Que reste-t-il des jolies colonies de vacances? (3/3) Reportage

Le SNU: apprendre à dire nous, au garde-à-vous

Avec la mise en place du service national universel, Emmanuel Macron réinvente, plus ou moins consciemment, la colo de droite. Reportage à Carpentras, fin juin, auprès d’un équipage venu de l’armée, de l’Éducation nationale, de l’éducation populaire et du scoutisme. L’objectif ? Accompagner 160 volontaires de 16 ans attirés par l’idée d’un cadre rigide et l’opportunité d’un voyage en France. Le résultat ? Un « machin » qui se cherche et gagnerait à moderniser sa conception de l’engagement au service de la collectivité.

Iris Deroeux

27 juillet 2019 à 11h15

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Les deux officiers de l’armée de terre, les capitaines Hélène et Ronan, ne boudent pas leur plaisir. Habitués à côtoyer des jeunes lors de la journée défense et citoyenneté (JDC, obligatoire avant 18 ans), ils ont été dépêchés pour animer un atelier défense lors d’une session du service national universel (SNU), devant remplacer à terme cette fameuse journée. Ils n’en reviennent pas.

« C’est une vraie fabrique à engagement militaire ! Une majorité nous a dit être intéressée par cette voie », témoignent-ils alors que nous marchons vers la cantine, quelques minutes après notre arrivée au SNU de Carpentras. Niché dans un ancien centre de formation des apprentis, c’est l’un des quatorze lieux ayant ouvert douze jours durant pour tester ce projet phare de la présidence d’Emmanuel Macron. Celui-ci contient deux phases : une première en hébergement, que nous avons pu observer, suivie d’une mission d’intérêt général dans l’année qui vient.

Pause entre deux ateliers lors de la journée « défense ». © ID

Au programme de cette grosse machine au coût estimé par le gouvernement à 2 000 euros par jeune et censée être généralisée à toute une classe d’âge : « accroître la cohésion et la résilience de la nation en développant la culture de l’engagement », « garantir un brassage social et territorial », « accompagner les jeunes dans leurs parcours personnel et professionnel ». Le tout via une série de figures imposées aux équipes mises sur pied dans treize départements pilotes, des Ardennes au Vaucluse en passant par le Puy-de-Dôme, encadrant chacune 160 jeunes, volontaires pour cette phase de test, venus de partout sauf du département où ils effectuent leur SNU.

On le vérifiera pendant les deux jours qui nous ont été accordés par le ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse pour suivre des adolescents de 15-16 ans et la trentaine d’adultes qui les encadrent : une majorité ont en effet un intérêt pour les forces armées, gendarmerie incluse, certains pensent à intégrer la police, d’autres à rejoindre les sapeurs-pompiers.

Ce n’est pas étonnant étant donnée la genèse de ce service national, dont la mission de réflexion a été en premier lieu confiée au général Daniel Ménaouine en 2018. La culture et les méthodes d’encadrement militaire ont infusé le projet, en témoigne le rapport de son groupe de travail (à lire ici). Le vocabulaire ensuite retenu pour désigner les jeunes réunis en « maisonnées », formant des « compagnies », suit cette tendance. La communication gouvernementale a enfin insisté sur les rituels devant rythmer l’exercice, de l’uniforme à la levée de drapeau en chantant La Marseillaise.

Cette approche n’a cessé de susciter débats et critiques sur la vision par conséquent limitée, si ce n’est étriquée, de « l’engagement » mise en avant (lire l’article de Faïza Zerouala et regarder la vidéo de l’audition du général Ménaouine au Sénat, au cours de laquelle une vingtaine d’élus expriment leurs doutes sur la forme et le coût faramineux du SNU, sa possible mise en concurrence avec d’autres dispositifs existants, et les réponses du général).

C’est aussi de cette manière que le projet a été présenté aux ados. À quelques exceptions près, la plupart ont en effet entendu parler du SNU lors d’un rapide exposé dans leur lycée comme d’une « sorte de service militaire », voire d’un « camp militaire ». Et c’est souvent pour cette raison qu’ils se sont portés volontaires via un simple formulaire. Tout autant, nous disent-ils, que pour « rencontrer du monde », « sortir de chez eux » et « voyager gratuitement », notamment en Guyane puisque le DOM faisait partie des départements pilotes dans lequel ils avaient une chance d’être envoyés.

« Pouvoir parler à des militaires, ça me donnait envie. C’est quelque chose que je n’ai jamais pu faire alors que mon grand-père en était un », nous dit Manon de Douai, à la cantine. Clélia de Loire-Atlantique se dit séduite « par les choses ordonnées, le patriotisme ». « J’hésite entre le commerce international ou peut-être l’armée… Comme autour de chez moi il n’y a rien, il me faut plusieurs options », explique Julie, de Bourges, « la diagonale du vide, la vraie ». « J’avais envie de prendre confiance en moi, de me dépasser, de rencontrer du monde », justifie encore Chloé, jeune sapeur-pompier depuis ses 13 ans à Lorient. « D’apprendre la cohésion, quoi ! » poursuit-elle en souriant, « ça faisait deux heures qu’on n’avait pas prononcé ce mot. Je dors cohésion, je me lève cohésion, je bouffe cohésion… » La tablée rit. La conversation se poursuit sur l’uniforme, qui gratte et tient chaud mais suscite moins de débats que leurs accents régionaux. Il y a ceux qui sont en internat, déjà en « costume », ceux que ça libère d’un poids comme Hugo, « parce que je me fais harceler à cause de mes tenues au lycée ».

Mini-pause lors de l’atelier « défense ». L’officier vient d’expliquer les méthodes de camouflage de l’armée. © ID

Au bout du compte, nombreux sont ceux qui s’attendaient « à quelque chose de plus strict » comme le formule Marine de Cergy dans le Val-d’Oise. Elle s’étonne : « Il y a même des moments où on danse. » La danse, à savoir un cours de hip-hop puis de Zumba, les encadrants en sont fiers, autant que les ateliers théâtre et les moments de débat devant « libérer la parole ». Preuves pour eux que « le projet n’est pas que militaire, ne peut être que ça », estime Brice Rochat, le directeur du SNU de Carpentras, proviseur de lycée professionnel à la retraite et ancien directeur des scouts locaux.

Explorant la marge de liberté laissée par les notes de cadrage reçues du ministère ces trois derniers mois, il imagine un dispositif qui pourrait incarner dans le futur un nouveau « rite de passage à la vie d’adulte ». « Sachant que, bon, pour y parvenir, encore faudrait-il qu’on leur laisse une vraie place dans la cité après. » En attendant, « qu’ils repartent de là en ayant vécu quelque chose de fort collectivement et rencontré des adultes bienveillants à qui ils ont osé parler ».

À ses côtés dans cette entreprise, Jérôme Leyssard, responsable du pôle « engagement » à la fédération Léo-Lagrange (association d’éducation populaire fondée en 1950) ici chargé du programme pédagogique, et le colonel Gilbert Fort, qui s’est vu confier la logistique. Ce triptyque s’appuie ensuite sur seize « cadres » dont une seule femme (Stéphanie, devenue prof de Zumba et aide à domicile après vingt-huit ans dans l’armée de l’air), en majorité des réservistes, et douze « tuteurs », l’échelon le plus proche des ados, pour la plupart étudiants en Staps ou animateurs scouts dans la région.

« Personne n’a pris la mesure de l’état réel de notre jeunesse »

Autant de cultures et d’approches de la jeunesse différentes. Ce qui donne des débats animés sur la bienveillance versus la punition collective voire les vertus de la gueulante, l’heure du lever (déjà retardée au bout de quatre jours), l’utilité d’être en rang, la tolérance ou non à l’égard de la cigarette… « Disons que les outils militaires sont pratiques pour gérer de la masse, en l’occurrence deux cents personnes », juge Firmin, réserviste et prof de français en Réseau d’éducation prioritaire (Rep). « Ils (les militaires) ont déjà lâché sur certaines choses, comme l’alignement parfait des mains au garde-à-vous lors de la levée des couleurs matinales. En revanche, l’idée de remplacer l’hymne par Redemption Song, ils ne sont pas prêts », note-t-il en souriant, lors d’une pause clope à l’entrée du CFA. Pourquoi adhérer ? « J’ai tout fait : les colos, les foyers, les assos… Eh bien ils sont perdus les gosses franchement. Parler de citoyenneté, de vivre-ensemble, dans ce cadre-là, ça me donne envie d’essayer », argumente Soumia, l’une des tutrices, en formation d’éducatrice spécialisée. Avant d’égrener les activités de week-end : visite du site naturel de la Fontaine-de-Vaucluse, Accrobranche, piscine, révision du code de la route, olympiades rebaptisées « Universalus »… Un peu comme en colo en somme ? « Ah non, me reprend Lilian, 16 ans, habitué des colos. Ce serait beaucoup plus le bordel. »

Atelier « boussole ». © ID

Le moule de prime abord rigide du SNU, à vrai dire, il ne faut pas deux jours pour le voir se craqueler. Sous la pression des émotions de 160 ados certes volontaires, mais également fougueux, émoustillés, fragiles, cabossés. Il y a d’abord le rythme, très intense, que la plupart ne tiennent pas, finissant à l’infirmerie ou aux urgences. Parce qu’il fait très chaud, les malaises sont fréquents ici comme dans d’autres SNU – en ont témoigné de nombreuses images suscitant l’émoi sur les réseaux sociaux.

Parce que les ados ne dorment pas assez, testant les limites de l’autorité (et de la non-mixité en chambrée) jusque tard dans la nuit. Parce qu’ils veulent se soustraire à une activité et être tranquilles deux minutes. Parmi leurs moments préférés, ils citent ainsi la visite du camp des Milles, mémorial de l’Holocauste, autant que cette soirée improvisée entre eux la veille au soir, dehors, à écouter de la musique et danser. « On écoute tous la même chose, c’est pas compliqué », résume Antoine, remettant sur son portable l’un de leurs titres phares : Maman ne le sait pas du rappeur Ninho. Pendant ce temps, tout l’encadrement était exceptionnellement réuni pour discuter de la fatigue physique et psychique des uns et des autres, les ados et eux-mêmes. Ce ne sont pas tant les coups de chaud qui les dépassent que les situations très lourdes révélées par certains mineurs lors de moments collectifs de discussion. Agression sexuelle, maltraitance subie en famille, addictions, malaise profond...

Les confessions sont le lot quotidien. « Une fille a dit pour la première fois haut et fort qu’elle était lesbienne, c’est hyper courageux. Au lycée, elle se serait fait frapper si elle l’avait dit comme ça, témoigne Tiffany. On se rend compte qu’on a tous des difficultés. » Les ateliers de prévention du jour – au choix : alimentation, addiction, vie affective et sexuelle – ont un peu plus libéré la parole. Meven avait choisi la thématique addiction, pensant que ça allait l’aider, car il est « un gros fumeur de cannabis ». « Ça pique un peu là… Mais bon, je n’ai rien appris de neuf malheureusement. » À ses côtés, Maëlle me dit être « à quinze clopes par jour normalement ». « Bonjour le sevrage… Au bout d’un jour, j’ai pété un plomb. Je fume un peu du coup, beaucoup moins. Quand c’est trop dur, je m’isole. Hier, un mec de ma région est venu me chercher dans mon coin, c’était gentil. »

Le directeur adjoint Jérôme Leyssard, dans le secteur de l’éducation populaire depuis plus de vingt ans, le dit sans détour : « Personne n’a pris la mesure de l’état réel de notre jeunesse. On pouvait penser que, parce que volontaires, ils iraient plutôt bien. C’est faux. La première leçon, c’est qu’il y a un besoin urgent d’une politique globale de protection des jeunes, de tous les jeunes. »

Pause avant de partir dîner à la cantine, l’uniforme est rangé. © ID

Ce constat pose beaucoup de questions quant à l’après : tant le suivi des ados présents que l’évolution du dispositif tout entier. « Autant de jeunes en souffrance, j’hallucine… L’erreur est de ne pas avoir prévu un médecin sur place lors d’un accueil de mineurs d’une telle taille », estime Firmin, cadre. Pour Alain, le projet est même « une usine à gaz si on ne se donne pas les moyens de gérer toutes ces émotions ».

D’autant qu’il est prévu que le SNU soit généralisé à tout le territoire, en restant d’abord sur la base du volontariat, puis en étant ensuite rendu obligatoire (sans qu’une échéance ferme n’ait été arrêtée à ce jour). Si le volontariat perdure, le risque n’est-il pas de créer une nouvelle ligne de démarcation entre les jeunes de même génération, dans la droite ligne des colos (lire notre article) ? S’il devient obligatoire, quel niveau d’adhésion et de cohésion espérer de la part d’ados n’ayant aucune envie d’être là ? Idéologiquement, ce dispositif peut-il devenir le lieu de sensibilisation à une palette large et complète d’engagements au service des autres, autrement dit, perdre de sa couleur militaire ? Avec quelle pédagogie et quels coûts si le but est d’accompagner des mineurs révélant ici un certain nombre de problèmes ?

Sur place, la réflexion est déjà entamée. Les encadrants attendent d’ailleurs beaucoup de l’évaluation qualitative réalisée par les sociologues de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep) dispatchés dans tous les SNU. Ces derniers rendront leurs conclusions à l’automne, auxquelles s’ajoutera une étude quantitative réalisée par l’institut de sondages Ifop via des questionnaires distribués à tous les participants. Il reste à espérer que le gouvernement ne s’entête pas dans un dispositif rigide imprégné de militarisme, excluant de facto tout un pan de la jeunesse pourtant désireuse d’engagement pour des causes collectives.

Iris Deroeux


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