Révélations sur la "caisse noire" de l'UIMM

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Pour la première fois, des témoins brisent le silence qui entoure la "gestion" de la caisse noire de l'UIMM. Des «enveloppes» transportées par un collaborateur de Matignon du temps d'Edith Cresson puis de Pierre Bérégovoy, des parlementaires «achetés» en 1995, des syndicats «arrosés»... Mediapart révèle les nouveaux éléments recueillis par le juge Le Loire, susceptibles de relancer l'enquête sur l'organisation patronale. Lire également les réactions des responsables syndicaux.

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Le mur du silence érigé à l'automne 2007 par les protagonistes de l'affaire de l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM) commence à se fissurer. Le juge Roger Le Loire, qui cherche à lever le voile sur les bénéficiaires de la «caisse noire» de l'organisation patronale la plus puissante de France, dispose aujourd'hui de plusieurs témoignages qui orientent de fait l'enquête vers un financement occulte politique et syndical.

 

Le plus précis de ces témoignages, resté inédit jusqu'ici, date du 21 février dernier. Ce jour-là, le magistrat a recueilli dans son bureau les confidences d'Annick Le Page, une ancienne chargée de mission à la Fédération des industries mécaniques (FIM) – adhérente à l'UIMM – qui lui avait spontanément écrit le 7 janvier, indiquant avoir des révélations à apporter sur le scandale qui ébranle le patronat français depuis six mois.

 

La déposition de Mme Lepage, dont Mediapart publie en intégralité la retranscription (voir "Lire aussi"), ouvre la voie à de nouvelles pistes d'investigation pour les enquêteurs, qu'il s'agisse du juge Le Loire ou des policiers de la brigade financière.

 

Tous s'étaient heurtés jusque-là à l'omerta qui semble de règle chez les principaux acteurs du dossier. En premier lieu, Denis Gautier-Sauvagnac, dit « DGS », l'ancien président de l'UIMM sous l'autorité duquel 19 millions d'euros ont été retirés en espèces entre 2000 et 2007 de l'Epim, une caisse de secours mutuel censée soutenir les entreprises de la métallurgie ayant subi des préjudices lors de conflits sociaux. La fameuse «caisse noire» de l'UIMM serait aujourd'hui créditée de quelque 600 millions d'euros...

 

Interrogée par le juge sur les destinataires de ces sommes occultes, Annick Le Page a résumé d'un trait ses présomptions : «Il était dit dans le milieu dans lequel j'évoluais que cet argent servait à "arroser" les syndicats, les politiques, les journalistes, ceux qui en savent trop, la maîtresse des uns et des autres, etc.»

 

Spécialiste des questions de formation et d'apprentissage, Mme Le Page a tenté d'étayer ses dires par deux exemples qui mettent en cause la classe politique. A gauche comme à droite.

 

Le premier date du début des années 1990. Mme Le Page a ainsi relaté la teneur d'une conversation téléphonique que son patron à la FIM, Patrice Vareine, aurait eu le 25 juillet 2001 avec l'ancienne chef du service juridique de l'UIMM, Yolande Sellier. «M. Vareine (...) avait mis le haut-parleur, ce qu'il faisait fréquemment lorsqu'il abordait les problèmes de formation avec son interlocuteur», a expliqué Mme Le Page, qui a conservé des notes de l'époque rédigées par ses soins – aujourd'hui entre les mains du juge.

 

Lors de sa déposition, elle a évoqué un certain «M. de Navacelle», qu'elle a présenté comme «un ancien de Matignon, cabinet Bérégovoy-Cresson». Lors de cet entretien téléphonique, «il a été dit que M. de Navacelle était le coursier avec enveloppe, c'est-à-dire qu'il allait chercher des enveloppes, d'argent je présume, avant d'être ensuite embauché à l'UIMM», a révélé Mme Le Page.

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La témoignage de Mme Le Page, qui structure toute la première partie de notre enquête, nous a paru crédible à plusieurs titres. Cette ancienne salariée de la FIM utilise par exemple un luxe de détails (personnes, dates, lieux...) dans sa déposition, dont Mediapart a pu vérifier la réalité. Ce qui nous a également alerté est le fait qu'elle décide de témoigner spontanément et qu'elle ait conservé des notes, rédigées par ses soins à l'époque des faits dénoncés.

 

Bien sûr, l'implication du monde politique dans ce scandale financier de premier ordre ne peut, pour l'heure, être tenue pour acquise, mais le témoignage de Mme Le page devrait permettre de donner un nouvel élan à l'enquête du juge Le Loire et de la brigade financière.

 

Mediapart a tenté de joindre toutes les personnes mises en cause dans les témoignages que nous révélons aujourd'hui. Ni Edith Cresson, ni Henri de Navacelle, ni Roselyne Bachelot, n'ont malheureusement donné suite à nos sollicitations.