Les gauches à l’épreuve de la primaire

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Tandis que Valls n’entend pas bouger d’un iota, des responsables de la gauche s’interrogent pour savoir si Hollande est encore des leurs. Symbole de cette confusion: les balbutiements autour de l’hypothèse d’une primaire.

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Certains la veulent « de Macron à Mélenchon », d’autres « de toute la gauche sans Mélenchon », et d’autres encore « de la gauche du PS à Mélenchon ». Quant à Mélenchon, il n’en veut pas. S’il est encore trop tôt pour savoir si les initiatives et réflexions divergentes autour d’une primaire citoyenne pour désigner un candidat de gauche sont complémentaires ou concurrentes, et surtout si elles déboucheront sur quelque chose, elles sont en tout cas parvenues à imposer l’idée dans le débat public, et dans les agendas de gauche. Voilà un petit mois que les gauches s'interrogent et se testent sur la possibilité d'une primaire (lire ici et ici). Premier bilan.

À Lille ce jeudi soir, devant une salle pleine (environ trois cents personnes), ce sont les animateurs de « #Notreprimaire » qui tenaient le micro pour défendre leur vision d’une désignation citoyenne brassant le plus large possible. Dans l’assistance, disposée en cercle autour des signataires (la délégation du soir est composée de l’économiste Thomas Piketty, de la sociologue Julia Cagé, de l’eurodéputé écologiste Yannick Jadot et de l’écrivain Marie Desplechin), on entend essentiellement s’exprimer des militants socialistes et écologistes, qui expriment le plus souvent leur déception vis-à-vis de la politique d’un pouvoir qu’ils ont contribué à élire, mais aussi leur envie de voir s’organiser une primaire. Comme un espoir de pouvoir encore changer le cours des choses, et le cap d’un pouvoir élu par la gauche.

Dans la salle, on croise l’eurodéputée écolo Karima Delli, le député François Lamy, l’eurodéputé Gilles Pargneaux ou Pierre de Saintignon, tête de liste malheureux des dernières régionales. À la fin de la réunion, Martine Aubry est venue s’installer au premier rang. Au lendemain de sa tribune au vitriol contre l’action gouvernementale (lire ici), elle est venue faire son « coming-out primairiste ». « Ce qui est formidable dans cette initiative, c'est que des hommes et des femmes de gauche veuillent encore débattre d’un projet commun, dit la maire de Lille. Dans un premier temps, j’avoue avoir eu une réaction institutionnelle, en jugeant impossible qu’un président sortant repasse devant des primaires. Mais on voit bien aujourd’hui que c’est le chemin à suivre. Je vois que les choses bougent, alors il faut convaincre tous les camarades de gauche pour que cela ait lieu. »

« Le pari de Hollande, c’est que tout ça ne marchera pas, et que les électeurs de gauche seront obligés de voter pour lui à la fin, confie un proche d’Aubry en marge du rassemblement. Mais c’est sous-estimer le rejet actuel, qui arrive à un point de non-retour. » Au point que plusieurs intervenants ont demandé s’il était ainsi possible de contraindre juridiquement Hollande à se soumettre à une primaire. Selon Julia Cagé, évoquant les statuts du PS, « la loi nous donne raison », et un recours devant les tribunaux serait envisageable.

Le 15 février dernier, ce sont d’ailleurs trois militants socialistes qui ont officiellement saisi la Haute autorité éthique de leur parti, pour exiger l’organisation d’une primaire. « Les primaires citoyennes, qui ont mobilisé des milliers de militants et des millions d’électeurs, ont été un des facteurs de la victoire de la gauche en 2012. Ce mode de désignation a fait des émules, y compris à droite, et tout laisse penser que ce choix est irréversible », écrivent Yassir Hammoud, ancien secrétaire de section dans le XVIIIe arrondissement, Barnabé Louche, secrétaire de section à Privas (Ardèche), et Salem Aounit, militant à Privas. Tous trois demandent à la Haute autorité d'inciter le conseil national du PS à « fixer le calendrier et les modalités d’organisation des Primaires au plus tard le 23 avril 2016 ».

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Tout leur argumentaire repose sur les statuts de leur parti. Et plus précisément sur l’article 5.3.1 : « Le candidat à la présidence de la République est désigné au travers de Primaires citoyennes ouvertes à l’ensemble des citoyens adhérant aux valeurs de la République et de la gauche et co-organisées par les formations politiques de gauche qui souhaitent y participer. Les candidats aux Primaires doivent s’engager à soutenir publiquement le candidat désigné et à s’engager dans sa campagne. Au moins un an avant l’élection présidentielle, le Conseil national fixe le calendrier et les modalités d’organisation des Primaires. »

À défaut, ils envisagent de saisir le tribunal administratif. « C’est un combat pour la démocratie et pour le respect des militants et des sympathisants de gauche, explique Barnabé Louche. La primaire est d’autant plus cruciale que la gauche est fracturée. » « C’est dur d’être socialiste aujourd’hui. J’ai encore reçu il y a quelques jours un mail d’un adhérent qui ne souhaite pas renouveler sa carte, témoigne ce militant, pro-Hollande à la primaire de 2011, et un des animateurs de Génération 6-Mai, “collectif social-démocrate et pro-européen”. Il faut rassembler la gauche et que François Hollande participe à une primaire pour se ressourcer auprès des militants. »

Mais dans le reste de la gauche non hollandaise, le constat de la situation ne débouche pas forcément sur les mêmes conclusions. Le problème du périmètre idéologique fait encore débat, faute d’être tranché. Et la volonté de ne pas faire d’exclusive pose question. Car pour beaucoup, il est difficile d’admettre que le pouvoir en place puisse encore être classé à gauche et donc concourir à une éventuelle primaire digne de ce nom.

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Les propos de cet article ont été recueillis lors de la réunion de Lille, jeudi soir. D'autres interlocuteurs ont été joints par téléphone, ainsi que par ma collègue Lénaïg Bredoux.