Alliot-Marie mise en examen dans une enquête sur des associations familiales

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L’ancienne ministre de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy a été mise en examen dans le cadre d’une enquête sur des mouvements de fonds suspects dans plusieurs associations de Saint-Jean-de-Luz.

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L’ancienne ministre LR Michèle Alliot-Marie a été mise en examen pour « prise illégale d'intérêt » dans le cadre d'une enquête sur des mouvements de fonds suspects dans plusieurs associations de Saint-Jean-de-Luz, a révélé l'AFP ce mardi 26 février.

Cette mise en examen intervient dans le cadre d'une enquête judiciaire, ouverte en 2013 par le parquet de Nanterre après un signalement de la cellule de lutte contre le blanchiment d'argent de Bercy (Tracfin) sur des mouvements de fonds suspects dont l'ancienne ministre serait l'une des bénéficiaires, via l’hôtel Chantaco, un établissement de luxe de la côte basque ayant appartenu à sa famille.

Au cœur des soupçons : au moins quatre subventions municipales de 27 000 euros chacune accordées à l’office du tourisme et dont a bénéficié l’Association pour l’organisation des festivals. Cette structure présidée par le père de MAM, Bernard Marie, décédé en 2015, avait la charge du « Festival des jeunes réalisateurs ». Entre 2009 et 2013, l’association aurait donc perçu au moins 100 000 euros de la mairie.

Sollicité par Mediapart, l'entourage de Michèle Alliot-Marie nous a renvoyés vers ses avocats, qui ne nous ont pas répondu avant la publication de cet article, mardi en fin d'après-midi.

Selon l'AFP, Michèle Alliot-Marie assure n’avoir pas pris part au vote des subventions municipales du fait de la présence de son père dans l’association. Mais le procès-verbal de la séance ne mentionne pas un tel retrait et les témoignages recueillis sur ce point au cours de l’enquête sont contradictoires. Les avocats de l’ex-ministre, Mes Christophe Ingrain et Rémi Lorrain, ont estimé que cette « mise en examen ne repose que sur une irrégularité de forme », raison pour laquelle ils la contesteront devant la Cour d’appel.

Retrouvez ci-dessous notre enquête, publiée le 7 janvier 2016, sur les dessous du business familial du clan Alliot-Marie.

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C’est ce qu’on appelle être juge et partie. Tandis qu’elle prenait une série de mesures très favorables aux casinotiers français en tant que ministre de l’intérieur, l’actuelle députée européenne Michèle Alliot-Marie (LR) et ses proches investissaient en bourse dans des sociétés directement liées au secteur des machines à sous, selon une enquête de Mediapart.

Ancienne figure de la Chiraquie, Michèle Alliot-Marie est l’une des femmes politiques les plus capées de la République : passée sans discontinuer entre 2002 et 2011 par les ministères de la défense, de l’intérieur, de la justice et des affaires étrangères, elle a dû quitter précipitamment le Quai d’Orsay à la suite de la révélation de sa proximité avec la dictature Ben Ali en Tunisie en plein printemps arabe. Elle est députée européenne depuis juillet 2014.

Michèle Alliot-Marie, le 17 novembre 2010. © Reuters Michèle Alliot-Marie, le 17 novembre 2010. © Reuters
C’est le 18 mai 2007, dans les premiers jours du mandat de Nicolas Sarkozy, que MAM a pris ses fonctions à la tête de la place Beauvau, où elle a su se montrer très à l’écoute du lobbying des gérants de casinos français pour assouplir la réglementation en leur faveur. Or, dans le même temps, deux associations dirigées par sa famille ont placé une partie de leur pactole dans des titres de casinotiers, d’après des documents consultés par Mediapart.

Le premier véhicule financier qui a servi pour mener à bien ces judicieux placements s’appelle Le Rayon vert. Il s’agit d’une « société de bienfaisance » d’aide aux plus démunis, fondée en 1960. Elle est tenue par la famille Marie depuis près de quarante ans. En 2007, elle était même dirigée par MAM en personne. Son père, Bernard Marie, ancien député gaulliste et maire de Biarritz de 1977 à 1991, décédé en février 2015, en occupait la vice-présidence tandis que la trésorerie était confiée à Ludivine Olive, la nièce et cheffe de cabinet de la toute nouvelle ministre de l’intérieur de l’époque. Politique, relations, associations, argent : chez les Marie, tout s’est toujours traité en famille.

Selon le compte-rendu d’une assemblée générale du Rayon vert, datée du 7 octobre 2008 – bloquée à Paris, MAM a délégué ce jour-là la conduite de la réunion à son père –, apparaît un étrange placement boursier de l’association : l'achat pour 94 202 euros d’actions dans la banque Natixis et chez Électricité et Eaux de Madagascar (EEM). Cette dernière est une discrète holding présente dans l’hôtellerie au Cambodge et l’immobilier en région parisienne mais a surtout des participations dans la Société française de casinos (SFC). Le Rayon vert détient également 2 000 actions dans le groupe Partouche. Montant estimé, selon le cours moyen de l'année 2007 : 32 000 euros.

Autant d’investissement qui n’ont pas vraiment de lien avec l’objet social de la société de bienfaisance, inchangé depuis sa fondation : l’aide aux « personnes déshéritées ou en difficulté habitant Biarritz ou la côte basque ».

En cette année 2007, l'intérêt pour le monde des casinos semble irrésistible. Comme le Rayon vert, l'Association pour l'organisation de festivals (AOF) – autre structure présidée par Bernard Marie et dont MAM est également membre – a investi une partie de son patrimoine dans les deux mêmes sociétés : Électricité et Eaux de Madagascar (1 000 actions d'une valeur de 17 753 euros) et, de nouveau, dans des actions du groupe Partouche.

Le pari s'avère lucratif. Grâce à ces placements (couplés avec des actions dans les grands groupes Suez, Natixis, Dexia ou dans la plus exotique société pétrolière Maurel&Prom), les associations encaissent des dividendes : 10 677 euros pour l'AOF en 2007 et 19 133 euros pour le Rayon vert en 2008.

Ceci ne peut être qu’une coïncidence : à peine installée place Beauvau, MAM s’est employée à soigner les casinos, dont elle était la ministre de tutelle, en assouplissant la réglementation en vigueur. Dès le 16 octobre 2007, elle affiche ainsi son intention de leur ouvrir le juteux marché des jeux en ligne. La Commission européenne presse la France de réformer mais certains États rechignent à libéraliser un secteur qui constitue notamment un important vecteur de blanchiment d'argent.

Les actions Partouche s’envolent dès le lendemain de l’annonce de la ministre : +10 % en quelques heures. « Séance record en terme de volumes d’échanges pour Groupe Partouche avec plus de 2 millions de titres négociés », applaudit même le site spécialisé Boursier.com, le 18 octobre.

« Nous considérons que la principale perspective d’avenir du groupe dans les jeux d’argent réside dans l’ouverture au marché et l’attribution prochaine d’une autorisation d’exploitation des jeux sur internet. Il s’agit là d’un tournant dans l’évolution du métier et du Groupe », sourit de son côté le conseil d’administration de la Société française de casinos (SFC), détenue par une entreprise dont les Alliot-Marie sont donc actionnaires. Au même moment, Isidore Partouche, du groupe du même nom, se félicite pour sa part que « les pouvoirs publics [aient] enfin commencé d’agir » dans le sens « d’une adaptation de notre offre ».

Le projet de loi relatif à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne sera finalement déposé en mars 2009, juste avant que MAM ne rejoigne le ministère de la justice.

Mais la bienveillance de la ministre ne s’est pas arrêtée là. Avec Alliot-Marie aux manettes, l’intérieur joue également les pères Noël. Le 24 décembre 2008, il prend un arrêté autorisant les casinos à organiser des tournois de poker hors de leur enceinte. Est aussi supprimée la limitation d'organiser 100 compétitions par an tandis que le délai légal pour communiquer l'organisation d'un tel événement à la Direction centrale de la police judiciaire est raccourci. Un beau cadeau sous le sapin des Partouche, Barrière et consorts alors que les premiers effets de la crise économique se font sentir. En 2009, le Conseil d'État est également saisi par le ministère d'un décret assouplissant les conditions de délivrance des autorisations d'exploitation des machines à sous.

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