Le mystère Christiane Taubira

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Aussi emblématique qu'elle est critiquée, la ministre de la justice choisit finalement de rester à son poste, alors que ses ex-collègues et amis Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Aurélie Filippetti n'y sont plus. C'est une nouvelle étape d'une trajectoire politique compliquée.

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Partira, partira pas ? À chaque remaniement ministériel, la même question. Christiane Taubira a beaucoup hésité ces dernières heures. Beaucoup consulté aussi, auprès de ses amis, au PRG et au PS notamment. La ministre de la justice a notamment demandé son avis au vieux sage Pierre Joxe, ancien ministre de François Mitterrand devenu récemment avocat. « Je me réjouis qu’elle reste au gouvernement et à la justice. Elle a commencé des chantiers qui n’ont pas encore abouti, notamment sur le droit des mineurs, et c’est quelqu’un d’opiniâtre », confie Pierre Joxe, un brin admiratif.

Christiane Taubira © Reuters Christiane Taubira © Reuters
Pour calmer son angoisse, pendant cet interminable lundi de crise politique, Christiane Taubira a utilisé les réseaux sociaux (son compte Twitter) pour faire des déclarations… à propos de l’affaire Michael Brown et du racisme. Un pas de côté dont la ministre est coutumière. Ce mardi, en revanche, elle est restée muette.

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Comme lors de la formation du gouvernement Valls-1 au printemps, personne ne savait quelle serait sa décision jusqu’au dernier moment, même ses proches collaborateurs. En privé, la ministre se plaint de ne plus avoir de temps pour elle, et se dit souvent fatiguée. Elle peste également contre certains arbitrages politiques qu’elle a perdus. Mais dans son expression publique, rien ne peut lui être reproché par les tatillons Manuels Valls et François Hollande. Et pourtant…

Notoirement proche de ses trois collègues frondeurs sacrifiés lundi – Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Aurélie Filippetti –, qu’elle rencontrait régulièrement, et auxquels elle prodiguait de discrets encouragements, Christiane Taubira aurait été en cohérence avec elle-même en décidant de prendre le large, de quitter un gouvernement caporalisé dont l’assise politique est rétrécie, et de retrouver enfin sa liberté. Elle ne l’a pas voulu.

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Insaisissable, y compris pour ses collaborateurs, Christiane Taubira reste un mystère pour la plupart de ceux qui la côtoient. Elle peut être dure et rieuse dans la même minute. « C’est une vraie force. Elle est passionnée, mais elle donne parfois l’impression d’être capable d’une forme de violence », glisse un ancien membre de son cabinet, entre admiration et effroi. « Dans son fonctionnement au quotidien, elle est trop personnelle, trop brouillonne, même si elle est excellente à l’oral », ajoute un autre.

Exigeante avec ses collaborateurs, parfois absente du ministère, Christiane Taubira a usé beaucoup de membres de son cabinet depuis juin 2012. Les poids lourds, d’anciens membres du cabinet d’Élisabeth Guigou place Vendôme (1997-2000), sont partis dès mars 2013. Certains de leurs remplaçants ne sont restés en poste qu’une petite année.

En mars dernier, le cafouillage autour des écoutes judiciaires de Nicolas Sarkozy, dont Christiane Taubira a prétendu ignorer l’existence alors que son cabinet en était informé, a montré les limites de cet exercice assez personnel, voire baroque, des responsabilités ministérielles. Comme le vrai-faux départ du procureur général de la cour d’appel de Paris, François Falletti, un mois plus tôt, ou encore les hésitations sur le choix du procureur national financier.

Sur le plan politique, le mystère Taubira n’est pas moins intrigant. Son parcours politique est atypique, voire complexe, de l’indépendantisme guyanais jusqu’au PRG, en passant par la liste Tapie aux européennes de 1994, et ses 2,32 % au premier tour de la présidentielle de 2002. Tout cela, Christiane Taubira s’en est expliquée lors du « live » que lui a  consacré Mediapart en décembre 2013, et que l’on peut revoir ici.

Sa place sur l'échiquier politique est singulière. Femme, célibataire, noire, non-membre du PS, porteuse (avec fougue et lyrisme) d’une des très rares réussites de la présidence Hollande, le mariage pour tous : autant de conditions qui imposaient à tout prix de conserver Christiane Taubira au gouvernement. Non seulement au vu de ce qu’elle incarne pour l’électorat de gauche, mais – peut-être – aussi à cause de l’extrême détestation qu’elle provoque à droite et à l’extrême droite, où se mêlent attaques racistes, sexistes et politiques contre sa personne. François Hollande et Manuel Valls ont donc voulu conserver Christiane Taubira au gouvernement, comme un symbole, et celle-ci a accepté, malgré ses désaccords politiques et son absence d’affinités avec le premier ministre.

La nouvelle du maintien de Christiane Taubira place Vendôme ne déclenche que peu de réactions chez les magistrats. « On attendait de vraies réformes de fond, celle du Conseil supérieur de la magistrature, celle du statut du parquet... et on est resté sur notre faim », résume Marie-Jane Ody, secrétaire nationale de l’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire et modérée). « Des avancées qui auraient été capitales, comme la suppression des tribunaux correctionnels pour mineurs, ne sont toujours pas faites, malgré la multiplication des groupes de travail », poursuit la magistrate. « Finalement, la seule chose qui ait changé, c’est un apaisement par rapport à l’époque Sarkozy, où les magistrats étaient jetés en pâture à l’opinion à chaque fait divers. »

Le constat est encore plus sévère au Syndicat de la magistrature (SM, classé à gauche). « Peu importe le ministre, on n’attend plus grand-chose de la part de ce gouvernement sur la justice », lâche Françoise Martres, la présidente du SM. « Que ce soit sur les libertés publiques, le droit des étrangers, la justice des mineurs ou les prisons, rien n’a changé. Quant à la réforme pénale, elle contient des mesures catastrophiques qui retirent des pouvoirs à la justice pour les confier à la police. » La conclusion est sans appel : « On ne peut pas dire que Christiane Taubira mène une politique de gauche. »

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