L’embauche qui plombe Bayrou à Pau

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Pour conduire l’un de ses projets phares à la mairie de Pau, François Bayrou a embauché dans des conditions baroques la fille d'un baron du MoDem, bientôt jugée dans une affaire de prise illégale d'intérêts. L'ancien ministre de la justice reste coi, mais son premier adjoint monte au créneau pour défendre la légalité du processus.

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La « moralisation de la vie publique » s'arrête-t-elle aux frontières du Béarn ? La question agite ces derniers jours les couloirs de la mairie de Pau (Pyrénées-Atlantiques), dirigée par l'ancien garde des Sceaux François Bayrou depuis son départ contraint du gouvernement le 21 juin 2017. En cause, cette fois, ce ne sont pas les soupçons d'emplois fictifs du MoDem, mais la désignation dans des conditions acrobatiques de le directrice générale des nouvelles halles de la ville, dont l'ouverture cet été constitue l’un des moments forts du mandat municipal de Bayrou.

Le chantier des halles de Pau, en mars. © Ville de Pau Le chantier des halles de Pau, en mars. © Ville de Pau

Le nom de la future directrice n'est pas inconnu dans la région. Sophie Borotra, 39 ans, est la fille de Didier Borotra, ancien maire de Biarritz, sénateur pendant 19 ans (parmi les moins assidus au palais du Luxembourg), ex-vice président du conseil général des Pyrénées-Atlantiques et vieux compagnon de route de Bayrou dans ce bastion du centrisme. De ses 23 années de mandat à la tête de sa ville, Didier Borotra traîne aujourd'hui quelques reliquats judiciaires. Sa condamnation en 2017 pour avoir fait annuler, de façon abusive, 4 632 PV de stationnement entre janvier 2009 et juin 2013 a fait les gros titres de la presse.

Mais Sophie Borotra n'a pas simplement hérité du patronyme de son père. Avec lui, elle est poursuivie dans une affaire de prise illégale d'intérêts, depuis que la société d’économie mixte (SEM) Biarritz Océan, qui gère deux musées de la ville et que Didier Borotra présidait, lui a confié une mission de conseil de 48 000 euros ayant pour objet la « recherche d’économies ». Respectivement mis en cause pour « prise illégale d'intérêts » et recel de ce délit, Didier et Sophie Borotra ont tous les deux été relaxés en première instance. Le parquet de Bayonne ayant immédiatement fait appel de la décision, ils seront prochainement rejugés par la cour d'appel de Pau.

Image d'archive de Didier Borotra (deuxième en partant de la gauche) et François Bayrou. © Extrait de Sud-Ouest Image d'archive de Didier Borotra (deuxième en partant de la gauche) et François Bayrou. © Extrait de Sud-Ouest

C'est dans la foulée de sa mission à Biarritz Océan, en 2013-2014, que Sophie Borotra a pris la direction de Pau. En 2015, l'entrepreneur Pascal Casamayou, qui s'est fait une réputation dans le département après avoir piloté avec succès le réaménagement des halles de Biarritz, est démarché par François Bayrou pour conduire un projet d'ampleur (près de 20 millions d'euros) dans sa ville.

Sa société remporte le marché d'assistance à maîtrise d'ouvrage en juin 2015 et, deux mois plus tard, en accord avec les deux parties, le contrat de 149 000 euros HT passe sur une autre société, AO Conseil, créée spécialement pour l'opération et détenue par Sophie Borotra et Pascal Casamayou. Dans les statuts, c'est Sophie Borotra qui dirige cette nouvelle structure.

Après 18 mois de collaboration, la ville de Pau casse subitement le marché en mars, à quelques mois à peine de la fin de la mission. Raison invoquée : AO Conseil ne donne plus satisfaction. Alors que la rénovation des halles entre dans sa phase terminale, des tensions seraient apparues entre la société et les commerçants, avance Jean-Paul Brin, le premier adjoint de la mairie de Pau.

Ce bras droit de François Bayrou prend le soin de distinguer les deux « parties » de la mission d'AO Conseil : le « technique » dévolu à Pascal Casamayou, qui aurait déraillé, et la partie « commerciale » gérée par Sophie Borotra, dont la mairie semble totalement satisfaite.

L'élu poursuit son explication : « Les commerçants vont rentrer sur le site avec leurs entreprises. Ils rentrent dans les lieux pour déterminer les plannings de travaux, etc. C’est là que commence la coordination technique avec les artisans. C’est cette phase que nous avions tout à fait identifiée comme étant celle de M. Casamayou. » Elle sera désormais reprise en « interne » par les services municipaux. En revanche, « Sophie Borotra continue à faire ce qu’elle a toujours fait pour nous, la commercialisation, la prospection de nouveaux commerçants ».

Sophie Borotra appuie le raisonnement de l'élu, dans un écrit transmis par son avocat : « Ma mission était d’élaborer, en concertation avec les commerçants, une stratégie de commercialisation conforme aux axes définis par la Ville. Pascal Casamayou intervenait sur les aspects techniques de l’installation des commerçants (conformité au cahier des charges des plans d’aménagement proposés par les étaliers, etc.). Ce partage des attributions de chacun a toujours été strictement respecté. »

Sauf que, selon nos informations, la dirigeante d'AO Conseil était bien liée à la partie technique du marché. C'est elle qui a notamment reçu les propositions des aménageurs, adressé les plans, accompagné les commerçants dans leurs démarches avec un architecte d'intérieur espagnol, etc.

François Bayrou, en compagnie de son premier adjoint Jean-Paul Brin (au premier plan) en avril 2015. © www.pau.fr François Bayrou, en compagnie de son premier adjoint Jean-Paul Brin (au premier plan) en avril 2015. © www.pau.fr

Relancé sur ce point par téléphone, Sophie Borotra s'interroge : « Vous avez vu cela comment ? » Puis elle admet que les tâches pouvaient être partagées au sein de l'entreprise : « Dans la partie technique, il y a la partie “commerçants”. J’étais la seule à tous les connaître. Donc à tous les moments c’est moi qui revenais avec eux, mais je n’ai pas critiqué la partie technique et je ne l’ai pas améliorée. Je n’ai émis aucun avis. »

« Après, convient-elle, c’est moi qui avais la liste de diffusion pour envoyer les mails, j’ai fait aussi la partie administrative si vous voulez. C’est jamais tout blanc tout noir, puisque les destinataires sont toujours les commerçants. Il y a toujours un moment où on m’envoyait les infos, où je les faisais remonter. »

Jean-Paul Brin ne voit pas le problème : « C'est une société qui a eu le marché. Après, les associés se débrouillent comme ils veulent dans leur travail. Ils se répartissent comme ils l'entendent. Ce n'est pas à nous d'aller voir par-dessus leur épaule ce qu'ils font tous les jours. » N'est-il tout de même pas original d'embaucher la dirigeante d'une société que l'on vient d'évincer ? « Absolument pas », conteste le premier adjoint, droit dans ses bottes : « On est dans une phase extrêmement compliquée, nous. On doit ouvrir ça fin juillet. Donc on vire tout le monde ? Celle qui a toutes les clés de la commercialisation, on la vire aussi ? Et on prend quelqu'un d'autre qui ne connaît rien, qui ne connaît pas les commerçants ? », feint-il d'interroger.

Pour accomplir sa mission dans les prochaines semaines, Sophie Borotra sera employée en tant qu'autoentrepreneure par la ville. Ensuite, elle deviendra directrice générale des halles, poste pour lequel elle a déjà été désignée début avril par la nouvelle société publique locale (SPL) qui en assurera le fonctionnement.

Une consultation aurait été organisée fin 2017 pour ce poste. Selon Jean-Paul Brin, 40 candidatures sont arrivées en mairie à la suite de la diffusion d'une offre d'emploi. Mais aucune ne correspondait au profil recherché. « Quatre CV ont été retenus, mais aucun ne faisait l’affaire. Les personnes qui ont répondu n’avaient pas un minimum d’expertise d’un travail à cheval sur une personne publique », justifie le premier adjoint.

Le 31 janvier, Sophie Borotra apprend que « le recrutement avait jusqu’ici été infructueux ». Elle postule. Bingo ! Dotée d'un master en achats industriels, elle est retenue. « Cela fait trois ans qu’elle accompagne le mouvement. Elle est au courant de tout. (…) Elle est apparue à la directrice des ressources humaines et au directeur de l’attractivité et du commerce comme la plus apte à gérer cette phase compliquée de lancement des halles », appuie Jean-Paul Brin.

Extrait de l'arrêté affiché dans les locaux du centre de gestion de la fonction publique territoriale des Pyrénées-Atlantiques. © Mediapart Extrait de l'arrêté affiché dans les locaux du centre de gestion de la fonction publique territoriale des Pyrénées-Atlantiques. © Mediapart

L'ouverture de ce poste a été annoncée, le 16 février, par un arrêté signé de la main de Michel Hiriart, président du centre de gestion de la fonction publique territoriale des Pyrénées-Atlantiques. Le document évoque les 41 créations d'emploi de catégorie A, B et C dans le département, dont celui de directeur des halles comme « attaché » ou « attaché principal » (grade de fonctionnaire). Mais Jean-Paul Brin précise que le contrat qui liera Sophie Borotra à la SPL sera « de droit privé ».

Opposant municipal, l'élu communiste Olivier Dartigolles s'est emparé de l'affaire dès sa révélation dans un blog local, tenu par un ancien journaliste du Canard enchaîné : « Pour moi, “fille ou fils de...” n’est pas une preuve d’incompétence et ne le sera jamais. Je me suis donc informé sur les conditions de ce recrutement. Il y a en effet de quoi s’interroger », estime l'élu d'opposition. Il demande ainsi à François Bayrou, « au regard de ses engagements au nom de la moralisation de la vie publique », la tenue d'un conseil municipal extraordinaire, avant la prochaine réunion prévue le 28 mai, car « cette “affaire Borotra” peut être lourde de conséquences pour le fonctionnement des futures Halles et l’image de notre ville ».

L'épisode n'a pour l'instant pas fait vaciller l'exécutif de François Bayrou. Son premier adjoint Jean-Paul Brin tente de clore le débat : « Quelle est l'irrégularité qu'il y a à voir Sophie Borotra recrutée comme directrice de la SPL ? Je demande une seule chose : en quoi c'est illégal ? »

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Nous avons échangé à plusieurs reprises avec Sophie Borotra (par mail puis téléphone) et Jean-Paul Brin, premier adjoint et président de la nouvelle société publique locale (SPL).

François Bayrou nous a renvoyés vers les explications de M. Brin.