L'ultradroite française en week-end chez Bachar al-Assad

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À l'invitation d’une association proche du pouvoir syrien, un groupe de cinq députés LR mais aussi le polémiste André Bercoff ou encore l'ancien président du Front national de la Jeunesse ont passé le week-end pascal à Damas. Au programme : visite du souk, messe de Pâques et rencontre avec Bachar al-Assad.

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C’est une bien curieuse colonie qui vient de passer le week-end de Pâques en Syrie. Vendredi 25 mars, Thierry Mariani, député LR (ex-UMP) des Français de l’étranger, postait sur son compte Twitter une série de photographies prises dans un bus roulant vers Damas. Aux côtés de l’ancien homme fort du mouvement ultradroitier “La Droite populaire”, aujourd’hui soutien de François Fillon, on pouvait apercevoir quatre autres députés de l’opposition : Valérie Boyer (Bouches-du-Rhône), Nicolas Dhuicq (Aube), Denis Jacquat (Moselle) et Michel Voisin (Ain).

À droite, au premier plan, le député LR Thierry Mariani. Derrière lui, l’ex-président du FNJ. © Twitter/@ThierryMARIANI À droite, au premier plan, le député LR Thierry Mariani. Derrière lui, l’ex-président du FNJ. © Twitter/@ThierryMARIANI

Mais c’est un autre visage qui attira notre attention : celui de Julien Rochedy, ancien président du Front national de la Jeunesse (FNJ), qui avait quitté son poste à l’automne 2014 à cause, avait-il dit, des « petits mecs autour de Florian Philippot ». Resté très proche des mouvements radicaux, Rochedy s’est officiellement éloigné de la politique. Pendant deux jours, il a pourtant réglé son pas sur celui des parlementaires LR, les écoutant discourir à l’université de Damas, dînant à leur table et rencontrant avec eux Bachar al-Assad. « Je ne le connaissais pas, assure Mariani. Quand j’ai reçu la liste des invités, je l’ai scannée sur Google et j’ai simplement vu qu’il avait quitté le FN il y a deux ans. Ensuite, il m’a dit travailler pour une entreprise qui assure la sécurité des produits médicamentaires. »

Rencontre avec Bachar al-Assad, dimanche 27 mars, à Damas. À droite, au premier plan, Julien Rochedy. © Twitter/@halabinasser1 Rencontre avec Bachar al-Assad, dimanche 27 mars, à Damas. À droite, au premier plan, Julien Rochedy. © Twitter/@halabinasser1

Captures d'écran des comptes Instagram et Twitter de Julien Rochedy. © DR Captures d'écran des comptes Instagram et Twitter de Julien Rochedy. © DR

L’ex-ministre de Nicolas Sarkozy n’a pas tardé à comprendre qui était exactement l’ancien patron du FNJ. Surtout lorsque celui-ci a immortalisé sa rencontre avec le dirigeant syrien par un selfie, posté sur ses comptes Instagram et Twitter, assorti de smileys et de hashtags (#Selfie Bachar #ToiAussiSelfieAvecBachar) d’une légèreté déconcertante.

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Le cliché a rapidement fait le tour des réseaux sociaux, tant et si bien que Rochedy a fini par préciser, dans un second message, être en Syrie « pour des raisons personnelles », sans en dévoiler la teneur (il a également signé un billet de blog sur le sujet). « Le selfie est de mon initiative et n’a rien à voir avec les parlementaires, dont je ne suis pas », a-t-il encore indiqué. « C’était déplacé, reconnaît Thierry Mariani. Quand vous faites quelque chose comme cela, à la limite vous le gardez pour vous, dans votre téléphone. Nous lui avons dit que cela ne correspondait pas au contexte... »

Le député LR des Français de l’étranger ne tient absolument pas à être associé à Rochedy et précise qu’il y avait dans la délégation une « trentaine de personnes » aux profils variés. « Certains de vos confrères, comme Pierre Barbancey de L'Humanité, étaient présents », souligne-t-il, avant d’égrainer la liste des autres invités : le chercheur Fabrice Balanche ; Richard Labévière, ancien rédacteur en chef à RFI ; Scarlett Haddad, journaliste à L’Orient-Le Jour...

Tous répondaient à l’invitation d’“Al Karma” (“vigne” en arabe), une association syrienne « qui travaille sur la diversité culturelle et est évidemment proche du gouvernement », précise Mariani. Cette structure est en effet dirigée par Hala Chaoui, une « amie » de Bachar al-Assad, chargée de défendre les intérêts du pouvoir syrien, comme le montre ce documentaire de “Complément d’enquête” (à partir de 23’30) consacré aux « diplomates de l’ombre ». C'est elle qui a financé le séjour de la délégation.

Les députés LR ont eux aussi beaucoup twitté pendant le week-end, nous permettant de suivre leurs pérégrinations à travers Damas, où ils ont assisté à la messe de Pâques, rencontré des personnalités religieuses, visité la mosquée des Omeyyades... Et se sont promenés dans le souk, s’attardant sur des goodies à l’effigie de Bachar al-Assad et Vladimir Poutine, ce qui a permis à au moins deux d’entre eux de vanter l’intervention russe en Syrie.

 © Twitter/@ThierryMARIANI/@NicolasDHUICQ © Twitter/@ThierryMARIANI/@NicolasDHUICQ

Cette position, en parfaite contradiction avec celle du gouvernement français, les députés Dhuicq et Mariani l’avaient déjà défendue en novembre 2015, lors d’un précédent voyage à Damas, organisé cette fois-ci par l’association SOS Chrétiens d’Orient. Aux côtés de l’écrivain et ancien éditeur de Gallimard Richard Millet – qui devait être de ce nouveau voyage, mais n’est finalement pas venu –, les parlementaires avaient à cette occasion rencontré Bachar al-Assad une première fois.

« Je suis député, je vais où je veux ! »

Dimanche matin, Thierry Mariani a donc rencontré Bachar al-Assad pour la deuxième fois en l’espace d’un semestre. L’entretien, auquel participaient plusieurs membres de la délégation, a duré plus d’une heure. « Assad n’a pas eu un mot contre le gouvernement français, contrairement à la première fois, raconte l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy. Il nous a expliqué que les choses avaient changé depuis notre rencontre en novembre et ce, grâce à l’intervention des Russes. Il a regretté que l’Europe soit absente et que tout se joue entre les Russes et les Américains à Genève. » 

« Le message c’était : de toute façon, je suis là, il faut que vous réalisiez que je suis incontournable, il faut que vous vous libériez de vos alliés qui vous influencent. Il a notamment fait un gros chapitre sur l’Arabie saoudite et la Turquie », poursuit Mariani, avant d’indiquer qu’il fut également beaucoup question de la « libération de Palmyre », survenue le même jour, événement sur lequel les députés LR se sont empressés de communiquer, relayant de but en blanc la parole du régime syrien et de son allié russe.

Désapprouvé par le Quai d’Orsay, ce déplacement a été vivement critiqué sur les réseaux sociaux. La présence de Rochedy a bien sûr posé question. Mais il n’était pas la seule figure de l’ultradroite à participer au voyage. Étaient également sur place le polémiste André Bercoff, farouche défenseur de “l’apéro saucisson-pinard”, ou encore la « journaliste indépendante » Charlotte d’Ornellas, qui vient de signer l’édito du magazine gratuit France, « petit nouveau de la famille des médias patriotes », dans le premier numéro duquel on retrouve trois entretiens de Marion Maréchal-Le Pen, Jean-Yves Le Gallou et Renaud Camus.

Les députés LR Thierry Mariani (de dos) et Valérie Boyer, aux côtés d’André Bercoff. © Twitter/@ReporterSyrien Les députés LR Thierry Mariani (de dos) et Valérie Boyer, aux côtés d’André Bercoff. © Twitter/@ReporterSyrien

Plusieurs membres de SOS Chrétiens d’Orient faisaient aussi partie des invités. Cette association, qui a fait le lien avec “Al Karma”, se présente comme apolitique, mais compte dans ses rangs nombre de figures issues de l’extrême droite radicale, comme l’avait démontré une enquête de BuzzFeed. À leurs côtés, ont également été aperçus Pierre Gentillet et Alexandre Moustafa, respectivement président et vice-président du Cercle Pouchkine, qui œuvre pour « le rapprochement franco-russe ».

Ancien président des Jeunes de la Droite populaire, Gentillet a quitté LR en octobre 2015, regrettant de voir son parti céder à « la soumission morale et idéologique de la droite à la gauche ». Lui et Moustafa avaient déjà fait parler d’eux fin 2014, pour avoir passé le réveillon de la Saint-Sylvestre en compagnie de plusieurs personnalités du FN et du FNJ. C’est encore Pierre Gentillet qui a volé au secours de Julien Rochedy dimanche, en répondant à un message posté par Philippe Juvin, porte-parole LR sur les questions européennes, rare responsable de l’opposition à avoir condamné le voyage des parlementaires.

Ce n’est pas la première fois que des séjours de députés LR à l’étranger créent la polémique. La première visite de Mariani en Syrie en novembre 2015 – pour laquelle il était déjà accompagné de Nicolas Dhuicq et Michel Voisin, ainsi que de Yannick Moreau (LR) et Jean Lassalle (ex-MoDem) – avait déjà été vivement critiquée par le Quai d’Orsay. De même que l’avait été la rencontre organisée en février 2015 entre Bachar al-Assad et quatre autres parlementaires français (le député LR Jacques Myard, le PS Gérard Bapt, le sénateur LR Jean-Pierre Vial et son collègue François Zocchetto, patron du groupe UDI au Sénat), qualifiés de « gugusses » par Nicolas Sarkozy.

En juillet 2015, c’est encore un autre voyage auquel participaient déjà Thierry Mariani et Jacques Myard qui avait suscité la controverse. Dix parlementaires français, pour la plupart issus des rangs de l’opposition, s’étaient alors rendus en Crimée, péninsule ukrainienne annexée par la Russie. « Une honte », aux yeux de Bruno Le Roux, chef de file du PS à l’Assemblée nationale. Le sénateur UDI Yves Pozzo di Borgo avait participé à ce déplacement. Ce week-end, il a envoyé un message de soutien à ses « amis parlementaires ».

Avant de partir, Thierry Mariani avait prévenu la déontologue de l’Assemblée nationale. « Elle m’a dit que nous étions en règle », assure-t-il, précisant qu’outre le Quai d’Orsay, Christian Jacob, le patron des députés LR, avait lui aussi été mis au courant. « Je ne suis pas sûr qu’il était emballé, mais il sait que même s’il m’avait dit non, j’y serais allé. Je suis député, je vais où je veux ! »

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Les cinq députés LR ont été contactés par Mediapart à leur retour de Syrie, lundi 28 mars. Seuls Denis Jacquat (par texto) et Thierry Mariani (par téléphone) nous ont répondu.

Mise à jour : ce papier a été amendé mardi 29 mars, avec le documentaire de “Complément d’enquête” consacré aux « diplomates de l’ombre ».