Corruption: la justice refuse un plaider-coupable trop clément pour Bolloré

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Un poste en or pour le demi-frère du président togolais

Finalement, Havas a effectué 400 000 euros de prestations, dont seulement 100 000 ont été facturés à la présidence du Togo – et payés par un homme d’affaires proche de Gnassingbé. Le solde, soit 300 000 euros, a été facturé par Havas à Bolloré Africa Logistics. La justice considère qu’il s’agit de fausses factures, puisque la branche logistique du groupe a payé des prestations non pas pour elle-même, mais au bénéfice du président togolais.

Vincent Bolloré et le président du Togo, Faure Gnassingbé. © D.R. Vincent Bolloré et le président du Togo, Faure Gnassingbé. © D.R.
Vincent Bolloré n’a pas eu à regretter son geste. Juste avant et après la réélection de Faure Gnassingbé en mars 2010, son groupe a obtenu une prolongation de la concession du port de Lomé, assortie d’avantages dorés sur tranche : construction d’un troisième quai, exonérations fiscales, nouveaux entrepôts. Détail piquant : Bolloré a aussi obtenu une nouvelle concession de manutention portuaire… qu’il exerçait en fait depuis sept ans sans qu’elle n’ait jamais été formalisée par écrit.

Sept mois après l’élection, le milliardaire breton décide personnellement d’embaucher un certain Patrick Bolouvi, demi-frère du président Gnassingbé. Vincent Bolloré a raconté aux enquêteurs l’avoir rencontré lors d’un cocktail et avoir été séduit par ses compétences. D’abord embauché dans la branche logistique de Bolloré, il est propulsé en 2011 patron de Havas Media Togo.

Patrick Bolouvi coûte 8 500 euros par mois à Havas, dont 5 200 euros de salaire, plus divers avantages comme le loyer, une voiture, et même ses déplacements de vacances. Il est le « directeur pays le plus cher dans un petit marché », raille un dirigeant de Havas.

Des cadres se plaignent dans des courriels du comportement de Patrick Bolouvi, jugé incompétent, très peu travailleur, et qui plonge les comptes dans le rouge. Certains cadres et directeurs de Havas s’inquiètent de son pouvoir de signature sur les comptes bancaires de la filiale togolaise, estimant que même au vu de son « statut particulier », il y avait « des limites ».

Vincent Bolloré est prévenu mais maintient le demi-frère du président en poste. Il a estimé face aux enquêteurs que Patrick Bolouvi a fait l’objet d’un « différend entre cadres », certains au sein de Havas n’acceptant pas que la direction du Togo puisse revenir à un Africain.

Concernant le financement de la campagne de Faure Gnassingbé, Vincent Bolloré a affirmé aux enquêteurs n’avoir été au courant de rien. Une version démentie sur procès-verbal par son bras droit Gilles Alix. Selon Le Monde, les agendas de Vincent Bolloré mentionnent, pendant la campagne électorale, des réunions avec les pontes de Havas au sujet du « Togo » et de son « président ».

Les enquêteurs ont aussi trouvé des courriels où Gilles Alix et le directeur de Havas International faisaient de « nombreuses références aux instructions de Vincent Bolloré (VB) » au sujet des prestations de communication à fournir au président du Togo, selon une synthèse judiciaire consultée par Mediapart. Le milliardaire breton a indiqué sur procès-verbal que ses collaborateurs ont mentionné son nom alors qu’ils ne l’avaient pas informé.

Selon sa version livrée aux enquêteurs, Vincent Bolloré est, à rebours de sa réputation de patron tout-puissant, un dirigeant qui se contente de « superviser », délègue beaucoup et ne sait pas grand-chose. Il a ainsi déclaré qu’il ne suivait jamais personnellement les appels d’offres de concessions portuaires. Il a même assuré ignorer l’existence de la société SDV Afrique (aujourd’hui Bolloré Africa Logistics), alors que ses activités africaines pèsent 2,4 milliards d’euros par an, soit près de la moitié du chiffre d’affaires de la branche logistique du groupe.

Le président guinéen Alpha Condé et son ami Vincent Bolloré, le 12 juin 2014 à Conakry. © Cellou Diallo / AFP Le président guinéen Alpha Condé et son ami Vincent Bolloré, le 12 juin 2014 à Conakry. © Cellou Diallo / AFP

Les faits reprochés à Vincent Bolloré en Guinée étaient très similaires : son groupe a obtenu la concession du port de Conakry, juste après l’élection en 2010 du président Alpha Condé (un « ami » de Vincent Bolloré), qui a bénéficié des prestations de Havas pour 100 000 euros, financés par Bolloré Africa Logistics.

Vincent Bolloré a aussi missionné le journaliste Jean Bothorel, biographe officiel de sa famille, pour écrire un livre d’entretiens à la gloire d’Alpha Condé, titré Un Africain engagé. Les 10 000 exemplaires du livre ont été intégralement achetés par Havas et refacturés à Bolloré Africa Logistics pour 70 000 euros, puis distribués gratuitement pour les besoins de la campagne et de la promotion internationale du président Condé.

C’était « une bonne idée pour le groupe de mieux faire connaître l’Afrique et le possible “Mandela” de demain à nos clients », s’est défendu Vincent Bolloré face aux policiers, selon Le Monde. L’autoritarisme du président guinéen est pourtant dénoncé par les organisations de défense des droits de l’homme.

Mais Vincent Bolloré a obtenu devant la chambre de l’instruction que ces faits de corruption présumés soient considérés comme prescrits. Comme l’a révélé Le Point, le milliardaire a gagné grâce à un coup de pouce de Jean-Claude Marin, un haut magistrat très politique et aujourd’hui retraité, soupçonné d’avoir enterré plusieurs affaires sensibles lorsqu’il officiait comme procureur de Paris (lire ici et ).

Dès mars 2011, la société française Getma, évincée du port de Conakry par Bolloré, avait porté plainte pour corruption auprès du parquet de Paris. Mais le procureur Marin avait prestement classé l’affaire sans suite.

La chambre de l’instruction a toutefois rejeté la prescription sur les faits présumés d’« abus de confiance ». Là encore, Bolloré Africa Logistics a financé des prestations électorales alors que c’est contraire à son objet social.

Vincent Bolloré est par la suite resté bien ancré dans les ports de Lomé et de Conakry, et a signifié sa fidélité à ses amis présidents.

En Guinée, Vivendi, contrôlé par Bolloré, a organisé en 2015, pendant la campagne présidentielle, un concert géant à la gloire du président candidat Alpha Condé. Il a ensuite offert à la Guinée une salle de spectacles « Canal Olympia ».

Côté togolais, la chaîne Canal+, filiale de Vivendi, a eu le malheur de réaliser un reportage intitulé « Lâche le trône », sur les manifestations de masse réclamant le départ de Faure Gnassingbé, dont la famille règne d’une main de fer depuis plus de 50 ans avec le soutien de la France. Le sujet a été diffusé le 15 octobre 2017, neuf jours avant le voyage de Vincent Bolloré au Togo pour y inaugurer la salle « Canal Olympia » en compagnie du président Gnassingbé.

L’initiative est très mal passée chez Bolloré. Comme l’ont révélé Arrêt sur Images et Les Jours, Canal+ a annulé les rediffusions prévues et retiré le reportage de son site internet. Dans la foulée, le numéro 2 de Canal+ International était brusquement viré. La chaîne a ensuite diffusé une vidéo promotionnelle à la gloire du Togo, où l’on pouvait admirer Faure Gnassingbé en compagnie du président Emmanuel Macron. Ainsi vont les affaires africaines de Vincent Bolloré.

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RECTIFICATIF — Contrairement à ce qui a été indiqué dans une première version de cet article, la peine pour corruption encourue par Vincent Bolloré n'était pas de cinq années d'emprisonnement mais de dix, en vertu de l'article 433-1 du Code pénal.