De Créteil à Martigues, il faut «faire redescendre le pouvoir vers les citoyens»

Fin de parcours auprès d’un électorat de gauche désabusé. L’accumulation des pouvoirs, le clientélisme et la corruption de quelques-uns déconsidèrent l’ensemble de élus, quand les citoyens, eux, doivent se débattre avec des pouvoirs publics de plus en plus distants.

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De nos envoyés spéciaux à Créteil, Givors et Martigues.-  Dans son petit bureau sombre du Centre social de Créteil, au cœur du quartier du Mont-Mesly, Myriam reçoit tous les mercredis les personnes qui ont besoin de son assistance. Myriam, la cinquantaine, est écrivaine publique. Autrefois, cette fonction pouvait inclure la rédaction de mémoires ou de lettres d’amour. Aujourd’hui, il s’agit d’aider les gens de ce quartier pauvre de la banlieue parisienne dans leurs démarches administratives. « Ces démarches sont de plus en plus compliquées. Aucune ne se ressemble. Les personnes que je reçois sont dépassées, et j’ai moi-même parfois du mal, soupire Myriam. L’administration nous promet la simplification, mais j’attends toujours un imprimé commun. C’est bien beau d’initier les gens à l’informatique, mais beaucoup n’ont pas Internet chez eux et cela reste complexe pour la plupart d’entre eux. C’est une énorme barrière à l’intégration et au sentiment d’appartenance à la société. »

Le Mont-Mesly fait partie des « quartiers prioritaires », « en grande difficulté sociale », selon la terminologie technocratique à la mode. Poussé dans l’urgence, à la fin des années 1950, à accueillir l’exode rural et les populations immigrées qui venaient travailler dans les usines franciliennes, c’est aujourd’hui un territoire où le chômage plombe la mobilité sociale, où les familles mono-parentales sont nombreuses et où les tensions abondent. Néanmoins, contrairement à d’autres zones de la banlieue parisienne, le quartier demeure relié au reste de la ville et l’habitat dégradé est régulièrement rénové.

Myriam, à gauche, dans son bureau du centre social du Mont-Mesly, à créteil © Patrick Artinian Myriam, à gauche, dans son bureau du centre social du Mont-Mesly, à créteil © Patrick Artinian

Myriam estime qu’elle a encore de la chance de travailler dans une municipalité (socialiste) qui ne baisse pas les bras et continue de soutenir les plus faibles, mais elle n’est pas loin d’éprouver la même sensation que ceux qui viennent requérir ses services : « Les gens deviennent blasés, quand ils ne baissent pas les bras. » Elle travaille également comme bénévole dans une association qui propose des cours d’alphabétisation. Mais voilà que l’État réserve désormais ses subventions pour les primo-arrivants extra-européens et exige qu’il y ait un formateur avec un niveau de master. Deux conditions qui lui font craindre de devoir mettre la clef sous la porte : « Non seulement nous aidons beaucoup d’Espagnols dans les environs, mais nous n’avons pas les moyens de recruter un détenteur de master, alors qu’est-ce qu’on va faire ? Abandonner ? Ce qui m’attriste, c’est que c’est un gouvernement de gauche qui a décidé cette mesure, sans se préoccuper de l’impact que cela allait avoir. On n’aide pas à l’intégration et à la défense de la culture française ainsi. »

Ce sentiment d’abandon est de plus en plus prégnant partout en France dans l’électorat populaire. Il représente une des raisons du décrochage de la gauche. Contrairement à la droite française, même gaulliste, qui a toujours mis l’accent sur l’individu, la gauche était censée incarner le collectif et se préoccuper de tous ceux qui ont des difficultés avec les brusques évolutions de la société, garantir un filet de sécurité pour ne pas s’écraser au sol. Aujourd’hui, le sentiment d’abandon est devenu plus fort que l’espoir d’un changement qui serait impulsé par des élus progressistes. Depuis François Mitterrand, la « gauche de gouvernement » s’est coulée dans l’appareil bureaucratique et l’adhésion au dogme libéral, laissant ses électeurs désemparés.

Le quartier du Mont-Mesly, à Créteil © Patrick Artinian Le quartier du Mont-Mesly, à Créteil © Patrick Artinian

À Créteil toujours, Jules Eklume est le représentant des locataires du Mont-Mesly au sein du Conseil citoyen. Son activité consiste justement à tenter de combler le fossé entre les habitants et les pouvoirs publics. Ce serait faire injure à sa volonté que de le présenter comme un nouveau Sisyphe, mais il se sent souvent débordé par la tâche. À titre d’illustration, il désigne, à quelques centaines de mètres, une des dernières barres à ne pas avoir été rénovée. Le délabrement est visible à l’œil nu. « On nous explique que ces immeubles insalubres, qui datent des années 1950, vont être démolis, mais personne ne sait quand. J’ai écrit des courriers à la mairie, aux bailleurs sociaux, à la préfecture, mais je n’ai aucune réponse. Les habitants sont dans l’incertitude la plus complète : ils ne savent pas s’il seront relogés, ni où. C’est très dur psychologiquement pour eux. Les pouvoirs publics ne communiquent pas avec la base et cela crée de l’incompréhension et des frustrations. Les citoyens subissent les décisions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Ils ne se sentent pas écoutés, et donc pas considérés. Alors forcément, on n’a pas confiance dans nos élus… Pourquoi aller voter dans ces conditions ? »

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