint quand l’approvisionnement devient difficile.

En deuxième année de master de communication publique à Roubaix, dans le Nord, Justine est de ceux-là. Depuis septembre 2017, elle habite une chambre de 9 m² dans la résidence Crous de Mons-en-Barœul, à 8 kilomètres de son lieu d’études. Depuis plus d’une semaine, elle ne sort plus de son appartement qu’une ou deux fois par jour, pour se doucher ou aller aux toilettes.

Dans sa chambre, qui lui sert aussi de cuisine et de salon, elle a ajouté une étagère, un four et un micro-ondes. Pour ses quelques mètres encombrés, elle paye 207 euros. Justine est boursière échelon 0 bis, sa maigre bourse de 100 euros par mois lui suffit tout juste à se payer à manger. Son père, formateur en bâtiment à la Chambre des métiers et sa mère, infirmière en hôpital psychiatrique, paient son loyer et le reste.

La chambre de Justine. La chambre de Justine.

Dès les premières annonces gouvernementales, l’étudiante originaire de la Deûle a préféré rester chez elle contrairement à certains de ses voisins, dont le ballet des valises à roulettes a rythmé les premiers jours de son confinement. « Moi je ne peux pas me permettre de rentrer et de possiblement mettre en danger mes parents, peut-être que je suis porteur sain et que je ne le sais pas. Et puis mes parents sont divorcés, je ne voulais pas fâcher l’un ou l’autre en choisissant, alors je suis restée chez moi », explique la jeune femme. Cependant, depuis quelques jours, il est devenu presque impossible pour elle de travailler dans une chambre si petite qu’elle en devient vite angoissante.

Si toutefois l’envie lui prenait de sortir de son 9 m² pour aller dans les espaces communs, elle s’exposerait rapidement à une contagion. Les gestes barrières ne sont pas respectés par ses voisins de palier qui, selon ses dires, « s’en foutent complètement du coronavirus ». Elle estime aussi que l’état de propreté de sa résidence la met en danger, elle et ces mêmes voisins.

Justine raconte les machines à laver insuffisantes – deux pour toute la résidence –, les murs tachés, les rideaux de douche arrachés, les cafards qu’elle croise souvent dans sa chambre, qui infectent tout le bâtiment, les touffes de cheveux laissées dans les salles de bains communes, le sol sale, encore plus sale que d’habitude. « Le bâtiment est déjà dans un sale état mais, en plus, je crois que depuis le confinement, le ménage n’est plus fait. Plus personne ne passe, c’est sûr, puisque je croise les mêmes taches depuis une semaine. Et d’autres qui s’y ajoutent », souffle-t-elle avant de préciser : « En pleine crise sanitaire, c’est quand même le comble ! »

Ce sont les conditions de vie difficiles qui ont poussé Soufyane, 21 ans, à trouver un abri ailleurs. Il a tenté de tenir quelques jours dans sa chambre de 9 m2. Étudiant en L2 d’histoire à Rennes 2, il s’accommode en règle générale de la promiscuité. Sa vie tient dans cet espace où trônent un mini-réfrigérateur, son lit une place, son bureau et un coin douche/toilettes. La cuisine est commune à l’étage. En ce temps de confinement, l’étudiant a d’abord considéré que c’est « plaisant » car cela permet de croiser des personnes, sans avoir l’impression d’être seul au monde.

Le 16 mars, les étudiants ont reçu un message du Crous pour les inciter à quitter leurs chambres afin de vivre le confinement dans de meilleures conditions. Les plus précaires sont restés. Soufyane en fait partie. Lui a des relations familiales compliquées, il évite autant que possible de rentrer chez son père.

Investi dans l’organisation Solidaires étudiant.e.s, le jeune homme a lutté contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers et, à cette occasion, a noué des amitiés avec certains d’entre eux. Mais l’annonce de la fermeture de la cuisine de son étage le glace. « Cela signifie que plus d’étudiants vont se retrouver dans un espace restreint. Déjà, on n’a pas trop de confort mais là ça signifie qu’on doit faire des allers-retours entre étages. » Depuis, elle a rouvert.

Il constate aussi que le nettoyage habituel n’est pas assuré et que les résidents doivent assumer cette charge. « C’est normal que le personnel de ménage ne travaille pas, nous on continue de payer le loyer et on nous demande de faire un travail gratuit qui est d’habitude rémunéré. » Le personnel habitué à garder la résidence n’est plus aussi présent, relève encore Soufyane. Il se sent « abandonné car les informations arrivent au compte-gouttes ». Après deux jours de confinement strict, il fourre quelques vêtements, sa nourriture et quelques livres, il s’échappe pour aller vivre dans une colocation avec des amis, « comme si je partais une semaine en voyage ». Le séjour devrait durer plus longtemps…

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*Le prénom a été modifié. Les membres du collectif Solidarité Continuité Alimentaire Bordeaux ont souhaité rester anonymes et s'exprimer au nom de leur collectif. Dans une première version de cette article, un nom a été cité, ce qui a été corrigé dans la soirée.