Macron estime avoir évité un troisième tour social

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Malgré la promesse de nouvelles mobilisations, le président de la République est désormais convaincu d’avoir gagné la bataille des ordonnances réformant le code du travail. Ces dernières signées, le gouvernement assure rester à l’écoute des partenaires sociaux pour la suite des décrets d’application. Mais d’une oreille seulement.

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« Une faute morale » pour Christophe Castaner, des propos « indignes et honteux » pour Muriel Pénicaud... Dimanche 24 septembre, les ministres invités à s’exprimer sur la manifestation organisée la veille par La France insoumise ont cristallisé leurs réactions sur une phrase du discours de Jean-Luc Mélenchon : « C’est la rue qui a abattu les nazis. » Une phrase qui leur a permis de dénoncer, comme ils le font depuis plusieurs semaines, ce que le porte-parole du gouvernement qualifie de « violence verbale qui peut mener à tous les excès ». Une phrase, aussi, qui leur a évité de s’étendre sur les mobilisations à venir : celle des routiers, qui démarrait lundi et a été reconduite, celle des retraités (le 28 septembre) ou encore celle de la fonction publique (le 10 octobre). Sans même parler des étudiants qui s’apprêtent à faire leur rentrée.

Autant de mouvements annoncés ou prévisibles que l’exécutif observe de près, comme l’atteste un échange entre le premier ministre et la présidente de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, filmé par les caméras de TF1 le 12 septembre, jour de la première manifestation contre les ordonnances réformant le code du travail. « La seule inquiétude, c’est le mouvement étudiant, faudrait pas que ça brûle », glissait ce matin-là Brigitte Bourguignon à Édouard Philippe. « Oui, oui. On a tous à l’esprit que ça peut coaguler parfois, bien sûr », lui répondait ce dernier, avant de changer de sujet. Trois journées de mobilisation plus tard, et alors que le projet de loi de finance (PLF) n’a pas encore été débattu – il sera présenté au conseil des ministres mercredi –, l’Élysée semble pourtant déjà respirer.

Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle, le 4 mai à Albi (Tarn). © Reuters Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle, le 4 mai à Albi (Tarn). © Reuters

Bien sûr, officiellement, les membres du gouvernement continuent de marteler que les inquiétudes sont « légitimes » et qu’« il faut les écouter ». Mais au fond, ils sont désormais convaincus que leur traduction dans la rue ne leur posera aucune réelle difficulté. « On est quand même très loin du déferlement qui était annoncé, affirme un conseiller ministériel. Le risque de coagulation ne semble pas considérable, il y a une grande hétérogénéité des frustrations qui s’expriment. » « Depuis mi-août, Emmanuel Macron avait l’intuition que le mouvement social n’aurait pas l’envergure qu’on promettait. On voit aujourd’hui que son intuition était la bonne », souligne Bruno Roger-Petit, nouveau porte-parole du président de la République, indiquant qu’en tout état de cause, ce dernier « refuse de subir les échéances classiques, comme les 100 jours ou le troisième tour social ».

Vendredi 22 septembre, le chef de l’État a donc signé sous l’œil des caméras les fameuses ordonnances. Elles ont été publiées au Journal officiel dans la foulée. Depuis lors, les choses sont claires : manifestations ou pas, « le texte de la réforme du droit du travail ne changera pas », a encore assuré le ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire dans Le JDD. Pourtant, les échanges se poursuivent avec les organisations syndicales et patronales. Elles concernent notamment la « vingtaine » de décrets d’application qui seront publiés « d’ici le 31 décembre ». « Certains nécessitent une discussion avec les partenaires sociaux », a reconnu la ministre du travail, Muriel Pénicaud, vendredi.

L’un d’entre eux suscite encore de nombreuses interrogations. Il s’agit du décret visant à fondre le comité d’entreprise (CE), le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et les délégués du personnel (DP), au sein d’une instance unique. Si le périmètre de ce comité social et économique (CSE) est détaillé dans les ordonnances, les moyens qui lui seront alloués, notamment en nombre d’élus et d’heures de délégation, restent encore inconnus à ce jour. « Pourquoi n’avons-nous pas d’informations sur les moyens dans les ordonnances ? Parce que comme ça, les points clés passent dans les décrets qui viendront plus tard, histoire de couper l’herbe sous le pied du mouvement social », affirme à Mediapart Tony Fraquelli, le monsieur « santé au travail » de la CGT.

Des inquiétudes que Matignon et la rue de Grenelle s’emploient à déminer, assurant « avancer pas mal sur le sujet ». « Les concertations sont efficaces, glisse un conseiller ministériel. On va essayer de sortir ce décret dans des délais qui ne soient pas trop éloignés, probablement courant octobre. » « Il y a un ou deux sujets qui peuvent paraître problématiques, évidemment les décrets prendront cela en compte », a également assuré Christophe Castaner sur France Inter. À entendre ceux qui participent aux discussions côté gouvernement, le durcissement de ton de certaines organisations syndicales, jusqu’alors ouvertes à la concertation, ne reflète pas les échanges qui se poursuivent en coulisses. D’aucuns estiment même qu’il est avant tout lié aux concertations qui s’ouvriront au mois d’octobre, notamment sur la réforme de l’assurance-chômage. « Ils sont déjà un petit peu dans le coup d’après, ils veulent marquer leur territoire d’emblée », veut croire un autre conseiller ministériel.

À l’Élysée, on l’assure, « tout le monde connaît sa grammaire sociale ». C’est pourquoi la rentrée des étudiants, sur fond de baisse des aides personnelles au logement (APL) et de récriminations sur le logiciel d’admission post-bac APB, va être particulièrement scrutée. Pour l’heure, les organisations étudiantes attendent elles aussi le résultat d’une concertation, celle qui s’est ouverte le 11 septembre, avec la mise en place de onze groupes de travail. L’un d’entre eux est notamment chargé de réfléchir à la réforme des modalités d’accès à l’enseignement supérieur, un sujet particulièrement sensible depuis qu’Emmanuel Macron a affiché sa volonté d’instaurer une sélection déguisée à l’université, pudiquement qualifiée de « prérequis ». Les propositions de ces groupes de travail sont attendues pour fin octobre.

Étudiants, routiers, retraités… Le gouvernement doit « rester attentif aux revendications catégorielles, mais leur répondre en lâchant du lest serait une mauvaise solution », insiste un conseiller ministériel. Depuis la rentrée, et après le raté sur l’annonce d’une baisse de 5 euros des APL, l’exécutif s’emploie à défendre la « cohérence » de ses réformes, en se retranchant derrière la « méthode » employée pour les mener à bien. Pour le président de la République, comme pour son premier ministre et pour l’ensemble de leurs soutiens, aucune des décisions appliquées ne peut être remise en question pour la simple et bonne raison qu’elles figuraient dans le programme présidentiel et dans celui des candidats LREM aux législatives.

« Les manifestations n’ont pas vocation à changer le contenu des ordonnances, assurait Édouard Philippe dans les colonnes de Sud-Ouest, début septembre. Je ne crois pas que ce soit une épreuve de force. Et encore moins un coup d’État social. Lorsque vous présentez une loi qui a été annoncée avant les élections et qui a été débattue au parlement, validée par le Conseil constitutionnel, vous ne faites pas un coup d’État. Nous respectons au contraire les engagements validés démocratiquement par les Français. » « Je crois dans la démocratie, mais la démocratie ce n’est pas la rue, affirmait encore récemment Emmanuel Macron sur CNN International. Si je respecte ceux qui manifestent, je respecte aussi les électeurs français, et ils ont voté pour le changement. »

La même rhétorique revient en boucle dans la bouche des ministres et des élus de la majorité, qui vantent désormais la légère remontée de la cote de popularité du président de la République – après avoir minimisé sa chute vertigineuse cet été. Pour eux, la mobilisation sociale ne dit rien de l’état de l’opinion publique. Pire, elle serait même de nature à l’agacer. « Je ne suis pas sûre que bloquer donne aux Français l’envie de soutenir le mouvement », a ainsi indiqué sur LCI la députée Aurore Bergé, porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale. « Sur le terrain, les gens sont curieux, ils posent des questions, mais je ne ressens pas de déception », ajoute sa collègue Coralie Dubost. « Emmanuel Macron estime que les Français jugent d’abord sa capacité à gouverner et à agir », affirme encore Bruno Roger-Petit.

Sur tous les plateaux télé, les soutiens d’Emmanuel Macron tentent de circonscrire « le procès en illégitimité qu’essaie de faire Mélenchon », pour reprendre les mots du porte-parole de l’Élysée, en moquant ceux qui, selon Christophe Castaner, « voudraient refaire le match de la présidentielle ». Pour éviter que les critiques du leader de La France insoumise n’infusent, l’exécutif met en avant ses décisions à effet rapide, comme la suppression de la taxe d’habitation pour 80 % des Français ou la revalorisation du minimum vieillesse. Et mise sur des déplacements à fort potentiel de communication. Le président de la République devrait ainsi se rendre prochainement à Amiens, sur le site de Whirlpool, où il s’était confronté aux ouvriers entre les deux tours de la campagne présidentielle, après la visite de Marine Le Pen. Depuis, le groupe d’électroménager a signé un accord pour la « réindustrialisation » du site en question.

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées dans cet article ont été interrogées ces derniers jours par téléphone ou de visu. Les conseillers ministériels ont requis l’anonymat en raison de leur fonction.