L’audiovisuel public est en grave danger

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Emmanuel Macron veut une réforme de l’audiovisuel public. Ce projet pourrait créer une holding rassemblant toutes les entreprises, ce qui renforcerait la mainmise du pouvoir. Le chef de l’État se méfie des journalistes et va jusqu’à s’afficher avec Cyril Hanouna, sanctionné pour homophobie et sexisme.

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Depuis plusieurs jours, c’est la question dont se délectent tous les journalistes médias : recevant le lundi 4 décembre les députés de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron leur a-t-il bel et bien confié qu’à ses yeux l’audiovisuel public était « la honte de la République », comme l’ont rapporté peu après L’Express ou encore Télérama ? Ou bien faut-il donner quelque crédit au démenti de l’Élysée, assurant qu’on a prêté au chef de l’État des propos qu’il n’avait pas tenus ? Avouons-le : comme nous n’avons pas assisté à l’échange, nous n’avons pas de certitude quant à l’exactitude du verbatim placé dans la bouche du président de la République. Et, au demeurant, l’interrogation paraît parfaitement secondaire.

Car quand bien même Emmanuel Macron aurait prononcé ces mots qui ont indigné beaucoup de journalistes de France Télévisions ou de Radio France (voir ici la réaction du SNJ de Radio France), le compliment pourrait lui être retourné. Si « honte » il y a, elle peut être imputée à de nombreux acteurs. Au PDG de Radio France, Mathieu Gallet, comme à la dirigeante de France Télévisions, Delphine Ernotte ; au président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), Olivier Schrameck, et aux membres de cette instance, qui ont installé ces deux PDG dans leur fonction et qui sont à l’origine de ce désastre de l’audiovisuel public ; à la haute fonction publique de Bercy, qui ne s’est jamais intéressée au dossier de l’audiovisuel public autrement que pour lui faire rendre gorge, et l’étrangler financièrement ; mais tout autant au chef de l’État, qui a apporté de nombreuses preuves – pas plus tard encore que dimanche 17 décembre, lors de son entretien tout en connivence sur France 2 avec Laurent Delahousse –, qu’il entendait maintenir l’insupportable lien de subordination que le pouvoir présidentialiste a toujours fait peser depuis les débuts de la Ve République sur l’audiovisuel public, au mépris des droits des citoyens à disposer d’une information libre et honnête, cette relation de servitude qui déshonore le journalisme et anémie notre démocratie

Une « honte » ! Assumons donc le mot à sa place, puisque de toute évidence Emmanuel Macron ne le revendique pas et surtout puisqu’il est bien mal placé pour mener cette charge, sauf à dresser un réquisitoire contre lui-même. Et cherchons à comprendre pourquoi l’audiovisuel public traverse une crise aussi grave.

Cet audit est d’autant plus impérieux qu’Emmanuel Macron au moins n’a pas caché qu’il préparait une grande réforme de l’audiovisuel public. Lors de ce même entretien sur France 2, le 17 décembre, il a en effet évoqué un possible « big-bang » pour le début de 2018 : il a annoncé le lancement imminent d’un grand travail de réflexion autour de l’audiovisuel public « structuré dans son architecture sur le monde d’avant ». C’est, « pour l’État, de très loin le premier budget de la culture » ; « il y a de l’argent mais est-ce qu’on le met au bon endroit et, surtout, est-ce l’organisation collective la plus pertinente ? », a-t-il déclaré.

En réalité, l’audiovisuel public soulève une cascade de questions : pourquoi se porte-t-il si mal ? Que prépare secrètement la puissance publique ? Et quels devraient être les ressorts d’une refondation démocratique de l’audiovisuel public ?

1. Le bilan calamiteux de Delphine Ernotte

Il y a d’abord un constat : comme Mediapart l’avait révélé en mai 2015 (lire France Télévisions : la désignation de la PDG entachée d’irrégularités) la désignation par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de Delphine Ernotte au poste de présidente de France Télévisions (FTV) a été en son temps entachée de nombreuses et graves irrégularités. Une instruction judiciaire est d’ailleurs toujours en cours à ce sujet. Et la nouvelle promue, loin de s’appliquer à faire oublier ce sulfureux épisode, a depuis multiplié les faux pas. Tant et si bien que du début de son mandat jusqu’à aujourd’hui, elle a constamment alimenté un procès en illégitimité.

Que l’on se souvienne de ce que nous avions à l’époque révélé. Lors de la procédure de nomination organisée par le CSA, nous avions mis au jour d’invraisemblables intrigues organisées dans les coulisses du pouvoir pour biaiser la décision de l’autorité supposée indépendante et pour avantager Delphine Ernotte. Issue du groupe Orange, cette dernière a ainsi bénéficié de l’appui confidentiel de David Kessler, qui lui aussi avait le même groupe Orange comme port d’attache, mais qui peu avant officiait à l’Élysée comme conseiller de François Hollande pour les médias et la communication. En clair, après avoir conseillé le chef de l’État pour choisir Olivier Schrameck comme nouveau président du CSA, David Kessler s’est mis au service de Delphine Ernotte, pour que le CSA la désigne comme présidente de France Télévisions. Le système de la barbichette…

L’Élysée a tiré en cachette les ficelles d’une nomination qui pourtant était supposée impartiale, et ne devait dépendre que du seul CSA, sans intervention ou pression extérieure. Si à l’époque, Delphine Ernotte a ainsi pris le dénommé Denis Pingaud, pour piloter la communication de sa candidature, c’est que ce dernier avait un lien direct avec l’Élysée, par l’intermédiaire du nouveau conseiller en communication de François Hollande, Gaspard Gantzer. Par la suite, les deux amis n’ont même pas pris la peine de cacher qu’ils faisaient équipe : sans la moindre gêne, ils ont depuis créé ensemble une agence de communication baptisée « 2017 ».

Delphine Ernotte Delphine Ernotte
Au même moment, Delphine Ernotte a aussi bénéficié des conseils secrets d’un autre cadre dirigeant d’Orange, Xavier Couture. Pis que cela ! Comme nous l’avions également révélé, ce dernier s’était initialement mis au service d’un autre candidat, Didier Quillot, mais avait en cours de compétition changé de patron et s’était rallié à Delphine Ernotte, lui faisant vraisemblablement profiter de sa connaissance du programme élaboré par Didier Quillot. Tant et si bien que l’on a pu découvrir de fortes ressemblances entre les programmes des deux candidats.

Et pour finir, c’est le vote du CSA lui-même qui est apparu l’objet de pressions. Bref, Delphine Ernotte l’a emporté au terme d’une procédure viciée, indigne d’une grande démocratie. Emmanuel Macron n’ignore sans doute rien de toutes ces opaques péripéties, puisqu’il a longtemps officié aux côtés de Gaspard Gantzer, qui a été l’un de ses camarades de promotion à l’Élysée, et auquel son parti LREM a voulu donner une investiture aux dernières législatives, ce que Gaspard Gantzer a accepté, avant de jeter l’éponge.

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J'ai fait un petit ajout dans l'article, douze heures après sa mise en ligne, pour préciser l'identité de l'auteure de l'entretien réalisé au Niger pour Konbini.