Office des stups: le scandale de trop

Par Brendan Kemmet

Les scandales à répétition qui touchent l’Office central pour la répression du trafic illégal des stupéfiants (OCRTIS) devraient entraîner la fin de ce fleuron de la police judiciaire, et la création d’un office à l'américaine.

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C'est le scandale de trop pour l'Office central pour la répression du trafic illégal des stupéfiants (OCRTIS). Après que Le Monde a révélé qu'un officier était soupçonné d'avoir détourné une procédure pour renseigner l’un de ses indics, Mediapart a appris qu'un projet interministériel de réorganisation complète de l'OCRTIS était à l'étude, poussé par l’Élysée.

Mi-janvier, c'est donc cette fois un chef de groupe de l’OCRTIS qui a été placé en garde à vue par l’IGPN (Inspection générale de la police nationale). Ce chef de groupe a demandé une « fadet » (prononcer « fadette », pour « facturation détaillée »), soit l'ensemble des appels d'un numéro de téléphone portable, ainsi que les lieux depuis lesquels ils ont été passés. Le numéro qui l'intéressait était celui d'un délinquant lyonnais qui s'était « mis au vert » à Marseille, pour échapper aux foudres d'un autre trafiquant lui reprochant d'avoir volé un stock de haschich. Grâce à la fadet, le second trafiquant a pu retrouver le premier, l'enlever et le battre très sévèrement, au point que le trafiquant indélicat a craint pour sa vie.

Le problème est qu'une demande de « fadet » doit se faire dans le cadre d'une procédure bien précise. Or le chef de groupe a « glissé » cette demande dans les actes d'enquête d'une juge d'instruction de Rennes, actes sans aucun rapport avec les faits.

Le policier en question se défend d'avoir connu les noirs desseins de son informateur. Il s'agit pourtant du chef d'un groupe opérationnel de l'OCRTIS, vieux routier des affaires de stups. Il a notamment travaillé sur des enquêtes majeures, comme l'affaire Janissaire à Lyon, celle du « narco » britannique Robert Dawes, ou encore celle visant Kamel Berkaoui dit « Virenque », important trafiquant parisien.

Sur la sellette, le policier « s'est immédiatement vu retirer le traitement des informateurs », précise une source proche du dossier. Il pourrait être mis en examen pour faux en écriture publique et éventuellement association de malfaiteurs. « C'est une affaire extrêmement grave », juge un magistrat spécialisé. À la PJ, on craint une cascade de scandales en lien avec l'informateur en question.

La révélation de ces relations flics-indics, et surtout le fait qu'elles se font à l'insu des magistrats pilotant les enquêtes, arrivent au pire moment. François Thierry est doublement mis en examen en raison de ses relations troubles avec son principal « indic », Sofiane Hambli. Ce dernier importait le cannabis par dizaines de tonnes, sans que les magistrats n'en soient informés ni que son officier traitant ne connaisse nécessairement la destination finale de la drogue.

En octobre 2015, boulevard Exelmans à Paris, sept tonnes de cannabis sont ainsi découvertes « par hasard » dans des camionnettes stationnées devant le domicile de Hambli. Les magistrats ignoraient tout de ce chargement venu d'Espagne.

Les sept tonnes de cannabis saisies le 17 octobre 2015 boulevard Exelmans. © DR Les sept tonnes de cannabis saisies le 17 octobre 2015 boulevard Exelmans. © DR

Depuis, la défiance de certains juges, notamment parisiens, est à son comble. Ils se sont sentis floués par les policiers, du fait des « ouvertures frontières » (fait de libérer le passage à la frontière pour des camions transportant de la drogue) qu'ils ont autorisées en confiance. Sans avoir toutes les informations sur les trafiquants.

À la suite de l'affaire de Marseille, la juge d'instruction de Rennes a dessaisi l’OCRTIS des quatre procédures qu'elle menait avec lui. À Paris, la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS), chargée des affaires de criminalité organisée, ne mène quasiment plus d'enquête avec l’office des stups.

Les flics de la rue des Trois-Fontanot à Nanterre, siège de l’OCRTIS, ne sont plus vraiment en odeur de sainteté auprès des magistrats spécialisés qui, en échangeant entre eux, ont découvert des anomalies en série dans leurs enquêtes. « C'est une page sombre de la lutte contre la drogue, confie un magistrat sous le sceau de l'anonymat. Je pense qu'on a fait d'énormes saloperies. On a avalisé des provocations. »

La procureure générale de Paris avait dénoncé une « perte de repères » au moment de retirer son habilitation de police judiciaire à François Thierry.

Parallèlement, les grandes manœuvres ont commencé il y a plusieurs mois. Avec une certaine pression puisque, selon nos informations, l'impulsion vient de l’Élysée où Emmanuel Macron souhaite que l'on en finisse avec l’OCRTIS. Il a sans doute en mémoire les images de son prédécesseur François Hollande, venu féliciter assez imprudemment les douaniers après la saisie « historique » du boulevard Exelmans.

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