«Malgré les réformes, Sciences-Po n’intègre toujours pas d’enfants d’ouvriers»

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Sciences-Po Paris a annoncé une refonte de sa procédure d’admission avec la suppression de l’écrit. Entretien avec le sociologue Vincent Tiberj, qui mène une mission analogue à Bordeaux.

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La décision fait grand bruit et marque la fin d’un rituel bien ancré parmi les élites françaises. Sciences-Po Paris a annoncé le 25 juin une réforme de son concours d’entrée en première année dès 2021.

Exit l’épreuve écrite d'admission qui comprend une dissertation d'histoire, des épreuves de sciences économiques, de philosophie ou de langues vivantes. Désormais, la sélection sera effectuée sur dossier par le biais de Parcoursup, où seront prises en compte les notes du baccalauréat, le contrôle continu basé sur les trois années de lycée et un entretien oral portant sur la motivation et la personnalité du candidat.

Frédéric Mion, le directeur de Sciences-Po, espère attirer davantage de jeunes issus de zones rurales et périphériques de province. Il a expliqué au Monde faire face à « une crise globale de la légitimité des élites, qui nous amène à remettre sur le métier toute notre procédure. Nous voulons plus de diversité des parcours et des origines, et nous voulons aussi prendre en compte divers critères d’excellence, pas seulement académiques : l’ouverture d’esprit, la persévérance, la capacité d’invention ou de résilience d’un candidat ».

En 2001, l’Institut avait lancé, dans la polémique, une voie d’accès sans concours réservée aux élèves issus de lycées des quartiers populaires ayant mis en place des conventions éducation prioritaire (CEP), au nombre de 106 aujourd’hui. 15 % des places seront donc réservées aux élèves ayant suivi le parcours CEP (contre 10 % aujourd’hui) et tous devront être boursiers.

Au-delà, Sciences-Po « s’engage à recruter a minima 30 % de boursiers » de l’enseignement supérieur dans chaque promotion. Aujourd’hui, l’école en accueille 28 %.

L'entrée de Sciences Po Paris, en mars 2016. © Reuters L'entrée de Sciences Po Paris, en mars 2016. © Reuters

Cette refonte du mode d’admission des élèves s’inscrit dans un mouvement plus large. L’Élysée a demandé à Frédéric Thiriez, l’ancien président de la Ligue de football professionnel, de réfléchir à une nouvelle manière de recruter les élites de la haute administration en prenant en compte la suppression future de l’ENA. D’autres grandes écoles comme Polytechnique ou l’École normale supérieure mènent leurs propres réflexions pour améliorer la mixité sociale dans ces établissements.

Le sociologue Vincent Tiberj mène depuis juin 2018 une mission analogue à Sciences-Po Bordeaux, qui supprimera dès 2020 le concours d’entrée. Le chercheur explique à Mediapart que, pour être efficaces, ces annonces doivent être accompagnées par les institutions pour espérer corriger la reproduction sociale.

La suppression des épreuves écrites de Sciences-Po marque-t-elle une révolution dans le monde de l’enseignement supérieur ? 

Vincent Tiberj. © Hugues Breteau Vincent Tiberj. © Hugues Breteau
Vincent Tiberj : Ce sera une révolution s’il y a derrière une ambition, ce qui suppose pour Sciences-Po Paris et Sciences-Po Bordeaux une mobilisation de l’ensemble de l’institution. Cela se produit car il existe un changement induit par Parcoursup.

À Bordeaux, dès l’année prochaine, nous intégrons la plateforme, et donc aussi son calendrier. Au moment de la réforme ORE [« Orientation et réussite des étudiants » – ndlr], c’est une donnée qui n’avait pas été forcément saisie, mais qui vient changer la situation pour l’ensemble des parcours sélectifs dans le supérieur.

En réalité – on le sent depuis un temps avec les écoles de journalisme, par exemple – on ne peut plus juger les candidats à l’aune de leur capacité à rendre une copie selon des schémas traditionnels très codifiés. Les concours écrits peuvent être considérés comme redondants en termes de compétences. Il faut donc admettre qu’on doit juger un candidat sur un éventail élargi de compétences. Un oral, s’il est bien fait et qu’on prend en compte les biais sociaux, peut être très efficace.

J’ai été missionné en juin 2018 par Yves Déloye, directeur de Sciences-Po Bordeaux, pour mener cette réforme, donc bien avant l’apparition des « gilets jaunes ». Il y a eu cette prise de conscience que le système des grandes écoles est inégalitaire et favorise les mêmes profils d’élèves, ceux qui sont socialement favorisés. Richard Descoings [directeur de l’Institut d'études politiques de Paris de 1996 à 2012 – ndlr] avait saisi cela en son temps.

Il faut réfléchir à d’autres formes de sélection, avec ceux qui ne sont ni passés par les grandes écoles ni les classes préparatoires mais par les services civiques, ceux qui ne rentrent pas dans le schéma habituel de la méritocratie ou de la précocité. Ce changement sera marquant dès lors qu’il y a une volonté des écoles de s’adapter après. Il faut être clair dans les objectifs.

Lesquels ?

Sciences-Po Paris promet de recruter 30 % de boursiers du supérieur dont 15 % viendraient des lycées ayant mis en place des conventions éducation prioritaire (CEP). Or, prendre en compte les bourses du supérieur fausse les choses. En 2011, lorsque j’ai fait le bilan des CEP, il y avait 27 % de boursiers rue Saint-Guillaume. Or, il peut y avoir des enfants d’instituteurs ou de professeurs du secondaire qui peuvent toucher une bourse à un petit échelon. Ce système peut redresser les inégalités financières, mais pas culturelles. D’où l’intérêt de se baser sur les boursiers du secondaire, où les conditions d’attribution sont plus drastiques.

On a un problème car nous n’avons pas d’enfants d’ouvriers. On vise, à Bordeaux, 17 % à 18 % de boursiers du secondaire, soit autant qu’il y en a dans les filières générales au lycée. Comme cela, on aboutit à un critère de sélection neutre, avec ce ciblage précis qui permet d’avancer sur la démocratisation. Il faut aussi accepter qu’on n’interroge pas de la même façon un candidat selon son origine sociale, territoriale et de genre. Avoir ça en tête et l’accepter, c’est primordial et politique.

La mise en place de quotas de boursiers signifie-t-elle que la France s’est convertie à cette pratique ?

Le grand avantage est que ce quota de boursiers du secondaire est désormais inscrit dans la loi orientation et réussite des étudiants. De toute façon, il faut se battre là-dessus. Si on ne le fait pas, je me demande comment on va pouvoir continuer à évoluer comme société. Il y a des résistances dans les grands corps, au sein des classes préparatoires ou les écoles d’ingénieurs.

Les inégalités sociales sont visibles dans le supérieur, qui reste une longue machine à trier. Certains m’ont aussi expliqué que se fonder sur les notes de lycée est socialement discriminant. D’autres tiennent à l’effet d’adoubement du concours. On souffre, on a réussi ce rite de passage, on prouve qu’on a le niveau. Or, il faut se souvenir qu’un concours comprend un facteur de chance (tomber sur le bon sujet ou le bon examinateur). Une note donne une idée du niveau de l’élève mais elle est aussi aléatoire, d’où la nécessité de s’appuyer sur le contrôle continu.

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