Christiane Taubira: «Un désaccord politique majeur»

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En plein débat sur la réforme constitutionnelle, la démission de Christiane Taubira, remplacée par un proche de Manuel Valls, Jean-Jacques Urvoas, signe l’ultime rétrécissement politique du gouvernement, sur la ligne libérale et sécuritaire voulue par François Hollande. 

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Elle était la dernière, et elle est partie. Avec la démission de Christiane Taubira du ministère de la justice, remplacée par Jean-Jacques Urvoas, le gouvernement de Manuel Valls perd sa figure de gauche la plus emblématique, la seule qui rassurait encore parfois les militants socialistes et les électeurs de François Hollande, déçus par le virage libéral et sécuritaire de la politique présidentielle. Depuis 2012, la majorité n’a cessé de se rétrécir.

« Madame Christiane Taubira, garde des Sceaux, ministre de la Justice, a remis ce 27 janvier 2016, sa démission au Président de la République, qui l’a acceptée. Ils ont convenu de la nécessité de mettre fin à ses fonctions au moment où le débat sur la révision constitutionnelle s’ouvre à l’Assemblée nationale, aujourd’hui, en Commission des Lois », a indiqué l’Élysée dans un communiqué publié mercredi matin, avant de rendre notamment hommage à son « rôle majeur dans l’adoption du mariage pour tous »

La garde des Sceaux démissionnaire, détestée par la droite et haïe de l’extrême droite, a aussitôt retrouvé sa liberté de parole en revendiquant son départ sur Twitter, au nom de « l’éthique » et du « droit ». Mercredi après-midi depuis la place Vendôme, elle a défendu son bilan avant d'assumer la rupture politique : « Je quitte le gouvernement sur un désaccord politique majeur. Je choisis d’être fidèle à moi-même, à mes engagements, mes combats, mon rapport aux autres, d'être fidèle à nous, tels que je nous comprends », a expliqué l'ex-ministre, lors d'une déclaration à la presse. Avant d'ajouter : « Le péril terroriste est grave mais nous savons comment le combattre. [...] Nous ne devons lui concéder aucune victoire. Ni militaire, ni diplomatique, ni politique, ni symbolique. » Et comme à son habitude, Christiane Taubira a conclu en citant le poète Aimé Césaire : « Nous ne livrerons pas le monde aux assassins d’aube. » 

Compte Twitter de Christiane Taubira

Selon l’Élysée, c’est samedi 23 janvier, qu’elle s’est entretenue au téléphone avec François Hollande, parti le lendemain pour un voyage officiel en Inde. Le président et sa ministre ont notamment discuté des désaccords de la ministre sur la réforme constitutionnelle, en particulier sur la déchéance de nationalité pour les personnes reconnues coupables de terrorisme. Au lendemain des consultations avec les différents groupes parlementaires et les chefs de parti, vendredi dernier, il était acquis que le chef de l'État ne reculerait plus – malgré des ajustements de forme annoncés par le Premier ministre.

« Cela faisait plusieurs semaines qu’elle savait qu’on voulait aller au bout, explique-t-on dans l’entourage du président. Ce qui compte, c’est la cohérence menée dans la lutte antiterroriste et notre sujet, c’est de faire voter la réforme constitutionnelle. C’est pourquoi le président et la ministre sont tombés d’accord samedi sur un départ. » Et il n’a jamais été question, selon la même source, que Christiane Taubira occupe un autre poste au gouvernement, par exemple la Culture, souvent évoquée : « C’était soit dedans, soit dehors. »

« Il y a une nécessité de cohérence dans l’action qui est conduite, a justifié mercredi le porte-parole du gouvernement Stéphane Le Foll, à la sortie du conseil des ministres. Cette cohérence, c’est aussi ce que le président de la République appelle l’éthique collective. Chacun a des convictions et elles sont respectables mais une cohérence et une éthique collective doivent guider l’action menée. » Mais le ministre de l’agriculture a souligné à plusieurs reprises qu’il s’agit d’un « choix de Christiane Taubira ». « Christiane Taubira a choisi le moment », a-t-il dit lors de son point presse hebdomadaire.

Car le calendrier du départ de la garde des Sceaux, un mercredi matin, deux heures avant le conseil des ministres et au beau milieu de la visite historique du président iranien Hassan Rohani, est pour le moins étonnant. Il l’est d’autant plus que François Hollande prépare un remaniement depuis plusieurs semaines, au moins pour remplacer la ministre du logement Sylvia Pinel, récemment élue au conseil régional Midi-Pyrénées/Languedoc-Roussillon, et qui veut quitter le gouvernement.

Le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius, au Quai d’Orsay depuis 2012, est également donné partant – il fait figure de favori pour la présidence du Conseil constitutionnel à pourvoir mi-février ; le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian est censé cumuler provisoirement avec la présidence du conseil régional de Bretagne ; d’autres membres du gouvernement, parfois en place depuis 2012 comme Marisol Touraine aux affaires sociales, sont soit fatigués, soit désireux de changer de portefeuille.

Quant à Christiane Taubira, elle avait annoncé par voie de communiqué un voyage officiel aux États-Unis, à partir de ce mercredi et jusqu’au 30 janvier. Elle devait être ce soir à Washington, pour un dîner sur les élections américaines « avec des personnalités du monde politique et des think-tankers ». Mais aucune rencontre ministérielle n’était prévue.

Promis juré, l’Élysée assure que le calendrier était calé et que Christiane Taubira ne leur a pas fait un ultime pied de nez en prenant de court le président : « Il fallait clarifier avant l’audition de Manuel Valls » devant la commission des lois à l’Assemblée mercredi à 11 h 30, consacrée à la réforme constitutionnelle, explique-t-on. « Il fallait un remplacement poste par poste pour assumer un choix de cohérence, et non pas l’inscrire dans un mouvement général », insiste un proche de François Hollande.

Christiane Taubira quittant l'Elysée le 13 mars 2014 © Reuters Christiane Taubira quittant l'Elysée le 13 mars 2014 © Reuters

Fragilisée depuis plusieurs mois, Christiane Taubira est remplacée par Jean-Jacques Urvoas, l’emblématique président de la commission des lois, et proche du Premier ministre Manuel Valls. Depuis 2012, il convoitait le ministère de l’Intérieur – un poste que François Hollande lui a toujours refusé. Maître de conférences en droit public à Brest, c’est surtout un spécialiste des questions de sécurité, doté de solides réseaux policiers, qui intègre la place Vendôme (lire notre portrait).

Ce remplacement signe au passage la fin, au moins provisoire, de la parité au gouvernement – c'était pourtant un engagement du président de la République – et conduit à ce que tous les ministères régaliens soient désormais occupés par des hommes. Mais au vu de la politique menée par l’exécutif, il est politiquement cohérent : Christiane Taubira était opposée à la réforme constitutionnelle annoncée quelques jours après les attentats du 13-Novembre, et singulièrement à l’inscription dans la Constitution d’une peine de déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour terrorisme. Manuel Valls avait prévenu qu’elle ne défendrait pas le projet de loi devant les parlementaires et qu’il le ferait à sa place. Et depuis plusieurs jours, c’est avec Jean-Jacques Urvoas, choisi par l’exécutif pour être le rapporteur du texte à l’Assemblée, que le Premier ministre et le président de la République tentaient de construire un compromis acceptable pour 3/5e des parlementaires.

Taubira et Urvoas, s’ils ont souvent travaillé ensemble, notamment lors des débats sur le mariage pour tous, et s’ils ont parfois affiché une estime réciproque, se sont aussi affrontés politiquement à plusieurs reprises. Ce fut notamment le cas lors de la loi renseignement – voulue, poussée et portée par le député breton – à l’occasion d’un vif débat à l’Assemblée sur le rôle des personnels pénitentiaires.

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