«Les Kouachi, je les ai jamais vus»

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Seul accusé de « complicité » avec Amedy Coulibaly et les frères Kouachi, Ali Polat, entendu lundi et mardi, est resté en contact avec le tueur de l’Hyper Cacher jusqu’à la nuit du 6 au 7 janvier 2015. Il a prétendu chercher des armes pour des braquages. Il encourt une peine à perpétuité.

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«Alors avant l’attentat, je suis très fort […] j’arrive à faire tout ça, à acheter des armes, sans laisser d’ADN, et après le 9 janvier, je deviens un abruti, […] je fais des trucs de pied nickelé, résume Ali Polat. Je passe de James Bond au dernier des tocards ! »

Au procès des attentats de janvier 2015, Ali Polat, alias « Chichko », est l’unique « complice » présumé des crimes d’Amedy Coulibaly et des frères Kouachi, parmi les accusés présents dans le box tous renvoyés pour association de malfaiteurs « en relation avec une entreprise terroriste ». Il est le seul à risquer une peine de perpétuité. L’ancien dealer de Grigny (Essonne), proche du tueur de l’Hyper Cacher, conteste avoir été un complice.

Il est accusé d’avoir recherché et convoyé des armes, d’avoir pris part aux préparatifs des attentats, pourtant on s’interroge avec lui : n’était-il qu’un pied nickelé manipulé par Coulibaly ? L’un de ces « zigotos », mentionnés dans un courriel par le commanditaire des attentats, à faire travailler « si possible » ? Ou « un bras droit » qui aurait pu être dans la confidence des attentats ?

La cour le questionne sur son départ précipité pour le Liban, le 12 janvier, sa tentative d’entrer en Syrie, son retour chez sa mère à Viry-Châtillon (Essonne), le 20 janvier, puis son départ en Thaïlande, le 22 janvier, puis son retour en France le 25 janvier. Alors que d’autres complices de Coulibaly, sa femme, Hayat Boumeddiene, et les frères Mohamed et Mehdi Belhoucine, ont pris les devants et quitté la France dès le 2 janvier, vers Madrid, puis Istanbul pour rejoindre la Syrie, la cavale de Polat semble improvisée, erratique, absurde.

Au Liban, en regardant France 24, Polat avait appris que la Syrie n’avait « plus de contact avec la France ». Il espérait rejoindre Damas, et non pas l’État islamique, assure-t-il encore.

« Est-ce que le 9 vous vous dites : “Ça va mal tourner, il faut que je parte” ? questionne le président Régis de Jorna. On voit que vous faites des choses pas préparées. Vous vous dites “Il faut que je m’arrache de France”… »

« Je sais que je vais aller en taule pour quelque chose que j’ai pas fait, répond Polat. Je veux pas aller en taule pour un truc que j’ai pas fait ».

Dès le soir du 9 janvier, il avait filé en Belgique pour y récupérer 2 400 euros, le reliquat de la vente d’une Austin Mini au nom d’Hayat Boumeddiene qu’il avait négociée avec Coulibaly.

« Vous apprenez que votre ami [Coulibaly – ndlr] a commis ces actes-là, pourquoi partir en Belgique, le 9, pour demander à être payé ? »

« Ce qu’il a fait, on en parlait partout, répond Polat. Le 7, le 8, le 9, c’est une dinguerie. Vous êtes fou ou quoi ? J’ai jamais tremblé comme j’ai tremblé. Qu’est-ce que tu fais ? Tu regardes la télé, et tu te dis : “Je vais aller en taule pour un truc que j’ai pas fait”. Je veux pas aller en prison, parce que j’ai rien à voir. J’ai pas donné une balle. J’ai pas donné une arme. Je veux faire ma vie. Ce soir-là quand je suis rentré, tous les mecs de la cité sont venus me voir pour me dire au revoir. Ils m’ont dit : “Tu vas aller en prison”, “Tu vas aller en prison”.»

« De l’argent, il en faut, une cavale, ça coûte très cher », souligne le président, qui lui fait remarquer que les 2 400 euros plus les 800 euros avancés par sa mère « c’est un peu court » pour partir au Liban puis en Thaïlande.

Le 28 janvier, alors qu’il est identifié et suivi par les enquêteurs – il ne sera interpellé qu’en mars – il s’est garé non loin de l’Hyper Cacher. Il s’est approché de l’épicerie juive attaquée par son ami, s’est arrêté devant les barrières couvertes de mots et de fleurs. C’était pour réfléchir, dit-il, à ce que Coulibaly « avait fait ».

Le magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le 21 janvier 2015. © Reuters Le magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le 21 janvier 2015. © Reuters

Ali Polat, 35 ans, 100 kilos, a du coffre, porte des chemises double XXL, et pour peu qu’il s’approche du micro, ce qu’il sait faire, sa voix envahit les trois salles d’audience, jusqu’à la migraine. Le président de Jorna doit poser ses questions comme un dompteur des coups de fouet. Pas trop fort, mais rapidement. Dans le box, Polat rugit, mais s’incline, et regarde ses papiers, en préparant la suite.

 « Je comprends pas, démarre-t-il lundi matin, après la lecture des chefs d’accusation le concernant. J’ai fait tout ça sans connaître les frères Kouachi, sans laisser de traces d’ADN, en vendant des voitures avec des Belges. La juge Nathalie Poux, elle avait besoin d’un bouc émissaire... Le 7, le 8, le 9, j’étais chez moi. Mais avec des dires qui sont faux, je me retrouve là. La personne qui a fourni les armes, c’est Claude Hermant [l’indicateur lillois – ndlr]. Moi, je n’ai aucun contact, je ne le connais pas. […] Moi, j’ai rien à faire dans le terrorisme. Je me suis jamais levé un matin pour tuer quelqu’un. Vous voulez un coupable, ça va pas être moi. Les attentats, je ne suis pas au courant. Les Kouachi, je les ai jamais vus, comment on peut me mettre en complicité avec des gens que j’ai jamais vus ? »

« Amedy, c’était mon ami, mais c’est de la merde ce qu’il a fait », ajoute-t-il.

Dans un long avant-propos mardi, le président a justifié les éléments de l’accusation visant Polat.

« Il n’y pas d’éléments établissant que vous ayez eu des contacts directs avec les frères Kouachi », concède-t-il, mais les attentats, bien que commandités par Al Qaïda d’un côté – contre Charlie Hebdo –, et l’État islamique de l’autre – contre l’Hyper Cacher et la policière de Montrouge – sont « connectés » et ont été « synchronisés ». L’ADN de Coulibaly a d’ailleurs été retrouvé sur l’un des fusils-mitrailleurs des Kouachi, fait-il remarquer. Et il y a des communications, le 7 janvier, le matin de l’attentat entre Coulibaly et les frères Kouachi.

Si Polat était dans la main de Coulibaly, il était donc aussi dans celles des Kouachi, soutient implicitement le président.

« On ne sait rien de la logistique de l’attentat de Charlie Hebdo, poursuit-il. On ne sait pas d’où viennent les armes, les gilets. […] Concernant la logistique de Coulibaly on a beaucoup d’éléments. Ce n’est pas lui qui est allé faire les courses. Chacun avait son rôle, on l’a vu par l’achat d’une Scenic, des gilets tactiques, des couteaux… Les armes, on sait d’où elles viennent : on sait qu’elles viennent de Hermant et d’Halluent [le collectionneur belge – ndlr] qui les ont revendues à diverses personnes avec toute cette chaîne que l’on essaye de reconstituer. »

« Là-dessus, votre rôle est important, souligne le président. Vos liens avec Amedy Coulibaly sont anciens et profonds ».

Régis de Jorna rappelle ses 478 échanges téléphoniques avec Coulibaly entre novembre 2014 et janvier 2015, sa grande proximité avec le tueur de l’Hyper Cacher, et leurs contacts entre eux, multiples, jusqu’à la veille des attentats. « Vous êtes en quelque sorte le bras droit de Coulibaly », assène-t-il. « Ou un soldat face à un commandant. »

Son amitié, Ali Polat la reconnaît. Elle remonte à 2007. « C’était un grand de ma cité, dit-il. C’est un bandit. Je suis un bandit. On a accroché, c’est tout. Il faisait ses magouilles. Je faisais mes magouilles. Y a pas de problème. » Coulibaly « tombe » et part en prison. Polat « tombe » aussi, pour des stups. Mais entre les deux caïds de Grigny, il va y avoir une dette, « quelques kilos de cannabis » d’une valeur de 15 000 euros, avancés par Coulibaly à Polat en 2009, qu’il lui réclame logiquement lorsqu’il sort de prison en 2014. Polat n’a pas les fonds, ce qui permet à Coulibaly de lui demander ce qu’il veut.

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