France

Migrants: dans les Hautes-Alpes, les raisons d'un «deux poids, deux mesures»

Les militants de Génération identitaire se prévalent d’avoir « intercepté » quatre migrants vendredi dans les Hautes-Alpes. À peine ouverte, l’enquête est déjà classée. De leur côté, des participants à la marche « pro-migrants » du week-end sont en détention provisoire. Explications.

Mathilde Mathieu

28 avril 2018 à 13h56

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Leurs doudounes bleues flashy s’incrustent dans le paysage. Loin d’avoir quitté les Hautes-Alpes le week-end dernier, les activistes de « Génération identitaire » (GI) paradent plus que jamais à la frontière franco-italienne. Pour la première fois, ces militants d’extrême droite se sont même prévalus, vendredi 27 avril, d’avoir « repéré » quatre « clandestins » dans la nuit, qu’ils auraient « accompagnés » au poste frontière « sous la supervision d’un officier de police judiciaire ». Des rodomontades ?

La vidéo fabriquée et diffusée par Génération identitaire vendredi 27 avril dans la soirée.

D’après deux bénévoles interrogés par Mediapart (l’un du Gisti, l’autre du réseau « Tous migrants »), qui affirment avoir recueilli le témoignage d’un des migrants concernés, les « identitaires » auraient bien poursuivi une dizaine d’exilés depuis l’Italie dans la nuit de jeudi à vendredi, et ce jusqu’en territoire français, avant d’aller chercher des forces de l’ordre pour leur désigner les étrangers (dont ce témoin francophone), épuisés dans la neige et trempés. « Une odieuse chasse à l’homme », dénonce Michel Rousseau, de « Tous migrants ».

Côté police, des sources tenaient à déconstruire vendredi le storytelling de « Génération identitaire » : aucune remise de migrants de « la main à la main », surtout aucune collaboration. Des militaires de Sentinelle auraient plutôt repéré aux jumelles, vers 2 h 30 du matin, des individus qui venaient de franchir la frontière. Envoyés sur zone, des gendarmes mobiles auraient vu le groupe se séparer en deux : quatre migrants d’un côté (aussitôt contrôlés), quatre personnes non identifiées de l’autre. En conduisant les étrangers à la police aux frontières (PAF) de Montgenèvre, les gendarmes auraient alors constaté qu’ils étaient suivis par… les quatre « identitaires ». Depuis, en tout cas, deux étrangers ont bien été reconduits côté italien, deux mineurs placés à l'aide sociale à l'enfance.

S’il s’avère impossible pour Mediapart de reconstituer à ce stade le scénario exact, le procureur de Gap, lui, a déjà tranché sur le plan pénal : aucune infraction n’a été commise cette nuit-là par les militants d’extrême droite. Après avoir ouvert une enquête préliminaire vendredi dès potron-minet, qui visait d’éventuelles « violences en réunion » commises à l’égard des migrants, Raphaël Balland a classé le dossier sans suite en moins de 24 heures.

Dans un communiqué diffusé dès vendredi soir, il affirme que les investigations, confiées à la gendarmerie de Briançon et la direction interdépartementale de la PAF de Montgenèvre, « notamment l’audition de migrants », n’ont permis de recueillir « aucune plainte, ni de constater aucune infraction pénale susceptible d’être reprochée à l’encontre de quiconque ».

Aussitôt, dans une vidéo diffusée en direct sur Twitter, un militant de GI traduisait en direction des donateurs : « Le procureur a confirmé que tout était légal, la mission continue ! », le tout avec sa perche à selfie et les pieds dans la neige, au lieu supposé des « exploits » de la veille.

Chez les bénévoles du Briançonnais, c’est la douche froide. L’espoir né vendredi midi de voir les « identitaires » enfin mis en cause par la justice a fait long feu. « Une semaine, et toujours rien ! », s’indignent certains. Car l’opération « identitaire » du week-end dernier (500 mètres de grillage déroulés au col de l’Échelle pour « symboliser » la frontière) n’a valu aucune poursuite à ses instigateurs.

À ce jour, les seuls militants inquiétés appartiennent même au camp d’en face : la justice s’affaire, depuis une semaine, à réprimer toutes les infractions commises lors de la marche « pro-migrants » du dimanche 22 avril, celle qui s’était improvisée pour répliquer justement à l’extrême droite, partie du petit village de Claviere (en Italie) pour arriver à Briançon, et qui a permis à une trentaine d’exilés de franchir la frontière dans ses rangs.

Depuis que trois « marcheurs » ont été placés mardi en détention provisoire, leurs soutiens dénoncent un « deux poids, deux mesures ». Ce traitement judiciaire passe d’autant moins bien que le ministre de l’intérieur, lui, ne s’était pas gêné le week-end dernier pour renvoyer dos à dos « les activistes d’ultra droite et d’ultra gauche », les condamnant politiquement les uns et les autres, sans distinction.

Dès jeudi, au niveau national, le collectif « Délinquants solidaires » (Gisti, Cimade, Emmaüs, Médecins du monde, LDH, etc.) s’est d'ailleurs inquiété, dans un communiqué, « du peu de cas qui est fait par les pouvoirs publics de l’expression sans complexes d’une xénophobie et du blocage des frontières ».

« Les autorités ont permis à Génération identitaire de continuer à parader et à répandre leurs idées nauséabondes en toute tranquillité », s’offusque aussi Agnès Antoine, du réseau local « Tous migrants ».

Après une semaine de ce « spectacle » inédit en France (pas loin d’évoquer certaines scènes de la Hongrie de Victor Orbán), Mediapart fait le point : tout ce qui pouvait être entrepris à l’encontre des activistes d’extrême droite a-t-il été entrepris ? Quelle est l’ampleur réelle de la répression engagée contre les « marcheurs » ?

Les militants identitaires, samedi 21 avril, au col de l'Échelle.
  • Les « identitaires » sur une ligne de crête

S’agissant du week-end des 21 et 22 avril, d’abord, le procureur de Gap est formel. « Aucune plainte, ni aucun fait susceptible de qualifications délictuelles n’a été porté à ma connaissance », a-t-il répété toute la semaine.

Selon lui, rien ne tient : ni violences, ni menaces, ni incitation à la haine raciale. Face caméras, les activistes ont pris soin de viser la situation administrative des migrants, pas leur couleur de peau… Quant à la photo tant reprise sur les réseaux sociaux qui montrait des « identitaires » à proximité d’un migrant semblant faire demi-tour, le procureur l’a d’emblée écartée (« en l’absence d’éléments permettant de soupçonner par exemple la commission de violences, de menaces, des propos racistes, voire un port d’armes prohibé », selon ses propos au Monde).

Au barreau de Gap, certains avocats ont tout de même phosphoré toute la semaine : et l’infraction prévue à l’article 433-13 du code pénal ? Elle punit toute activité visant à créer, dans l’esprit des gens, « une confusion » avec l’exercice « d’une fonction publique », comme celle d’un policier. Une impasse, sans doute, aux yeux du parquet.

Quelques magistrats de gauche ont aussi soufflé une autre piste à Mediapart (pas tant pour la défendre, mais plutôt par malice) : et si, pour une fois, la « participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires », cette drôle d’infraction créée à l’initiative de Christian Estrosi en 2010, surtout mobilisée pour réprimer les mobilisations sociales, servait à réprimer une opération de l’ultradroite ?

Polémique dès sa création, cet article du Code pénal prétend sanctionner une intention, un « avant passage » à l’acte, dans une logique de prévention que certains ont comparée aux pires films de science-fiction (type Minority report). Pour la caractériser, encore faut-il démontrer la « préparation » de violences par « un ou plusieurs faits matériels »… Il peut s’agir, en tout cas, de violences psychologiques : l’intimidation d’étrangers par exemple ? Les autorités savent parfois, quand elles le veulent, faire montre d’une grande inventivité. Mais questionné sur cette piste, comme sur d’autres, le procureur de Gap ne nous a jamais rappelés.

Sur un plan administratif, par ailleurs, les « identitaires » avaient-ils l’obligation de déposer une « déclaration préalable », pour leur opération du 21 avril avec installation de grillage et piquets ? Questionnée par Mediapart, la préfecture n’a jamais répondu.

« Nous, quand on fait des manifs au col de l’Échelle, on les déclare au maire ! », s’agace Francine Daerden, élue locale (EELV) et bénévole à Welcome (un réseau d’accueil en familles). « Ils ne m’ont rien déclaré en tout cas, précise le maire de Névache, la commune concernée. Mais ils sont malins : la route est enneigée donc fermée à la circulation. D’après moi, y a pas d’occupation illégale, pas d’entrave à la circulation. Je n’ai pas vu non plus de dégradation, ils étaient très disciplinés… » Dépourvu « de service juridique », Jean-Louis Chevalier ne s’imagine pas déposer plainte, de toutes façons, et se contente d’étaler son mépris : « Ils se sont mis là où c’est le plus facile. Y a plus un migrant ici en ce moment, avec les conditions avalancheuses, ils passent tous au col de Montgenèvre ! »

La « passivité » des gendarmes, enfin, a révolté les bénévoles de Briançon. « Nous, au moindre truc, on nous envoie les CRS », a réagi Benoît Ducos dans Le Dauphiné Libéré, cet ancien pisteur qui s’est retrouvé convoqué par la PAF à l’issue d’une maraude en montagne, parce qu’il a sauvé et véhiculé une migrante sur le point d’accoucher. Sur la centaine d’« identitaires » présents le 21 avril, combien d’identités exactement ont été contrôlées ? Combien de véhicules ? Très peu, à l'évidence.

Sollicité par Mediapart, le service communication de la gendarmerie nationale affirme qu’« il y a eu des contrôles. Mais il est difficile de contrôler une centaine de personnes à quelques gendarmes, il faut être terre à terre. L’enjeu principal était d’éviter toute confrontation entre les deux camps ». Dans le genre tracasserie policière ou administrative, on a déjà vu pire.

Diverses procédures en cours à l’encontre de «marcheurs» solidaires

À l’issue de la marche « pro-migrants » (selon le mot du procureur), six personnes ont en tout cas été interpellées dans les rues de Briançon, puis placées en garde à vue. Trois ont depuis été relâchées, le parquet ne disposant « pas d’éléments suffisants » pour démontrer qu’elles auraient traversé la frontière.

Mais trois autres jeunes (un Belgo-Suisse, un Suisse et une Italienne) sont bel et bien poursuivis pour « avoir facilité ou tenté de faciliter l'entrée irrégulière en France de plus d’une vingtaine d’étrangers », avec « cette circonstance que les faits ont été commis en bande organisée », selon le procureur Raphaël Balland.

L’infraction qu’il retient (article 622-1 du Ceseda) correspond au fameux « délit de solidarité », ou plutôt à l’un de ses volets (l’aide « à l’entrée irrégulière »), le seul que les députés ont refusé d’aménager lors de l’examen du projet de loi « asile et immigration » de Gérard Collomb – les exemptions prévues vaudront pour l’aide « au séjour » ou « à la circulation » en France, pas pour le « franchissement » de frontières.

En retenant la « bande organisée », le procureur a fait doubler la peine encourue : jusqu’à dix ans de prison et 750 000 euros d’amende.

Alors qu’ils devaient être jugés dès mardi 24 avril en comparution immédiate, les trois manifestants au casier vierge ont préféré, vu l’enjeu, solliciter un renvoi de leur dossier pour préparer leur défense. Mais inquiet des risques de fuite (au regard de leur nationalité) et de réitération des faits, le tribunal les a placés en détention provisoire, dans l’attente du procès reprogrammé au 31 mai.

La marche entreprise le 22 avril depuis l'Italie vers Briançon, par une centaine de personnes, accompagnées de migrants. © DR

Dès vendredi, alors qu’ils étaient transférés aux Baumettes (à Marseille), leurs avocats ont donc déposé des demandes de « mise en liberté », qui devraient être examinées la semaine prochaine. En cas de rejet ?

Diplômé en secourisme, Théo B., 24 ans, est censé démarrer sous peu un CDD. Eleonara L., 26 ans, est supposée suivre ses cours de « communication interculturelle » à la faculté de Turin. Quant à Bastien S., 26 ans, étudiant en sciences à l’Université de Genève, il passe des examens clefs au début du mois de juin. Vendredi, certains de ses camarades et professeurs ont d’ailleurs réclamé, depuis Genève, sa « libération ».

« Nous avons fourni mardi les attestations, assure Me Yassine Djermoune, qui a défendu deux des prévenus à l’audience. On avait aussi des attestations de personnes s’engageant à les héberger dans la région à titre gracieux… Ce ne sont pas des meneurs, les garçons étaient venus à Claviere pour participer à des débats le dimanche matin. Mais des gens ont voulu réagir à l’opération des fascistes et une marche a été lancée. » À laquelle des migrants se sont mêlés, qui avaient passé la nuit « Chez Jesus », le dernier refuge côté italien.

« Pour le procureur, la simple participation à cet attroupement était de nature à empêcher les forces de l’ordre d’interpeller les personnes en situation irrégulière, poursuit l’avocat, choqué mardi par le ton des réquisitions. En employant des expressions comme “les extrêmes”, il a eu l’air de renvoyer tout le monde dos à dos, fascistes et marcheursÇa m’a fait penser aux événements de Charlottesville l’été dernier aux États-Unis [quand un néo-nazi a roulé sur une femme dans une manifestation antiraciste – ndlr]. Donald Trump avait alors pointé “les torts des deux côtés” ! »

D’ici le 31 mai, ce bilan judiciaire pourrait encore s’alourdir. Car le parquet de Gap recherche « d’autres auteurs » de ce « passage en force de la frontière » à Montgenèvre. Par ailleurs, il mène une série d’investigations sur des incidents survenus dès le samedi 21 avril, à Gap cette fois, « à l’occasion d’un défilé non autorisé de militants pro-migrants » qui réagissaient également à l’opération des « identitaires » : « tags parfois outrageants à l’égard des autorités », maison d’arrêt « particulièrement dégradée », « violences » à l’égard de deux agents pénitentiaires (dont l’un « souffre de fractures d’un doigt de pied, d’un doigt de la main gauche, ainsi que d’un hématome frontal »).

Enfin, le parquet enquête sur des actes de « violences » et « rébellion » qui auraient été commis à l’encontre de policiers le dimanche au soir, à l’issue de la marche, sur une terrasse de Briançon. Selon le procureur, deux agents auraient « été blessés lors d’une tentative d’interpellation d’un suspect » (en tant que participant de la manifestation transfrontalière), qui aurait pris « la fuite » après que des amis se sont interposés.

Retrouvé par Mediapart cette semaine, l’intéressé, un Français engagé dans l’accueil des « sans-papiers » dans le Briançonnais, prévoit lui-même de déposer plainte, évoquant « des coups de genou », ou encore « 10 jours d’ITT [interruption temporaire de travail – ndlr].

« Je buvais une bière après la marche, confie-t-il. On ressentait une espèce d’euphorie, on avait réussi à faire quelque chose collectivement, c’était un beau pied de nez à la loi immigration et à ce que les identitaires avaient raconté toute la journée. Quand les policiers sont arrivés, je leur ai demandé s’ils cherchaient des nazis. » L’interpellation, en tout cas, a dégénéré.

Dans les rues de Briançon, ces événements ne sont pas sans engendrer quelques tensions entre bénévoles, dont les valeurs vont de la « simple » hospitalité chrétienne à l’activisme « no border ». Engagée chez Welcome (accueil à domicile) et maire adjointe (EELV) de la ville, Francine Daerden, outrée par « l’opération des fascistes », se sent « un peu entre deux feux ». « Ce n’est pas tant la marche que je réprouve mais sa récupération, souffle-t-elle. La droite l’instrumentalise… Et puis c’est une forme de prise en otages des migrants. » Le week-end dernier, Gérard Collomb a en tout cas renforcé les contrôles à la frontière.

« Tout le monde est épuisé, précise Agnès Antoine, de « Tous migrants », pour relativiser les tensions. Les divergences de vue passaient très bien il y a un an, quand on avait le temps de discuter tous ensemble. Aujourd’hui, si on était dans une entreprise, on parlerait de burn out. Il y a une telle surcharge de travail… » Avec le printemps et la fonte des neiges, même les « patrouilles  » des identitaires n'empêcheront pas l'augmentation des arrivées.

Mathilde Mathieu


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