Les confessions d'un «factotum» de l'UMP au Sénat: «J'allais chercher le pognon»

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Dans l'affaire des soupçons de détournements de fonds publics au Sénat, Mediapart a recueilli le témoignage d'un homme clef, ancien conseiller de l'ombre du groupe UMP. Sur demande, François Thual allait « chercher le pognon » à la Société générale pour qu'il soit redistribué à des sénateurs. Il raconte.

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François Thual est une grenade dégoupillée. Pendant trois décennies, cet ancien fonctionnaire du ministère de la défense, qui sait choyer et verrouiller des secrets, a œuvré comme conseiller de l'ombre de la droite et des centristes au Sénat. S'il a produit moult notes sur des questions militaires et géostratégiques, il a surtout endossé, de 2002 à 2013, le rôle de secrétaire général de l'URS, une association semi-fantoche alimentée par des fonds publics théoriquement destinés au travail parlementaire. L'association en redistribuait en fait une partie à des sénateurs UMP sous forme de chèques ou d'espèces, en secret, et sans contrepartie connue.

« Moi, je signais les chèques qu'on me présentait et j'allais retirer l'argent liquide, témoigne aujourd'hui François Thual. Presque tous les mois, selon les besoins, on m'envoyait chercher 4 000, 5 000 ou 6 000 euros en espèces à la banque, que je ramenais au trésorier du groupe UMP (au palais du Luxembourg). »

François Thual © DR François Thual © DR

Convoqué par les policiers en 2013, il a dû parler une première fois. Un peu. Les investigateurs avaient déjà les relevés de compte de l'URS à la Société générale : environ 200 000 euros de chèques signés entre fin 2009 et début 2012 au bénéfice d'une trentaine de sénateurs, plus de 100 000 euros d'espèces retirées au guichet. Tuyauté par un signalement de Tracfin (la cellule anti-blanchiment de Bercy), le parquet de Paris venait d'initier une enquête préliminaire sur des soupçons d'« abus de confiance » et de « blanchiment », qui a débouché en 2014 sur l'ouverture d'une information judiciaire élargie à de possibles « détournements de fonds publics » (voir notre précédente enquête).

François Thual, lui, n'a « pas revu » ses anciens « patrons » depuis son audition, à peine reçu un coup de fil. « Le factotum », tel qu’il se présente aujourd'hui, se sent pestiféré, lâché par ceux qu’il a servis. S'ils persistent à afficher « leur mépris » à son endroit, François Thual (déjà cité ici par Le Monde) pourrait bien se remémorer de nouveaux « détails », de nouveaux comptes bancaires, de nouveaux noms. Il n’est pas l’homme par qui le scandale arrive, mais l’homme qui peut faire changer le scandale de dimension. Déjà, ça lui revient. « J'ai cru comprendre que le vrai compte était chez HSBC au carrefour de l'Odéon, avance l'ancien conseiller. C'est là que se passait l'essentiel des opérations et qu'ils faisaient la salade. Moi je n'assume que la gestion du compte à la Société générale. »

Pour mieux faire passer le message, François Thual a accepté de répondre aux questions de Mediapart. Non pas à toutes, loin de là. Mais à quelques-unes. « Ils n’ont jamais eu l’élégance de me prêter une bagnole avec chauffeur pour aller chercher le pognon, grince l'ancien conseiller. Je devais aller à la banque en métro. »

L'hémicycle du Sénat © Reuters L'hémicycle du Sénat © Reuters

Visiblement au palais du Luxembourg, les voitures, ça compte. Fin 2002, quand les groupes RPR, centriste et des Républicains indépendants (la famille d'un Jean-Pierre Raffarin ou d'un Jean-Claude Gaudin) ont décidé de fusionner sous la bannière unique de l'UMP, alors qu'ils étaient jusqu'ici dotés de moyens spécifiques, « l’un des principaux problèmes a été l'attribution des voitures », se marre François Thual. « C'était : "Moi, moi, moi et moi !" »

En réalité, avec la création de l'UMP, la difficulté majeure était d'ordre financier : chaque groupe ayant accumulé des réserves de longue date grâce aux cotisations de ses adhérents et surtout aux subventions du Sénat destinées à ses travaux parlementaires (recrutement de collaborateurs, frais de fonctionnement, etc.), chacun a voulu s'en garder le maximum de côté. Pas question de verser l'intégralité de sa cagnotte au pot commun de l'UMP.

À la veille de se dissoudre, le groupe des Républicains indépendants, composé d'une quarantaine d'élus, a ainsi créé l'URS pour abriter ses beaux restes. Quel montant exactement ? Mystère. Son patron, le sénateur Henri de Raincourt, l'a discrètement domiciliée dans son château aux fins fonds de l'Yonne, en a pris la présidence, et confié le secrétariat général à François Thual. Sur le papier, il y avait bien un trésorier pour gérer ces fonds d'origine publique : André Dulait (sénateur jusqu'en septembre dernier). « Mais il ne comprenait rien, balaie François Thual. Ils l'ont d'ailleurs choisi pour ça. Pas une seule fois il n’a demandé un relevé. »

Pendant des années, « j'ai signé des chèques pré-remplis », détaille François Thual. En septembre, Mediapart a dévoilé une liste de sénateurs bénéficiaires de ces chèques suspects pour la période 2009 à 2012 : Jean-Claude Gaudin, le maire de Marseille (24 000 euros en six chèques) ; Roland du Luart (27 000 euros en six fois) ; Hubert Falco, le maire de Toulon (12 400 euros) ; Gérard Longuet, ancien ministre de la défense du gouvernement Fillon (2 000 euros), etc. (voir ici leurs justifications alambiquées).

« C'étaient les rois du pétrole, raconte François Thual. Ils ont toujours eu le sentiment qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient grâce à l'article 4 de la constitution », qui prévoit que les groupes parlementaires « exercent leur activité librement ». « Ils me disaient : "Tu nous emmerdes avec tes visions de fonctionnaire, t'as toujours peur !" »

Les réserves ne risquaient pas de s'épuiser d'ailleurs : le trésorier du groupe UMP de 2002 à 2014, Jean-Claude Carle, ancien Républicain indépendant lui-même, a régulièrement puisé dans la trésorerie du groupe UMP pour alimenter celle de l'URS, dans le plus grand secret. Chez les élus issus du RPR, beaucoup n'ont découvert ces « manières » qu'à l'occasion de l'enquête judiciaire. L'institution sénatoriale n'a rien vu non plus, puisqu'elle n'exerce aucun contrôle sur les comptes de ses groupes parlementaires (jamais publiés).

Rien qu'entre fin 2009 et début 2012, François Thual a aussi retiré plus de 110 000 euros en espèces depuis le compte de l'URS à la Société générale, d'après les additions des enquêteurs. « Les services de Carle m'appelaient et me passaient commande en fonction des besoins, confie-t-il. J'étais un peu le cycliste qui allait chercher les fonds. » À quels sénateurs étaient-ils redistribués ? « J'avais pour consigne de ne laisser aucune trace. » Et sa mémoire flanche un peu, en ce moment. À quoi servait ce liquide ? « À financer des activités politiques dans leur département, notamment des campagnes électorales. Jusqu'en 2014, les sénatoriales n'étaient soumises à aucune règle (pas de compte de campagne, aucun plafond de dépenses, etc.). Et puis certains s'en sont mis dans les poches ou sur des associations avec des périmètres hors contrôle. »

François Thual veut bien se souvenir de quelques exemples. Il assure qu'André Dulait, élu des Deux-Sèvres comme Ségolène Royal, a réclamé un jour quelques milliers d'euros en espèces pour donner un coup de pouce à une ancienne assistante de la candidate socialiste à la présidentielle, qui l'avait attaquée aux prud'hommes. « Dulait m'a dit : "On va emmerder Royal !" » L'ex-salariée en question, interrogée par Mediapart, se remémore un épisode qui pourrait bien correspondre : « En 2007, alors que je venais de publier un livre pour raconter mon combat, mon éditeur m'a dit qu'André Dulait venait d'en commander un grand nombre d'exemplaires et qu'un chauffeur était venu les chercher. » Sollicité par Mediapart depuis plusieurs mois, André Dulait n'a jamais retourné nos appels.

François Thual affirme aussi, sans preuve à l'appui, avoir versé en 2011 quelques milliers d'euros d'espèces au centriste Hervé Marseille, lors de sa première campagne sénatoriale. « Comme il venait régulièrement nous informer sur ce qui se passait au groupe centriste, une famille compliquée, on a décidé de l'aider pour son élection », avance François Thual. Sollicité par Mediapart, Hervé Marseille répond d'abord qu'il n'a « pas souvenir d'avoir touché » quoi que ce soit. Quand on insiste, le sénateur finit par démentir explicitement. « Tout cela est ridicule, lance-t-il. Vendre des infos pour quelques milliers d'euros, c'est presque insultant. » 

Maire de Meudon, Hervé Marseille est cet élu qui avait soudain démissionné de l'établissement public de la Défense en 2009, trois mois après son entrée au conseil d'administration, libérant ainsi une place pour Jean Sarkozy. L'année suivante, il avait été nommé au Conseil économique, social et environnemental sur décret présidentiel.

« Ces chèques et ces espèces sont peut-être critiquables, mais pas illégaux », veut croire François Thual. À l'issue de l'instruction, les juges René Cros et Emmanuelle Legrand, qui n'ont pas fini de démêler toute cette tuyauterie, de distinguer les faits potentiellement délictuels du reste, se forgeront leur propre avis.

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Sollicité à plusieurs reprises, l'ancien trésorier du groupe UMP, Jean-Claude Carle, n'a pas répondu à nos questions. Pas plus que son successeur, Jean-Noël Cardoux, qui hérite du dossier. Quant au sénateur Henri de Raincourt, président de l'URS, il avait évacué nos interrogations par mail l'an dernier : « Il m'est malheureusement impossible de répondre à la plupart de vos questions. (...) Depuis juin 2009, je n'ai pas participé au fonctionnement de l'association. »