Contre la France du ressentiment et des obsessions xénophobes

Par

« Notre France », ce projet vidéo réalisé par Louise Oligny et Patrick Artinian, est un démenti réjouissant aux imprécations d'une petite caste de commentateurs.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

« — Quand vous vous rasez le matin, qui voyez-vous dans le miroir, un Allemand ou un Américain ? Répondez à la question, Allemand ou Américain, choisissez le pays, choisissez votre camp.
— Mes parents sont nés en Allemagne. Moi, je suis né ici, en 1917, ce qui me donne un alibi pour la Grande Guerre… Et je ne crois pas à ces histoires d'ascendances. »

L'échange est tiré de Perfidia, le nouveau roman de James Ellroy, récit d'une ville, Los Angeles, emportée dans une furie xénophobe, raciste et antisémite à l'automne 1941, au lendemain de l'attaque de Pearl Harbour par les Japonais. Deux flics du LAPD interrogent et secouent un jeune boxeur, Bleichert, qui veut intégrer la police de la ville. Il doit d'abord et surtout prouver son « américanité » et, pour cela, trahir quelques amis, membres supposés d'une cinquième colonne fantasmée à l'œuvre en Californie.

James Ellroy pourrait écrire sur la France de 2015. Sur ce paysage si particulier où la formule « cinquième colonne » n'est pas si éloignée des propos de certains responsables politiques, cette fois pour désigner les musulmans. Sur ce débat public où des intellectuels et éditorialistes somment à tout propos des centaines de milliers de personnes issues de l'immigration de fournir les preuves de leur appartenance à la nation et de démontrer sans cesse leur qualité de « bon Français ».

Des attentats de Paris à la réforme du collège, des candidats au djihad en Syrie aux règlements de comptes dans des cités de Marseille, de l'économie de la drogue aux menus différenciés dans les cantines scolaires, quand il ne s'agit pas d'affaire de longueur de jupe, nos « élites » proclamées et éditorialistes incendiaires le ressassent jusqu'à l'obsessionnel. La France s'effiloche, pire, elle se dissout ou se défait sous les coups d'une double offensive qui tient en deux mots : immigration et islam.

La meilleure démonstration de cette nouvelle beaufitude souverainiste est le dernier numéro de Marianne, hebdomadaire que l'on a connu autrement mieux inspiré. Après avoir passé par le fil de la plume Emmanuel Todd et son dernier essai, il s'autorise à distribuer bons et mauvais points, à faire le tri entre patriotes labellisés et « francophobes », et à désigner la radio Beur FM comme le cheval de Troie d'un islamisme triomphant (voir ici la réponse de Beur FM). Marianne symbolise assez bien cette France cloisonnée et vermoulue de 2015 : un pays où le débat public s'est affaissé, confisqué par une poignée d'intellectuels en carton et des éditorialistes spécialistes en bavardages indignés.

La couverture du n°944 de «Marianne». La couverture du n°944 de «Marianne».

Cette France fantasmatique des Ivan Riouffol, Alain Finkielkraut, Éric Zemmour, Éric Conan, Élisabeth Lévy et tant d'autres est celle du pire. « Une société en déficit de représentation oscille entre la passivité et les peurs. Elle tend à être dominée par le ressentiment, qui marie la colère et l'impuissance », écrit l'historien Pierre Rosanvallon dans Le Parlement des invisibles (Seuil, 2014). Nous y sommes, dans cette France du ressentiment, machine à fragmenter, à exclure, à produire des boucs émissaires.

D'où l'immense intérêt du projet « Notre France », réalisé par Louise Oligny et Patrick Artinian et que Mediapart commence à diffuser aujourd'hui : renouer les fils d'un récit, faire surgir des voix autres, celles de gens invisibles, dont l'ordinaire banalité de la vie dit bien plus sur nos réalités sociales que les imprécations obsessionnelles de notre caste de commentateurs. « Donner consistance à la démocratie, c'est en effet donner des voix et des visages au peuple souverain, écrit encore Pierre Rosanvallon. Car être représenté, ce n'est pas seulement voter et élire un “représentant”, c'est voir ses intérêts et ses problèmes publiquement pris en compte, ses réalités vécues exposées. »

C'est ce qu'ont voulu faire Louise Oligny et Patrick Artinian dans cette cité de Créteil, le Mont-Mesly (7 800 habitants), dans le Val-de-Marne. Dans ce quartier, se brassent depuis plus de cinquante ans toutes les immigrations, tous les succès mais aussi les échecs d'une France qui, quoi qu'en disent politiques et commentateurs, continue massivement à intégrer. Initialement, après avoir travaillé à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, Louise Oligny, photographe et vidéaste québecoise (son site est à voir ici), fut accueillie en résidence durant plusieurs mois par la Maison de la solidarité du Mont-Mesly : à charge pour elle d'y développer un projet artistique avec les habitants.

Avec le renfort de Patrick Artinian, collaborateur régulier de Mediapart, un nouveau projet a pris ensuite le relais : non pas un portrait d'un quartier difficile où tous les indicateurs sociaux demeurent au rouge, mais des portraits d'habitants, des itinéraires, des histoires de gens pour l'essentiel immigrés ou français de parents étrangers et qui constituent aujourd'hui une grande partie des classes populaires.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous