Brahim Asloum, entrepreneur-boxeur démissionné pour conflit d'intérêts

Par

Selon nos informations, l’ancien champion olympique, qui a lancé cette année une franchise privée en partenariat avec la chaîne de télévision SFR Sport, a bénéficié de moyens de la Fédération, dont il est vice-président, pour développer son business. Sollicités par Mediapart, le ministère et la Fédération annoncent sa démission express.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

En août 2016, il était le parrain haut en couleur d’une équipe de France de boxe établissant un nouveau record de titres lors des Jeux olympiques de Rio, sous ses vivats enthousiastes de consultant télé. Mais à peine un an plus tard, l'or s'est transformé en plomb pour l’ancien boxeur, lui-même médaillé d'or olympique en 2000. Selon nos informations, Brahim Asloum, qui est aussi vice-président de la Fédération française de boxe (FFB), a bénéficié en dehors de tout cadre conventionnel des moyens fédéraux pour développer sa petite entreprise. Une nouvelle franchise privée, les « Fighting Roosters », lancée en partenariat avec la chaîne de télévision SFR Sport. Au fil de notre enquête, la FFB et le ministère des sports ont annoncé à Mediapart la démission illico de Brahim Asloum. Sera-t-il le seul à aller au tapis de cette séquence ? Pas sûr, car d'autres dirigeants fédéraux pourraient également friser le K.O.

C'est en décembre dernier que Brahim Asloum a annoncé le lancement de sa nouvelle équipe qui concourt depuis février dans le championnat WSB – une compétition par équipe organisée par l'Association internationale de boxe amateur (AIBA). En 2010, il avait déjà mis sur pied une première franchise du même type, le « Paris United », alors créé en partenariat avec la Fédération. Cette entente avait alors été formalisée par une convention dûment signée entre les deux parties. Consulté par Mediapart, le document permettait notamment à « Paris United » et à l'entreprise d'Asloum (« BA Group ») de jouir de l'encadrement technique et des installations sportives dévolus à la FFB. Une aide spécifique d’un montant de 50 000 euros avait aussi été attribuée à la franchise par le ministère des sports, dans le cadre de la convention d’objectifs pour l’exercice 2010. Ce qui n'avait pas empêché « Paris United » de mettre la clef sous la porte pour des raisons financières, une saison à peine après son lancement. 

Extrait de la convention en vigueur pour la franchise « Paris United » © Mediapart Extrait de la convention en vigueur pour la franchise « Paris United » © Mediapart

 

Sept ans plus tard, Brahim Asloum – et sa nouvelle société « Asloum Event » – a bien tenté d’engager des pourparlers en vue de formaliser un nouveau partenariat pour les « Fighting Roosters ». Mais son élection à la vice-présidence de la Fédération en 2013 (puis sa réélection en février 2017) a placé le boxeur-entrepreneur dans une position intenable. Du point de vue du règlement intérieur de la FFB d'abord, lequel interdit aux « promoteurs » et « organisateurs professionnels » de présider la fédération. Mais aussi au regard des règles de base de lutte contre les conflits d'intérêts. « En tant que vice-président de la FFB, je vous confirme m'être mis en retrait des discussions et séances du comité directeur et du bureau au cours desquelles a été évoqué le sujet des Fighting Roosters », avance Asloum pour se couvrir.

Une précaution insuffisante aux yeux du ministère. Sous l’autorité de Thierry Braillard, qui connaît bien la boxe pour en être un grand passionné, l'administration a fermement déconseillé à la Fédération, début 2017, d'accompagner directement le développement de la franchise. « Le partenariat n’a pas l’air de ravir le ministère, confirmait le président de la FFB André Martin dans un texte diffusé à ses adhérents en avril. Il semblerait qu’à ses yeux, il s’agisse là d’un mélange des genres qui confine au conflit d’intérêts, la subvention annuelle qu’il verse à la Fédération devant, selon lui, avoir d’autres affectations. »

Brahim Asloum © Reuters Brahim Asloum © Reuters
Si aucune convention n'est donc entrée en vigueur, cela n'a pas empêché la franchise des Fighting Roosters et ses 20 à 30 boxeurs de jouir malgré tout des moyens fédéraux, du début du championnat en février jusqu’à son élimination en mai dernier, en quart de finales. Le staff de l'équipe, par exemple, était quasi intégralement composé d'entraîneurs nationaux (sous contrat avec le ministère des sports), comme John Dovi, chargé de la détection des boxeurs, Mohamed Boulakhras et le prodige franco-cubain Luis Mariano Gonzalez. Ce dernier confirme à Mediapart avoir travaillé pendant plusieurs mois pour l'équipe de Brahim Asloum : « Cela s'est fait dans le cadre du partenariat entre la franchise et la Fédération pour préparer les Jeux olympiques de Tokyo [en 2020 – ndlr] », croit-il savoir, sans se douter que rien n'a finalement été signé. « Nous nous retrouvions trois ou quatre jours avant les combats à l’Insep [Institut national du sport, de l'expertise et de la performance – ndlr]. Comme tout le monde, je participais aussi aux déplacements de la franchise. Entre la franchise et les autres combats amateurs, j’ai bougé partout cette année », déclare-t-il en souriant.

« L’encadrement technique mobilisé a bénéficié d’un complément de salaire payé par la franchise WSB, process validé conjointement par la Direction des sports et le ministère des sports », complète la FFB. Une version qui fait bondir un fin connaisseur des arcanes fédéraux : « Comment a-t-on pu ainsi mobiliser et rémunérer des cadres techniques d'État en dehors de tout conventionnement ? » Sollicité par Mediapart, le cabinet de Laura Flessel se veut prudent tout en reconnaissant une situation anormale : « Le monde de la boxe fonctionne sur un schéma original, dans lequel les boxeurs s'entraînent dans un cadre fédéral (avec des moyens publics) en perspective de compétitions fédérales, mais peuvent et sont même incités aussi à réaliser des combats dans un cadre privé, régi par des promoteurs. L'articulation entre ces deux cadres a jusqu'à présent manqué de transparence. »

L'utilisation de l'Insep par la franchise privée est aussi au cœur des discussions. Là encore, l'explication de la FFB a de quoi laisser perplexe : « Les Fighting Roosters sont quasi exclusivement composés de membres de l’équipe de France. Ces derniers bénéficient donc du statut d’athlètes de haut niveau et, par conséquent, d’un accès au suivi médical et à l’hébergement Insep. » Outre la question des boxeurs étrangers (le Bulgare Asenov, les Croates Babic et Mindoljevic, les Espagnols Carmona et Molina, l'Autrichien Mraovic…), l'absence même d'engagement écrit définissant les plages horaires ou la nature des rapports avec le Pôle France interroge sur la régularité de l'occupation des lieux.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Une première demande de rendez-vous a été effectuée auprès de Brahim Asloum début juin. Finalement, à la fin du mois de juin, l'ancien champion olympique nous a indiqué préférer répondre à nos questions par écrit. Celles-ci lui ont été adressées par courriel le 21 juin. Brahim Asloum y a répondu le 17 juillet. Des questions complémentaires adressées le 18 juillet sont restées sans réponse, de même que nos relances par SMS l'interrogeant sur sa démission de la vice-présidence de la fédération.

La Fédération française de boxe et le cabinet de Laura Flessel nous ont répondu par courriel vendredi 21 juillet.

L'entraîneur Luis Mariano Gonzalez a été interrogé par téléphone mercredi 19 juillet. Actuellement à l'étranger, John Dovi n'a pas pu nous répondre. Mohamed Boulakhras était également injoignable.